Dictionnaire International des Termes Littéraires

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RÉCIT / Narrative ; StoryMichel Faucheux

ETYMOLOGIE / etymology

récit, XVe siècle, du latin recitatio : «  lire à haute voix ».

ETUDE SEMANTIQUE / Definitions

1. Ensemble des mots, images ou gestes, qui représentent une série d'événements réels ou imaginaires.

2.Ensemble des événements que représente le discours narratif : le récit raconte une histoire

3.Acte par lequel est produit le discours narratif.

4. Type de discours qui représente des actions par opposition au dialogue et à la description.

COMMENTAIRE / Analysis

Dans une célèbre article paru dans le numéro 8 de la revue Communications (1966), Roland Barthes constatait l'universalité du récit : "Innombrables sont les récits du monde.". Le support de celui-ci est variable : "le récit peut être supporté par le langage articulé, oral ou écrit, par l'image, fixe ou mobile, par le geste et par le mélange ordonné des substances. En outre, le récit est de tous les temps et de toutes les sociétés."Le récit commence avec l'histoire même de l'humanité".

Le constat de cette universalité est en soi riche de conséquences épistémologiques. S'il a ouvert la voie au développement d' une analyse générale et structurale du récit, il oblige aussi à repenser la relation récit / littérature et à esquisser ce qui pourrait être une anthropologie littéraire.

Histoire critique du récit

Jusqu'au XXe siècle, l'étude du récit n'a pas constitué un champ autonome de recherche qui regrouperait toutes les formes de récit, littéraires et non littéraires. Deux mondes se côtoient, distincts l'un de l'autre : le monde des lettrés et de la littérature et celui du récit quotidien où s'échangent anecdotes, rumeurs et petites histoires.

Le récit est, en outre, demeuré longtemps un genre dévalué dans la tradition occidentale. Ainsi, dans la Poétique d'Aristote aussi bien que dans l'Epître aux Pisons d'Horace ou dans l'Art poétique de Boileau ne figure que le seul genre narratif de l'épopée car celle-ci est pourvoyeuse d' une valeur morale, historique et nationale.

Comme le soulignent Jean Molino et Raphaël Lafhail-Molino, "pendant longtemps, on n'a, dans la tradition européenne, abordé les problèmes techniques de la narration qu'à travers d'une part la rhétorique et de l'autre la théorie de l'épopée, qui avait sa place reconnue dans les poétiques."(Homo fabulator, p.10). Si la rhétorique s'intéresse au récit, c'est parce que celui-ci s'intègre dans le discours judiciaire, champ originaire de la technique rhétorique. La narration (narratio) suit dans le discours l'exorde (exordium) et précède la confirmation (argumentatio, probatio) où l'on argumente en faveur de la thèse défendue et l'on réfute la thèse adverse.

Tandis que tout au long du XVIIIème et XIXème siècles, le roman et la nouvelle prennent une place croissante dans la littérature, romanciers et critiques sont amenés à élaborer une théorie du roman fondé sur la mimesis, la fidélité au réel. Parallèlement, les problèmes techniques du récit prennent une importance croissante. Pour Flaubert et Henry James, le roman est une œuvre d'art qui possède une poétique propre fondée sur des choix de technique narrative: le point de vue, le style indirect libre...Ces préoccupations formelles sont théorisées et systématisées par le formalisme russe et tchèque.

Le conte, longtemps considéré comme un simple ornement ou un élément de sagesse primitive, puis, dans le sillage des études historicistes du XIXème siècle, comme la forme dégradée de mythes préexistants, devient progressivement l'objet d'une analyse structurale.

Les analyses de Vladimir Propp sur la morphologie du conte (1928) vont largement servir de matrice aux analyses structurales du récit (même s'il ne s'agit encore chez le folkloriste russe que de reconstruire l'Urform des contes merveilleux). Propp démontre que les variations narratives des contes sont gouvernées par quatre grande lois :

1) Si les noms, les attributs des personnages sont soumis à des changements, leurs fonctions sont en nombre réduit. La fonction désigne "l'action d'un personnage définie du point de vue de sa signification dans le déroulement de l'intrigue".

