Le terme de cordel, désignant une ficelle ou un cordonnet, apparaît au XIIIe siècle dans la région de Valence, en Espagne. Au XVIIIe siècle, on le trouve au Portugal dans l’expression teatro de cordel; enfin, il gagne le Brésil à la fin du XIXe siècle pour désigner toute œuvre littéraire d’origine populaire, exposée à la vente sur une ficelle sur les marchés. Le mot entre dans une série d’expressions liées au mode d’exposition du produit: farces de cordel ou théâtre de cordel (se référant aux productions théâtrales vendues dans la rue), librairie de cordel et littérature de cordel. A l’heure actuelle, il continue de désigner cette production littéraire en particulier dans le Nordeste du Brésil.
L’absence de livre au Brésil colonial (1500-1822) due à l’interdiction d’imprimer et la survivance de nombreuses traditions orales ibériques, indigènes et africaines, ont maintenu vivace l’art de l’improvisation. A la suite de l’arrivée de la cour portugaise alors en fuite devant les guerres napoléoniennes (1808), les typographies ont été introduites au début du XIXe siècle dans le Nordeste ce qui a permis la fixation de l’oralité et le développement d’une littérature de colportage appelée par la suite littérature de cordel. Une feuille de papier journal de mauvaise qualité d’un format A 4, pliée deux fois, donnait les 8 (16, 24, 32, 48, 64) pages des folhetos dont les thèmes sont très variés: littérature médiévale européenne, fantastique, picaresque, merveilleux chrétien, religion populaire, histoires d'amour, quotidien et actualités.
Les auteurs, d’extraction populaire, généralement analphabètes, créent leurs textes mentalement, les faisant transcrire par la suite. Ils sont souvent à la fois, poètes, compositeurs, improvisateurs et vendeurs de leurs folhetos sur les foires et les marchés où ils rencontrent leur public, essentiellement rural, qui partage les mêmes intérêts et mode de vie.
Sílvio Romero (Estudos sobre a poesia popular do Brasil, Rio de Janeiro : Tip. Laemmert, 1888) utilise l’expression literatura de cordel pour désigner le folheto sous l’influence de son maître Teofilo Braga: “La littérature ambulante et de cordel au Brésil est la même qu’au Portugal. Les folhetos les plus courants sur les cordons de nos libraires de rue sont: A História da Donzela Theodora, A Imperatriz Porcina, A Formosa Magalona, O Naufrágio de João de Calais, auxquels on peut rajouter: Carlos Magno e os Doze Pares de França, O Testamento do Galo e da Galinha, et plus récemment encore: les Poesias do Pequeno Poeta João de Sant’Anna de Maria, sur la guerre du Paraguay. Dans les principales villes de l’empire, on peut voir aux portes de certains théâtres, dans des gares de chemin de fer et quelques autres lieux, des librairies de cordel. Les gens de l’intérieur lisent encore les ouvrages dont nous parlons; mais la décadence est patente de ce côté-là: les livres de cordel ont des tirages réduits depuis la grande inondation des journaux.” (Romero, 1977, 257).
Orígenes Lessa a découvert le premier cordel daté de 1865, sans mention d’auteur, publié par la Typographia da F. C. Lemos & Silva, sous le titre Testamento que faz um macaco especeficando suas gentilezas, gaiatices, sagacidade, etc.. Le poète Leandro Gomes de Barros commence à publier ses poètes en folhetos à partir de 1893, suivi par Francisco das Chagas Batista (1902), João Martins de Athayde (1908) et Francisco Lopes (1914) ; ce faisant, ils inaugurent une tradition qui va connaître son apogée dans les années 30-50.
Influencée par la poésie épique des troubadours et des romanceiros portugais et espagnols des XII et XIIIe siècles au départ, cette littérature de tradition orale était arrivée au Brésil par l’intermédiaire des colons portugais. Le Nordeste, pour des raisons culturelles et géographiques propres, fut un terrain particulièrement favorable à la divulgation et à la production de cordel en raison de son grand isolement. Pour une population à dominante rurale, loin du littoral et à majorité analphabète, cette production répondait selon Manuel Diegues Junior à un besoin spécifique de cette région : « L’organisation de la société patriarcale, le surgissement de manifestations messianiques, l’apparition de bandes de cangaceiros et de bandits, les sécheresses périodiques qui provoquent des déséquilibres économiques et sociaux, les luttes entre familles, donnèrent l’opportunité, entre autres facteurs, pour que se vérifie le surgissement de groupes de chanteurs, comme instrument de pensée collective et des manifestations de la mémoire populaire. » (Manuel Diégues Junior, 1973, p.14).
