Dictionnaire International des Termes Littéraires

Mode Article

ÉMETTEUR / Sender ; Transmitter

ETYMOLOGIE / etymology

Emetteur: subst. masc. et adj. (fém. émettrice) 1792, du verbe émettre, du latin emittere «lancer hors de», attesté en 1476 au sens juridique d'«interjeter» puis au XVIIIe siècle au sens d'«envoyer hors de soi», particulièrement «mettre des billets de banque en circulation»;. Anglais emitter (rare), emittent (obsolète) dérivés de to emit, 1626.

ETUDE SEMANTIQUE / Definitions

On peut proposer une définition générale de l'émetteur dans laquelle se retrouvent les principaux emplois sémiologiques et littéraires du terme: l'émetteur est l'instance, l'appareil, l'agent, la personne, l'artiste, la collectivité, le système, qui est à l'origine d'un signal («fait produit artificiellement pour servir d'indice, c'est à dire faisant connaître un phénomène qui ne serait pas autrement perceptible»), d'un texte («tissu de signes»), d'une œuvre («texte à statut artistique»), d'informations («renseignements transmis au moyen de codes»), d'idées («images mentales») réalisé selon les règles d'un code spécifique et transmises à destination d'un récepteur.

Les différentes acceptions se répartissent entre la langue courante, les sciences de la communication, de l'information, des textes et la littérature comparée.

I.Substantif

1. (Sens général) Tout agent ou appareil qui diffuse un objet.

émettre: Produire en envoyant, lançant, projetant, diffusant hors de soi: émettre un son, un cri, de la lumière, une odeur, des rayons. Mettre en circulation: émettre des billets de banque, des effets de commerce, des obligations. Diffuser des ondes électromagnétiques: émettre sur une fréquence; une émission de radio, de télévision, etc.

2. (Théorie de l'information) Instance (personne, machine) qui est à l'origine du processus permettant la transmission au moyen de codes d'un message vers un ou des récepteurs.

Le concept d'émetteur se rattache dans les sciences de la communication et de l'information, aux notions de source, d'origine, d'expédition, de diffusion à partir d'un centre; mais les dictionnaires de langue usuelle ignorent habituellement les usages techniques du terme.

V. les articles AUTEUR, CODEUR, ÉCRIVAIN, GÉNÉTIQUE, INFORMATION, LINGUISTIQUE, PRAGMATIQUE, RÉCEPTION, SÉMIOLOGIE, SOURCE, SUJET, TRANSMETTEUR, TRANSMISSION.

3. (Plus particulièrement en sciences de la communication) Agent, actant qui formule et dirige un message en direction d'un destinataire. En cette double fonction, l'émetteur est énonciateur et destinateur (anglais utterer et addressee), en fait le codeur (anglais encodeur), l'instance qui met l'information dans une forme convenable pour la transmission en développant des redondances pour pallier les insuffisances du médium. V. les articles CODAGE, CODEUR, CONGRUENCE, ÉNONCIATION, DESTINATION, PRAGMATIQUE, TRANSMISSION, REDONDANCE.

Aux sens 2 et 3, les notions d'émission et d'énonciation se recouvrent largement; celle d'émission est plus générale puisqu'elle couvre tout le champ de la cybernétique, de la transmission de l'information à partir d'une source quelconque, de la production des signaux, de la circulation des messages. L'énonciation relève plus spécifiquement des sciences du langage et vise plus particulièrement la manière, les modalités de l'émission personnelle. V. l'article ENONCIATION.

4. (Poétique) En théorie littéraire, la notion d'émetteur correspond à celle d'auteur, étymologiquement (latin auctor) «celui qui est à l'origine de quelque chose, qui fonde, qui développe», d'où celle de créateur ou de poète, l'écrivain étant l'émetteur littéraire sous son aspect professionnel. L'auteur est celui qui a émis, c'est à dire écrit, produit un livre, une œuvre. L'étude du processus de création littéraire comprend toute la théorie de l'émission en communication, mais s'étend à un vaste champ de recherche sur la nature, la fonction, la pragmatique de la parole à visée, à «vocation» artistique. V. notamment les articles CRÉATION, ESTHÉTIQUE, GÉNÉRATION, GENÈSE, GÉNÉTIQUE, LITTÉRARITÉ, LITTÉRATURE, POÉTIQUE, THÉORIE.

5. (Narratologie) L'émetteur qui énonce un récit est un narrateur. Dans les études structurales et narratologiques, l'émetteur correspond à la notion de voix narrative, «personne ou instance qui raconte» ou selon des perspectives voisines, de point de vue, de sujet de l'énonciation ou sujet de l'écriture. La voix narrative renvoie aux catégories d'aspect et de mode développées par Tzvetan Todorov.