2) Le nombre des fonctions est limitée. Propp en distingue 31.

(par exemple, fonction 1 : "un des membres de la famille s'éloigne de la maison", fonction 2 : "le héros se fait signifier une interdiction", fonction 3 : "l'interdiction est transgressée", fonction 4 : "l'agresseur essaye d'obtenir des renseignements"...

3) La succession des fonctions est toujours identique.

4) les contes merveilleux appartiennent au même type narratif en ce qui concerne leur structure.

Dans les années 1960, le champ s'élargit et se développe en France une analyse structurale du récit, héritière de plusieurs courants théoriques : la narratologie anglophone dans le sillage des travaux de Henry James, l'analyse des contes de Propp reprise par Lévi-Strauss lorsqu'il étudie les mythes à partir de la linguistique structurale qui fournit le modèle d'une analyse combinatoire des formes et des contenus. De nombreux travaux édifient une poétique du récit, qui est descriptive et non pas normative, à la différence de l'ancienne théorie des genres.

Poétique du récit

L'objet de la poétique est de décrire le fonctionnement du discours littéraire grâce à des concepts qui classent les procédés. Dans l'introduction à l'analyse structurale des récits, Barthes discerne trois niveaux de description du récit : le niveau des fonctions (au sens de Propp), celui des actions (les personnages étant des actants) et celui de la narration. Ces trois niveaux sont liés selon un mode d'intégration progressive : "une fonction n'a de sens que pour autant qu'elle prend place dans l'action générale d'un actant; et cette action elle-même reçoit son sens dernier du fait qu'elle est narrée, confiée à un discours qui a son propre code." (p.12)

Barthes, dans son analyse, veut surtout découpler narration et représentation. Pour lui, le récit produit du sens , c'est-à-dire "un ordre supérieur de la relation" (p.33).

Traducteur des formalistes russes, Todorov, quant à lui, part du constat que "l'analyse du récit permet d'isoler des unités formelles qui présentent des analogies frappantes avec les parties du discours : nom propre, verbe, adjectif" (Poétique de la prose, p.122). Ce constat est pour lui riche de conséquences épistémologiques : le récit engage une grammaire car il existe une unité profonde entre langage et récit. "En définitive, le langage ne pourra être compris que si l'on apprend à penser sa manifestation essentielle, la littérature. L'inverse est aussi vrai : combiner un nom et un verbe, c'est faire le premier pas vers le récit. En quelque sorte, l'écrivain ne fait que lire le langage."(p.128)

Todorov, récusant à son tour l'illusion référentielle, affirme que le langage littéraire n'est régi que par ses propres lois. En outre, le récit signifie toujours un autre récit. Ainsi passe-t-on d'un récit à un autre, grâce à un code, propre à une époque, qui relie entre elles les représentations et les objets.

Dans Figures III, Gérard Genette propose une étude de la Recherche du Temps perdu qui développe une théorie du récit ou "narratologie". Il établit une distinction entre "histoire" (qui est le contenu narratif), récit ("qui est le signifiant, le texte narratif) et narration qui est "l'acte narratif producteur". Le récit pouvant être analysé comme l'expression d'un verbe, il peut être abordé à partir de trois catégories : le temps, le mode, la voix. On pourra donc étudier la relation entre récit et diégèse (univers de l'histoire racontée), c'est-à-dire entre l'ordre temporel raconté et la disposition des événements dans le récit, la durée fictive des événements et celle de leur lecture. On étudiera aussi le "mode" du récit, c'est-à-dire sa mise en perspective ou enfin "la voix", c'est-à-dire le choix narratif effectué : premier ou second degré, première ou troisième personne.

Si l'approche de la poétique est désormais incontournable dans toute théorie du récit, il semble que l'espace même du récit soit désormais à interroger plus précisément que ne le faisait Barthes dans son article fondateur. Ainsi sommes-nous conduits à penser une anthropologie littéraire qui est aujourd'hui la zone grise de toute recherche sur le récit.

