ETYMOLOGIE / etymology

ETUDE SEMANTIQUE / Definitions

COMMENTAIRE / Analysis

Le terme calligramme a été lancé seulement en 1918 par Apollinaire pour désigner certains des poèmes qui devaient donner son titre au recueil. Le poète avait d’abord songé à appeler ces poèmes « idéogrammes lyriques », lui qui, dès sa jeunesse, s’était intéressé aux caractères chinois, entre autres, comme exemples de synthèses entre le mot et le dessin (l’idéogramme pouvant être défini comme un mot dessiné). Mais ici il s’agit de vers, de poèmes entiers qui, sans s’en inspirer directement, s’inscrivent dans la tradition de ce qui a été appelé au Moyen Âge carmina figurata : « vers figurés » ou « poèmes figurés ».

Dès l’Antiquité, le Grec Simmias de Rhodes aurait eu le premier l’idée de composer des vers disposés de manière à figurer l’objet qu’ils évoquent. Théocrite, puis les poètes alexandrins exploitèrent cette veine où le dessin et le texte ne sont pas dissociés mais coïncident et sont le fait d’un même auteur. (Il ne s’agit pas de l’illustration de poèmes déjà écrits, ou, inversement, de légendes ajoutées à des dessins d’un autre).

Avec l’humanisme, des prosateurs et des poètes de la Renaissance firent ressurgir les « vers figurés ». Ainsi Rabelais, au chapitre XLIII du Cinquiesme livre (1564), intitulé : « Comment la Pontife Bacbuc présenta Panurge devant ladicte bouteille » (la « dive bouteille »), présente la « chanson », plus précisément «  l’épilémie » (chant de vendanges) que Bacbuc fait chanter à Panurge en vers figurés (dits aussi vers rhopaliques) comme enserrée dans une bouteille dont les contours sont tracés à grands traits et épousent la forme de cette bouteille (Pléiade, pp. 831-832). Moins spectaculaires, les vers en forme d’autel (mais sans contours) qu’on peut déjà lire dans Pantagruel (1546) au chapitre XXVII (p. 309) appartiennent à cette tradition. Mais, à la Renaissance, ce type de vers devint également un genre mondain, un divertissement de salon. Certains poètes reprirent les « vers figurés » au XVIIe siècle comme jeu de société, tel Charles-François Panard (1674-1765) avec un poème en forme de flacon.

Toutes autres furent les préoccupations d’Apollinaire, au début du XXe siècle. Il donna aux « vers figurés » un rôle poétique au sens plein, créateur, en se situant plutôt dans le sillage des symbolistes et des futuristes, comme le développe Michel Décaudin (in : Apollinaire.– Œuvres poétiques, Pléiade, pp. 1074-1075). Les symbolistes, tels le Belge Rodenbach et le Français Mallarmé (pour autant qu’on puisse les étiqueter comme tels) s’étaient déjà interrogés sur le rôle de la disposition typographique de la construction du poème. Ainsi « Un coup de Dés jamais n’abolira le Hasard » (1897) de Mallarmé pouvait déjà apparaître comme une œuvre qui alliait la poésie à une recherche inhabituelle de mise en page (avec, entre autres, la présence du seul « N’ABOLIRA » en capitales au bas d’une page et un jeu sur les différences de caractères d’imprimerie). Des futuristes italiens, parmi lesquels Marinetti, avaient publié dans le recueil Lacerba des compositions idéogrammatiques. Apollinaire lui-même, dans une lettre de 1918 à André Billy (consécutive à la publication de Calligrammes), explique : « Quant aux Calligrammes, ils sont une idéalisation de la poésie vers-libriste et une précision typographique à l’époque où la typographie termine brillamment sa carrière, à l’aurore des moyens nouveaux de reproduction que sont le cinéma et le phonographe » (Œuvres poétiques, Pléiade, p. 1078). On peut ajouter son intérêt pour la peinture, notamment cubiste, et son désir, grâce aux « artifices typographiques », « de consommer une synthèse des arts, de la musique, de la peinture et de la littérature » comme il l’exprime dans sa conférence sur « L’esprit nouveau et les poètes » en 1917 (Œuvres en prose, t. II, Pléiade, p. 944). Dans le recueil Calligrammes, on peut citer comme calligrammes à proprement parler : « Paysage », la page portant, entre autres, en haut, à droite, un poème en forme d’ « arbrisseau » (p. 170) ; « Lettre-océan » (pp. 183-185) ; « La cravate et la montre » (p. 192) ; « Cœur couronne et miroir » avec, entre autres, le nom de Guillaume Apollinaire, enclos dans une forme ovale de miroir constituée de mots (p. 197), « Il pleut », les mots, tracés de haut en bas, formant quatre lignes obliques, telles les rayons de la pluie (p. 203), etc…Mais, dans tous ces calligrammes, le dessin formé par les mots et les vers n’est pas purement ornemental : dessin et poésie entretiennent des relations complexes, subtiles, qui sont chaque fois à déchiffrer, en dehors de toute lecture linéaire. En effet, Apollinaire exploite, ce faisant, les possibilités de la typographie, et avec d’autant plus de liberté qu’il les connaissait bien, puisqu’il imprimait lui-même sur une presse à bras un certain nombre de ses poèmes (il composait également des « poèmes-affiches » et des « poèmes-pancartes »). Cette liberté dans l’utilisation de l’espace de la page permet ici au poème de susciter une lecture qui, échappant donc à la linéarité, peut déboucher sur des interprétations plurielles, au-delà des objets figurés. C’est pour cette raison que Jean Mazaleyrat et Georges Molinié , dans leur Vocabulaire de la stylistique (Paris : P.U.F., 1989), ont préféré la première expression proposée par Apollinaire, « idéogramme lyrique », « la  plus claire et la plus générale pour dénommer les recherches de correspondance visuelle entre la disposition graphique du poème et l’objet du message lui-même » (p. 174). Mais Mazaleyrat et Molinié ne font là que définir le calligramme tel qu’Apollinaire l’a renouvelé !

Le calligramme ne s’est guère répandu dans la poésie des XXe et XXIe siècles, mais, comme le rappelle Michel Décaudin, en 1969, dans un article intitulé « Études sur la poésie contemporaine. L’avant-garde autour d’Apollinaire », « Si l’exemple donné par Apollinaire avec ses calligrammes n’a pas été exactement suivi, il a du moins porté ses fruits. Le poème est devenu ‘plastique’, comme dit Reverdy ; il se lit globalement, comme un dessin ou une partition ; il devient une réalité graphique qui s’inscrit dans un espace » (L’information littéraire, t. 21, n̊ 3, pp. 116-123 ; p. 118).

Marcel De Grève †

Rijksuniversité Gent

BIBLIOGRAPHIE / Bibliographie

Décaudin, Michel.–« Études sur la poésie contemporaine. L’avant-garde autour d’Apollinaire », in, L’information littéraire, t. 21 (1969), n̊3, pp. 116-123.

Gardes-Tamine, Joëlle ; Hubert, Marie-Claude.– Dictionnaire de critique littéraire.– Paris : A. Colin, 1993, 1996.

Mazaleyrat, Jean ; Molinié, Georges.– Vocabulaire de la stylistique.– Paris : Presses Universitaires de France, 1989.

Mosker, Nicole-Marie.– Le texte visualisé. Le calligramme de l’époque alexandrine à l’époque cubiste.– New York ; Bern ; Frankfurt ; Paris : Peter Lang, 1990.

Peignot, Jérôme. – Du calligramme.– Paris : Éd. du Chêne, 1978.