6. (Analyse actantielle: anglais sender, français destinateur, attributeur, quelquefois émetteur, comme traduction de l'anglais sender. En anglais le lexique est influencé par le schéma de la communication de Shannon et Weaver (1949) et les travaux de Steven Cohan et Lida M. Shires (1988); le fondement de la terminologie actantielle en français se trouve dans la Sémantique structurale d'A. J. Greimas, d'après Lucien Tesnière, 1966): Fonction-type, rôle ou actant tenu dans un récit par un personnage, un groupe de personnages, une entité abstraite (pouvoir, bonheur, etc.) enjoignant une mission à un destinataire (receiver) ou récepteur, le faisant bénéficiaire de l'enjeu de l'action représentée, destinataire d'un objet qu'il doit acquérir. V. les articles ACTANT, DESTINATEUR; DESTINATAIRE, RÉCEPTEUR, SUJET.

7. (Histoire littéraire, spécialement en littérature comparée) Ecrivain, groupe d'auteurs, école, mouvement, système littéraire, etc., ayant exercé une influence ou ayant servi de modèle pour d'autres créateurs, généralement dans un autre pays. «La recherche des influences conduit des émetteurs aux récepteurs. Celle des sources, inversement, remonte le courant [...]»; «la Bibliography de Baldensperger et Friederich est [...] ordonnée suivant le critère de l'émetteur [...]» (P. Brunel, Cl. Pichois, A.-M. Rousseau.- Qu'est-ce que la littérature comparée?- Paris: A. Colin, 1983, au chapitre «Les échanges littéraires internationaux», pp. 55 - 56).

8. Source, origine d'un emprunt, d'une imitation, d'une forme stylistique, d'un matériau narratif. Texte-source repris dans un autre texte (Dans la terminologie de Gérard Genette ce (texte) émetteur correspond à l'hypotexte qui est repris comme hypertexte dans le texte récepteur).

II.Adjectif

8. (Surtout en littérature comparée) Se dit des agents de l'histoire littéraire étant à l'origine d'un rayonnement, ayant exercé une influence, ou ayant produit des œuvres qui ont servi de source à d'autres œuvres hors de leur communauté.

Sur 4, 5 et 6, v. les articles ADAPTATION, FORTUNE, GÉNÉTIQUE, HISTOIRE LITTÉRAIRE, HYPERTEXTE, IMAGOLOGIE, IMITATION, INFLUENCE, INTERCULTURALITÉ, INTERTEXTUALITÉ, LITTÉRATURE COMPARÉE, RÉCEPTEUR, RÉCEPTION, SOURCE, TEXTE, TRADUCTION, TRANSMETTEUR, TRANSPOSITION.

En théorie comme en histoire littéraires, la notion d'émetteur a été largement utilisée à l'époque du développement des disciplines. Cette évolution est marquée par une constante affirmation de scientificité. La question de la production du texte est aujourd'hui supportée par des concepts plus précis ou diversifiés que le commentaire ci-après s'efforce de démêler et de théoriser.

(En composition)

9. (Linguistique) grammaire de l'émetteur / speaker's grammar: mécanismes par lesquels un locuteur produit des phrases par des choix successifs entre les règles possibles. Elle relève du modèle de performance («système de règles subjectives et sociales»).                                                                                                 JMG

COMMENTAIRE / Analysis

Rhétorique et poétique de l'émetteur / Literary emission (JMG)

1. Terminologie de la communication

2. L'émetteur comme sujet de la parole

3. Le texte émetteur

1. Terminologie de la communication

La notion d'émetteur se rencontre dans les textes de théorie et d'histoire littéraires soit dans une acception spécifique de «source», principalement en littérature comparée, soit dans les sens reconnus en sciences et techniques de l'information, de la communication et du langage. Ces emplois sont sémantiquement reliés: d'un centre, l'émetteur, produit, rayonne de l'information plus ou moins structurée, plus ou moins «textuée», vers des récepteurs (récepteurs, lecteurs, auditeurs, spectateurs, etc., fortuits ou intentionnels; en ce dernier cas ce sont des destinataires explicites quand ils sont désignés par le texte ou implicites quand le texte s'adresse à eux sans qu'il soit nécessairement question d'eux dans le message).

Les usages proprement littéraires du terme d'émetteur eux-mêmes (études d'influences, de sources) aux différentes époques s'inspirent des sens techniques de la communication dans une relation de type analogique. Les deux modes (sens technique et usage littéraire) peuvent d'ailleurs cohabiter distinctivement dans un même texte critique. C'est donc globalement et spécifiquement à la fois qu'il faut explorer et clarifier l'abondante terminologie du champ de l'émission et des notions connexes.