Dans une société encore esclavagiste, le livre, rare et cher, ne constituait guère un moyen d’information ou d’éducation courant. Ce sont les poètes-chanteurs qui, se rendant de fazenda en fazenda, colportaient les dernières nouvelles et chantaient les exploits des héros traditionnels. Parfois aussi, ils s’affrontaient dans des joutes improvisées accompagnées à la guitare. Avec l’abolition de l’esclavage à la fin du siècle (1888) et les transformations sociales que cela entraîna, les chanteurs cessèrent de se rendre dans les fermes et fréquentèrent les foires et les marchés. C’est ainsi qu’apparurent les folhetos imprimés que les poètes vantaient et vendaient sur les marchés.
Selon Luís da Câmara Cascudo, les premiers livrets de cordel furent imprimés à Recife en 1873. Constituée au départ essentiellement de la transposition pour le public rural du romanceiro ibérique, des légendes et des contes traditionnels, la littérature de cordel, avec notamment Leandro Gomes de Barros (1865-1918), João Martins de Athayde (1880-1959), João Bernardo da Silva (1901-1972), Pacífico Pacato Cordeiro Manso (1865-1931), Francisco das Chagas Batista (1882-1930) et José Pacheco (1890-, s’est consacrée à l’écriture de la vie quotidienne brésilienne, de son histoire et de sa culture. Le développement économique (cycle du coton), l’installation de l’électricité, l’arrivée de la radio, n’ont pas pour autant nui à l’essor de cette littérature. Au contraire, cette période de prospérité économique a favorisé le développement du marché éditorial ; l’électricité a permis de réunir la famille et les voisins dans une même pièce pour la lecture publique du cordel ; les premiers postes de radio ont constitué une source d’information et de distraction collective. Les événements politiques régionaux ou nationaux ont continué d’être présentés et commentés dans les cordéis pour le plaisir et la curiosité du public. La crise du cordel a commencé vers les années 60 avec l’expansion de la radio à pile, de la télévision et, à travers elle, la pénétration de modes de vie étrangers ainsi que l’adoption de valeurs culturelles urbaines par les jeunes générations. Le cordel perdait sa fonction de lien social : le feuilleton de la radio, puis de la télévision le remplaça. Non seulement les tirages chutèrent, mais les auteurs et illustrateurs abandonnèrent la profession qui ne leur permettait plus de survivre.
Les années 1960-70 connurent l’apparition d’un nouveau phénomène sous l’influence conjuguée des chercheurs et paradoxalement de la radio et de la télévision. Le développement des études universitaires a été légitimé par la publication en 1952, par l’un des pionniers de la recherche du folklore brésilien, Luís da Câmara Cascudo, de Literatura Oral, suivie l’année suivante par Cinco Livros do Povo: introdução ao estudo da novelística no Brasil dans lequel il étudie les textes fondateurs du cordel : A Princesa Magalona, Roberto do Diabo, A Imperatriz Porcina, João de Calais e a Donzela Teodora. Pour la première fois dans l’histoire littéraire du Brésil, la littérature orale et populaire sera considérée comme un fait littéraire. L’article publié par Orígenes Lessa dans la revue Anhembi en décembre 1955 joua également un rôle déterminant pour la valorisation de la littérature de cordel au Brésil. C’est également en 1955 que le cordeliste Rodolfo Coelho Cavalcante (1919-1986) lance le premier Congresso Nacional de Trovadores & Violeiros. Parallèlement, les artistes et intellectuels des années 60, en quête d’une culture d’expression authentiquement nationale, ont trouvé dans les différentes formes d’expression de la culture populaire des éléments qui ont contribué à la mise en place du concept de "culture nationale" ou de "culture brésilienne". Les études suscitées, la reconnaissance de la xylogravure et de la cantoria comme expressions artistiques, ont contribué à légitimer le cordel comme élément de la culture nationale. En ce sens, la littérature de cordel a participé au mouvement de restauration de la culture populaire comme expression de l’identité nationale.
L’intérêt suscité par des chercheurs étrangers, comme Raymond Cantel en France, Candance Slater et Mark Curran aux Etats-Unis a également contribué à la prise de conscience des poètes, repentistas et graveurs sur bois de l’originalité de leur mode d’expression, notamment l’article de Raymond Cantel paru dans Le Monde le 21 juin 1969 sous le titre « Brésil : La littérature populaire imprimée ». Un certain désir d’organisation et de reconquête du marché s’est traduit par le regroupement de poètes en académies, la tentative de restauration des typographies, la création de maisons d’édition ainsi que l’organisation d’un système de distribution cohérent.