Anthropologie du récit

Barthes notait que "le récit se moque de la bonne et de la mauvaise littérature : international, transhistorique, transculturel, le récit est là comme la vie."(Introduction à l'analyse structurale des récits, p. 7). S'il y a donc une universalité ou une ubiquité du récit, quelles sont les formes de la pensée qui engagent le récit? Et quelle est l'implication épistémologique de l'usage du récit dans des formes où l'on ne s'attend pas à le voir spontanément figurer? Autrement dit, le récit n'a t-il pas une fonction cognitive qui nous oblige à sortir de la métaphysique de la représentation où il est souvent enfermé?

Ces interrogations soulèvent, en outre, une autre interrogation, plus liminaire. Qu'est-ce qui différencie récit littéraire et non littéraire? Par où introduire une différence, alors même que la pratique contemporaine de la littérature vise à brouiller la distinction entre littéraire et non littéraire (que l'on pense par exemple la pratique contemporaine de l'auto-fiction dans le roman ) ?

Ce brouillage procède d'une confusion entre fiction et réalité qui renvoie elle-même aux procédures de la cognition. La psychologie nous a appris que le réel et la fiction ne sont pas donnés a priori à l'enfant mais que ces deux catégories se construisent parallèlement tout en communiquant entre elles. Précisément, êtres de langage, nous vivons dans un univers de représentations, c'est-à-dire aussi de "fictions" que celui-ci nous fournit. Nous ne cessons de nous raconter à nous-mêmes des mondes qui tracent les espaces symboliques de notre existence, c'est-à-dire décrivent et modélisent à la fois.

On peut alors se demander après Jean Molino et Raphaël Lafhail-Molino s'il n'y a pas à bâtir une anthropologie du récit tant celui-ci, par son universalité, semble suggérer que "la fonction fabulatrice est une faculté fondamentale de l'humanité" (Homo fabulator, p.315). Cette anthropologie implique que l'on prenne en compte "les récits qui ne relèvent pas de la littérature au sens restreint du mot"(Homo fabulator, p. 317). On s'aperçoit alors que toute culture engage une profusion de récits, qu'il s'agisse de textes littéraires mais aussi de mythes, de discours quotidiens entre individus voire, et c'est sans doute, la voie la moins explorée, de discours qui n'affichent pas au premier chef leur dimension narrative. Cette affirmation a de nombreuses conséquences épistémologiques. D'une part, on peut avancer que nous sommes peut être dotés, comme le suggère Mark Turner, d'une "conscience littéraire" (literary mind) : le propre de l'esprit humain est ainsi de raconter des histoires.

D'autre part, le récit apparaît comme une forme essentielle de la cognition, ce qui oblige à explorer les espaces de la pensée et du savoir où il se manifeste. Ainsi, si la pensée produit du récit, quelle est la valeur heuristique de celui-ci dès lors qu'il se situe dans un champ non littéraire? Le récit ne doit-il pas être pensé, en outre, non plus à l'aune d'une théorie du réel qui l'enferme dans un rôle de mimesis, mais comme "œuvre de synthèse", simulation, voire modélisation qui met en cohérence des éléments disparates? Comme l'écrit Paul Ricœur, "l'intrigue d'un récit (...) "prend ensemble et intègre dans une histoire entière et complète les événements multiples et dispersés et ainsi schématise la signification intelligible qui s'attache au récit pris comme un tout.(...) Cette rationalité vise plutôt à simuler, au niveau supérieur d'un méta-langage, une intelligence enracinée dans le schématisme." (Temps et récit t1, p.10). Comment le récit simule-t-il, re-figure-t-il "le champ de l'action et ses valeurs temporelles"? Comment le récit modélise-t-il une réalité qu'il contribue moins à décrire qu'à instaurer, réaménager dans l'ordre du discours, alors même que le réel se trouve rejeté dans l'en-deçà?