Le terme d'émetteur est évidemment emprunté, du moins homologue, au vocabulaire des télécommunications naissantes. Un émetteur de T.S.F. («télégraphie sans fil»; cf. l'anglais wireless) est un appareil qui «émet» ou qui «transmet» des messages (cf. l'anglais to transmit au sens d'«émettre», d'où le substantif transmitter qui prend le sens d'«émetteur»), qui «diffuse» (cf. l'anglais to broadcast «lancer à la volée») des signaux électriques destinés à être captés par un autre appareil, le récepteur (en anglais receiver); celui-ci les décode, ou les retransforme en sons intelligibles, et les transmet, ou émet à nouveau, en direction de l'auditeur (en anglais listener, littéralement «l'écouteur», mot réservé en français au petit appareil récepteur que l'on se met à l'oreille et qui est, lui, appelé en anglais receiver «récepteur ou receveur» ou earpiece «oreillette».

L'aire lexicale de la radio (-télégraphie) en anglais et en français (que l'on pourrait encore développer) délimite fort bien la problématique de la communication en général. Notons seulement ici que ce qui est un émetteur en français est un transmetteur en anglais. Cette différence de modalité et non de substance (il s'agit du même appareil dans la même fonction) montre que l'émission est d'abord une diffusion hors de soi, à partir de soi (ex-mittere), mais aussi un franchissement «au-delà, au travers» d'un obstacle (trans-mittere). L'émission apparaît ainsi comme un acte de volonté tendue vers un ailleurs séparé par une distance, une limite, autrement dit comme une tentative dialectique entre l'identité et l'altérité.

L'émetteur est aussi bien l'agent qui ex-prime hors de lui quelque chose qui resterait intime ou latent sans cet acte impliquant sa personne, mais c'est aussi l'instance transmettrice qui fait franchir la séparation, l'obstacle, au message. Tantôt la langue considère les deux actes dans le même mouvement, tantôt, et ce sera le cas en littérature, elle distingue l'auteur émetteur et le messager transmetteur. Celui qui parle à la radio, naguère appelé en français un «speaker», et en anglais un «annonceur» (announcer), n'est pas un émetteur du même ordre que l'appareil qui transmet sa parole en «émettant» une parole sur un «canal» et une fréquence ou que le technicien qui «met en onde». Au théâtre, on ne manque pas de distinguer dramaturge et transmetteur (metteur en scène, acteur, machiniste, lesquels sont des opérateurs du canal théâtre), sujet de la parole et intermédiaire. Nous avons donc affaire à deux types d'émetteurs, l'actant qui conçoit le message et l'actant qui le met en circulation (en l'occurrence, on appelle actant la fonction que représente l'agent dans le processus considéré).

L'émetteur comme concepteur du message, comme créateur, du texte, comme auteur est toujours un être vivant, mais, comme transmetteur, comme émetteur manifeste, il peut être selon le cas considéré comme une personne pensante, une instance ou une machine. Si nous définissons la cybernétique comme «la transmission de l'information entre des êtres animés ou des machines», nous constatons que le processus d'émission peut comporter des relations directes d'homme à homme, mais aussi englober une chaîne: d'homme à machine, de machine à machine, de machine à homme. Il nous faudra ensuite nous interroger sur la spécificité de l'émission littéraire en ce qu'elle dévie de la communication ordinaire, en ce qu'elle déroge.

D'aucun préfèrent la notion de production («mise en avant») à celle de création pour d'évidentes raisons idéologiques. Dans le processus de l'émission, il ne s'agit pas tout à fait du même acte. Il y a une différence, et cette différence peut être manifeste (écriture du dramaturge et mise en scène au théâtre) entre celui qui conçoit le message, qui a la volonté de communiquer, qui compose et celui qui énonce, rend publique en quelque sorte, produit la parole. Création et énonciation semblent bien être deux aspects différenciables et indissociables à la fois de l'émission. Cette distinction parfois subtile sera indispensable dans l'analyse des notions romantiques de génie, de sublime, dans le débat sur le fond et la forme, dans la théorie de la littérarité ou de la poéticité, dans la construction du système de valeurs en critique littéraire.

La communication en général s'analyse sous trois aspects: émission, transmission, réception qui supposent les procédures préalables de codage (anglais: encoding d'où l'anglicisme français encodage) au départ et de décodage (anglais: decoding) à l'arrivée. L'information à transmettre, ou transmise, le message est l'objet des trois actes de communication et constitue l'élément central dans l'analyse du phénomène linguistique: émetteur, message, récepteur. Le message implique la convention de codes entre l'émetteur et le récepteur et nécessite des moyens physiques que la terminologie des différents théoriciens ne différencie pas toujours: il emprunte un canal («ensemble des moyens sensoriels par lesquels une information est transmise», anglais channel), un circuit, un medium, un support («véhicule matériel de l'information», livre, ondes magnétiques, ou acoustiques, volume plastique, pellicule, etc.) pour sa transmission. Le codeur est l'agent émetteur qui effectue l'opération de codage, «processus par lequel certains signaux du code sont choisis et introduits dans le canal pour produire le message en direction du destinataire détenteur du même code».