3. Le “renouveau” du cordel
Depuis les années 1960, le cordel a trouvé d’autres moyens de divulgation et d’expression. L’univers du cordel a été transposé vers d’autres supports narratifs allant du théâtre au cinéma en passant par la musique et la danse. Cette capacité de circulation d’un art à un autre témoigne de la richesse et de la vivacité du corpus traditionnel, ainsi que de son ancrage dans la culture nordestine et brésilienne.
Dans le domaine cinématographique, Glauber Rocha a introduit le cordel comme trame narrative dans Deus e o Diabo na Terra do Sol (Le Dieu Noir et le Diable Blond, 1963) ; dans O Dragão da Maldade contra o Santo Guerreiro (Antonio das Mortes, 1969), Glauber Rocha utilise directement le cordel de José Pacheco A Chegada de Lampião no Inferno lors des séquences finales du film. D’autres films, comme O pais de São Saruê (Le pays de Saint Sarûé) de Vladimir Carvalho (1971), O Homem que virou suco (L’Homme qui se transforma en jus) de João Batista de Andrade (1980), O Baiano Fantasma (Le Bahianais fantôme) de Denoy de Oliveira (1984) s’inspirent du cordel. Parmi les films documentaires, nous pouvons relever les œuvres de Geraldo Sarno et Cordel, Repente e Canção (Cordel, improvisation et chansons) de Tânia Quaresma. Très récemment, de nouveaux films documentaires étroitement liés au cordel ont été réalisés : Saudades do futuro de Cesar Paes (2000) et Juazeiro, a nova Jerusalem de Rosemberg Cariry (2001). En 2002, Italo Cajueiro et Elvis Kleber inventent un cordel animé: O lobisomem e o coronel. Vu le succès de cette tentative, en 2004, Italo Cajueiro propose à J. Borges d’adapter A moça da dançou depois da morte pour le cinéma d’animation. L’auteur, qui est aussi connu comme l’un des grands artistes xylograveurs, a fourni les images qui ont été animées par le cinéaste. Au théâtre, les cordéis A Chegada de Lampião no Inferno, O Romance do Pavão Mysterioso et Cancão de Fogo ont été mis en scène.
Le cordel a également constitué une source d’inspiration non négligeable pour la littérature : João Grilo, héros de la littérature populaire est devenu un des personnages principaux d’O Auto da Compadecida d’Ariano Suassuna ; il constitue sans doute un des exemples les plus marquants de cette capacité de circulation du cordel avec la récente adaptation de Guel Arraes pour la télévision, puis le cinéma, qui a remporté un grand succès auprès du public brésilien. Le cordel constitua également une source d’inspiration pour les romans de José Lins do Rego et de Jorge Amado, notamment Jubiabá, A Pedra do Reino d’Ariano Suassuna, et le plus remarquable, Grande Sertão: Veredas de João Guimarães Rosa et son héroïne guerrière. En poésie, João Cabral de Mello Neto a trouvé dans le cordel le motif et le rythme de Morte e Vida Severina. La musique, avec Zé Ramalho, Ednardo, Alceu Valença et Elomar, a traduit cet univers poétique en rythmes et chansons. De nos jours, cette tendance est clairement perceptible dans les productions de Mestre Ambrósio et du groupe Cordel do Fogo Encantado. L’éventail des inspirations s’étend de Luís Gonzaga au Mouvement Armorial, de Jackson do Pandeiro au Mangue-beat. Dans le domaine de la danse, nous rencontrons les mises en scène du ballet Parabelo, du groupe Corpo et Bonita Lampião, de la chorégraphe Renata Mello.