Les espaces du récit

Une des voies actuelles de la recherche littéraire conduit paradoxalement à explorer les espaces où jouent des formes de récit non littéraire dès lors que l'on considère que le littéraire désigne non pas simplement une production mais une fonction de l'esprit humain.

Ainsi, on peut voir que le récit est aussi un support de communication, de personnes ou d'organisations, qui mérite d'être étudié comme tel, comme le montrent les travaux de Nicole D'Almeida (Les promesses de la communication).

On peut se demander aussi comment le récit, s'il est modélisation narrative du monde, joue dans les activités non-littéraires de modélisation. Par exemple, à partir des travaux de Bruno Clément, on peut s'interroger sur la place et la fonction qu'occupe le récit dans la formalisation de la méthode philosophique cartésienne.(Le récit de la méthode) mais aussi plus largement dans la modélisation philosophique. De même, il sera intéressant d'étudier comment toute modélisation scientifique, loin qu'elle soit une pure construction abstraite, engage elle-même le récit. Comme le remarque l'anthropologue Misia Landau, "les scientifiques sont en général conscients du fait que les théories influencent les observations. Toutefois, ils reconnaissent moins souvent que de nombreuses théories scientifiques se présentent fondamentalement comme des récits."(cité in R Lewin, L'évolution humaine, p.21).

Enfin, on pourra étudier la technique non pas seulement comme la production d'objets ou d'artefacts mais comme langage et récit elle-même, techno-logie. Lucien Sfez, dans Technique et idéologie, propose ainsi de lire la technique comme une production humaine enveloppée de paroles et structurée par des récits. Ainsi, on peut pousser la réflexion jusqu'à se demander quelle place occupe le récit, activité narrative de modélisation, dans tout processus de conception (technique).

La question du récit engage en définitive plus qu'elle-même : elle oblige à sortir du champ de la littérature pour mieux re-penser le récit littéraire et l'espace de la littérature eux-mêmes. Surtout, elle engage à ériger, par delà la littérature, la catégorie du littéraire qui peut apparaître comme une catégorie de l'esprit humain. Un champ insoupçonné de recherches interdisciplinaires s'ouvre ainsi, tout comme une nouvelle légitimation du littéraire lui-même par-delà le champ culturel et institutionnel de la littérature.

Michel Faucheux

BIBLIOGRAPHIE / Bibliographie

Barthes, Roland.– L'analyse structurale du récit.– Paris: Points Seuil, 1981.

Bessière, Jean.– « Implications éthiques du récit. Pour une relecture casuistique des romans des XIXe et XXe siècles et pour une reformulation de la justice poétique », in: Mitosek, Zofia; Mueller, Joanna (éds.).– The Narrative in the Light of Comparative Studies / Le récit dans la perspective des études comparatives.– Warszawa: Wydział Polonistyki Universytetu Warszawskiego, 2005, pp. 73-88.

Calame, Claude.- Le récit en Grèce ancienne.- Paris: Belin, 2000.

Clément, B.– Le récit de la méthode, Paris, Seuil, 2005

Compagnon, Antoine.– Le démon de la théorie, Paris, Seuil, 1998

N D'Almeida, Les promesses de la communication, Paris, PUF, 2001

G Genette, Figures III, Paris, Seuil, 1972

R Lewin, L'évolution humaine, Paris, Points Seuil, 1991

J Molino, R Lafhail-Molino, Homo fabulator, Actes sud, 2003

V Propp, Morphologie du conte, Paris, Points Seuil, 1970

Ricœur, Paul.– Temps et récit, t 1, Paris, Seuil, 1983

L Sfez, Technique et idéologie, Paris, Seuil, 2002

Tadié, Jean-Yves.– La critique littéraire au XXème siècle, Paris, Belfond, 1987.

M Turner, The literary mind, Oxford, Oxford University Press, 1996

Todorov, T.– Poétique de la prose, Paris, Seuil, 1971.