ETYMOLOGIE / etymology

ETUDE SEMANTIQUE / Definitions

COMMENTAIRE / Analysis

C’est la philosophie grecque qui a introduit le terme aporie dans le discours et a ainsi mis en évidence la situation dans laquelle le philosophe peut se trouver au cours de sa recherche. Pour Aristote, le sens de ce terme rejoint plutôt celui d’antinomie, de contradiction entre les réponses à une même question. Aristote, commentant Démocrite et sa théorie des atomes, montre que l’identification de la substance aux atomes conduit à une aporie, car «  il est impossible qu’une chose vienne de deux et deux d’une » (Métaphysique, Z, 13, 1309a- 7-11). Mais les antinomies peuvent être résolues par une synthèse ou par des distinctions nouvelles. C’est Platon, à travers le dialogue, expression privilégiée de la méthode de dialectique, qui a donné au terme son sens fort et précis de déploiement d’un problème sans solution, mais nécessaire au questionnement philosophique. L’ironie socratique contribue à cette fonction d’exploration de l’aporie. Ainsi, dans Lysis ou de l’amitié, toutes les définitions de l’amitié débouchant sur des impasses, Platon pousse Socrate lui-même à parler d’ άπορἱαϛ aporias : « Par Zeus, je n’en sais rien ; j’ai comme le vertige au milieu de ces obscurités (aporias) de raisonnement » (Budé, éd. de 1921, p.146).A la fin du dialogue, il se rend compte que l’amitié ne réside dans aucune des situations passées en revue. D’autres dialogues de Platon tournent à l’aporie comme l’ Euthyphron, recherche d’une définition de la piété.

Le terme aporie apparaît plus tard en Europe, par exemple en France, dans la Grammaire générale de N. Beauzée, en 1767, pour décrire une figure de rhétorique : « L’aporie, chez certains rhéteurs, n’est pas autre chose que la figure à laquelle nous donnons plus communément le nom de Dubitation ; et en effet un homme qui doute semble ne trouver aucune voie pour se tirer de l’incertitude où il est ». Le terme reste défini comme un procédé de rhétorique par Littré, au XIXe siècle.

Au XXe siècle, le terme aporie est très employé dans le discours philosophique pour rendre compte de tous les problèmes insolubles auxquels conduisent les philosophies par leurs raisonnements et par leur multiplicité même.

Ce n’est qu’au milieu du XXe siècle que le terme est devenu à la mode dans d’autres domaines que la philosophie et la rhétorique pure. D’ailleurs, le Robert ne l’enregistre qu’à partir de 1970 dans son Supplément et uniquement au sens logique : « Difficulté d’ordre rationnel paraissant sans issue ». Le terme commence à être employé en philosophie politique. Ainsi, dans ses Eléments de philosophie politique, précisément, Simone Goyard-Fabre, après avoir rappelé les tiraillements de la politique entre « discorde et concorde » (entre autres), écrit : « Les apories de la politique ne sont le plus souvent que le manque de lucidité et de courage des hommes » (Paris :Armand Colin, 1996). En critique littéraire et notamment dans les cours universitaires, le terme aporie est parfois utilisé pour désigner de façon plus technique (ou plus pédante) une impasse, une situation sans issue. Ainsi, dans trois romans de l’adultère datant du XIXe siècle, comme Madame Bovary (1856) de Flaubert, Anna Karénine ((1877) de Tolstoï et Effi Briest (1895), il est de bon ton de définir la situation de l’héroïne comme une aporie qui ne peut aboutir qu’à la mort, à savoir l’écartèlement entre un mariage insupportable et une passion extra-maritale condamnée par sa marginalisation même. Au XXe siècle, le « théâtre de l’absurde », met en scène des situations qu’on pourrait considérer comme des situations d’aporie, par exemple celui de Beckett où le personnage, dans son isolement, finit par se couper de lui-même et des autres et ne peut voir son destin scellé que par le silence ou la mort.

Certains genres littéraires peuvent être ressentis comme fondés sur une aporie initiale. C’est le cas du journal intime et plus largement de la narration autobiographique où le scripteur voit échapper son moi dans la durée en même temps qu’il tente de le saisir. Ainsi, sans avoir recours au terme, Italo Calvino exprime cette aporie dans Se una notte d’inverno un viaggiatore( Si par une nuit d’hiver un voyageur (1979 : « Comme j’écrirais bien , si je n’étais pas là ! Si entre la feuille blanche et le bouillonnement des mots et des histoires (…) ne s’interposait l’incommode diaphragme qu’est ma personne » (trad. fse, Paris : Seuil, 1981, p. 183).

                                                                                                       Marcel De Grève

                                                                                                      Rijksuniversiteit Gent

BIBLIOGRAPHIE / Bibliographie