4. L’édition de cordel
A l’heure actuelle, le cordel conaît plusieurs types d’édition, les éditions populaires et les éditions classiques. En effet, les éditions Luzeiro Editora Limitada de São Paulo ont créé une collection Coleção Luzeiro – Literatura de cordel qui compte environ 175 titres qui sont la reprise des grands classiques. Chaque cordel est accompagné d’une fiche technique qui comprend les rubriques suivantes : titre, thème, auteur, lieu, strophes, schéma de versification, acrostiche final, biographie de l’auteur. Le format traditionnel de 11 cm sur 16 cm qui comptait 8, 16 ou 32 pages est passé à 13,5 sur 18 cm pour 32 pages. Les premières de couverture, normalement illustrées par des dessins ou des xylogravures en noir et blanc, furent remplacées par des photos en couleur d’acteurs en vogue ou des illustrations en couleurs. Toujours à São Paulo, la maison d’édition Hedra vient de lancer une collection de poche sur le cordel. Chaque livre est consacré à un auteur, et propose une sélection des meilleurs textes précédée d’une étude critique. A Recife et à Fortaleza, les maisons d’édition Coqueiro et Tupynanquim continuent de publier d’une part, les folhetos traditionnels, créations de jeunes auteurs contemporains, tout en rééditant, en partenariat avec l’Académie Brésilienne de Littérature de Cordel de Rio de Janeiro, les grands classiques: ainsi des coffrets de 12 cordéis sont proposés aux jeunes lecteurs. En 2005, pour les 140 ans de la naissance de Leandro Gomes de Barros, un coffret spécial a été édité. Enfin, il faut également signaler la présence du cordel sur Internet. Ce nouveau moyen de communication est utilisé de deux manières par les cordélistes: soit comme moyen de diffusion de leurs textes, soit comme outil de création de leurs poésies. En effet, pour une nouvelle génération de cordélistes qui se développe, ce moyen, par sa malléabilité et sa rapidité, répond à la nécessité “journalistique” du cordéliste qui commente les faits d’actualité. Par ailleurs, la possibilité d’associer l’écriture à l’image, au son, à la mise en page, fait de l’informatique un outil de renouveau par excellence. Des manifestes revendiquant cette nouvelle présentation du cordel circulent sur Internet qui a gagné un nouveau type de lecteurs et de créateurs.
Sylvie Debs
Université de Strasbourg II
Azevedo, Carlos Alberto.– O heróico e o messiânico na literatura de cordel.– Recife: Edicordel, 1972.
Batista, Sebastião Nunes.–Francisco das Chagas Batista.– Rio de Janeiro: Ministério da Educação e Cultura, Fundação Casa de Rui Barbosa, Coleção Literatura Popular em verso, Antologia Tomo IV, 1977.
Cantel, Raymond.– La littérature populaire brésilienne.– Poitiers: Centre de Recherches Latino –Américaines, 1993.
Carvalho, Gilmar de.– Madeira Matriz, cultura e memória.– São Paulo: Annablume, 1999.
Carvalho, Gilmar de.- Publicidade em cordel, o mote de consumo.- São Paulo : Maltese, Coleção Saber Nordestino, 1994.
Carvalho e Silva, Maximiano de.– Literatura popular em verso.– Rio de Janeiro: Ministério da Educação e Cultura, Fundação Casa de Rui Barbosa, Coleção de textos da língua portuguesa moderna, Estudos Tomo I, 1973.
Cascudo, Luís da Câmara.–Vaqueiros e cantadores.–Porto Alegre: Livraria do Globo, 1939.
Cascudo, Luís da Câmara.– Literatura oral no Brasil.– São Paulo: Ed. da Universidade de São Paulo, 1984.
Cascudo, Luís da Câmara.–Cinco livros do povo.– Rio de Janeiro: Livraria José Olympio Editora, 1953.
Curran, Mark J.– História do Brasil em cordel.– São Paulo: Edusp, 1998.
Diégues Junior, Manuel.– « Ciclos temáticos da Literatura de cordel », in Literatura Popular em versos. Estudos.– Rio de Janeiro: Fundação Casa De Rui Barbosa, 1973, T.1.
Ferreira, Jerusa Pires.– Cavalaria em cordel, O passo das Aguas mortas.– São Paulo: HUCITEC, 1993.
Lemos, Anne –Marie et Moreau, Annick.– Charlemagne, Lampião & autres bandits.– Paris: Chandeigne, 2005.
Lessa, Orígines.–Getúlio Vargas na literatura de cordel. –Rio de Janeiro: Editora Documentário, 1973.
Londres, Maria José F.– Cordel, do encantamento as histórias de luta.– São Paulo: Duas Cidades, 1983.
Luyten, Joseph Maria.–A literatura de cordel em São Paulo, saudosismo e agressividade.– São Paulo: Edições Loyola, 1981.
Muzart Fonseca dos Santos, Idelette.– La littérature de cordel au Brésil. Mémoire des voix, grenier d’histoires.– Paris: L’Harmattan, 1997.
Romero, Sílvio.– Estudos sobre a Poesia Popular do Brasil.– Petrópolis: Editora Vozes Ltda., 1977.
Salles, Vicente.– Repente e cordel.– Rio de Janeiro: FUNARTE/Instituto Nacional do Folclore, 1985.
Slater, Candace.– A vida no barbante. A literatura de cordel no Brasil. Rio de Janeiro: Civilização Brasileira, 1984.
Tavares Jr., Luiz.– O mito na literatura de cordel.– Rio de Janeiro: Tempo Brasileiro, 1980.