Le support comme matérialisation du message est lui-même l'objet d'une émission seconde traitée en littérature au chapitre des intermédiaires (diffusion du livre), tout comme les agents du canal (la représentation dramatique qui nécessite un metteur en scène, des acteurs, un régisseur, etc.). En librairie, un éditeur (publisher) qui prend en charge l'émission du livre comme support, ou le diffuseur (book distributor) qui se contente de l'acheminer vers le libraire (autre intermédiaire participant à l'émission du message comme support), ou le lecteur, appartiennent à une autre classe d'émetteurs. Ils mettent en circulation un message dont ils ne sont pas habituellement les auteurs: ils ne diffusent qu'un objet, support de message, tandis que l'auteur, l'écrivain, lui, est émetteur du discours qui empruntera le canal de l'édition sur le support du livre.

La terminologie de l'émission établit sur des variations de point de vue à propos de la conception et de la production de la parole. La configuration des relations dessine un paradigme dont le terme le plus mécaniste est peut-être celui d'énonciateur comme producteur d'un message ou énoncé adressé à un énonciataire.

L'auteur-émetteur est l'instance productive de tout discours, celui qui écrit le texte (le scripteur); il est responsable du choix des codes, ceux qui le mettront le mieux en relation avec les récepteurs selon son message et son environnement, à commencer par le code générique (va-t-il faire un roman, une pièce de théâtre, une bande dessinée?) et des matériaux qui vont constituer la fable (v. l'article). Dans sa relation avec le lecteur (émetteur / récepteur, auteur / lecteur) il constitue l'acteur primordial de la communication littéraire.

Les fonctions du langage déterminées par Roman Jakobson (Eléments de linguistique générale, 1923) permettent aussi d'analyser la relation entre l'émetteur et son message. Cette relation constitue le critère ou du moins un critère déterminant dans la distinction entre les genres littéraires, les catégories de textes, les types de discours et dans leur définition. L'émetteur-créateur, l'auteur, et l'émetteur apparent, le transmetteur ou l'interprète, sont plus ou moins présents implicitement ou explicitement dans le message. Philippe Hamon (L'écriture oblique, 1996) parle d'énonciation distancée à propos de ces figures-mères de la rhétorique, ces procédés stylistiques, ces genres mêmes où l'émetteur se démarque par rapport au sens premier de son message; le meilleur exemple de cette écriture oblique serait représentée par l'ironie.

Si l'énonciateur est explicitement présent dans le discours, il devient un narrateur relatant des faits à un narrataire («tu»). Dans une situation de dialogue, nous avons affaire à des interlocuteurs et interlocutaires.

Il y a lieu de distinguer entre l'émetteur producteur de signes et l'émetteur agent dans le processus de signification (la semiosis de C. S. Pierce). Ce sont deux instances distinctes: l'intention déclarée de l'émetteur ne correspond pas toujours à l'intention véritable du sujet. L'émetteur s'adressant explicitement à un interlocuteur est un destinateur (en anglais addresser vs. utterer)

La pragmatique, comme «science de l'énonciation» par opposition à la linguistique «science du code (la langue)» et à la sémiologie «science du signe», voit dans l'émetteur en réalité un destinateur, concevant et formulant son message en direction d'un récepteur, le destinataire (anglais addressee). Peut-être plus qu'un autre type de discours, la littérature est un comportement de tous les agents impliqués dans l'acte de communication. L'émetteur quant à lui se manifeste par une action (πργμα) sur le récepteur. L'étude de la réception nous montrera que l'action exercée par discours ne recouvre pas l'action intentionnelle; la volonté d'être compris par le récepteur, d'avoir un effet sur lui conforme à l'intention amène l'émetteur à adopter une stratégie d'énonciation. Le discours, le discours littéraire en particulier, va ainsi se caractériser par des visées. La rhétorique classique, reprenant le De Oratore de Cicéron, lui assigne trois visées fondamentales: l'information (docere), le plaisir (delectare) et l'émotion (movere). Nous les retrouvons dans l'analyse des trois genres du discours selon la Rhétorique d'Aristote: le judiciaire, le délibératif et l'épidictique visant à agir sur le récepteur chacun selon leur fin propre, qu'il s'agisse d'accuser et de défendre, ou de conseiller et de déconseiller, ou de louer et de blâmer: convaincre, suggérer, instruire, informer, rassurer ou inquiéter.

L'étude des finalités du discours, la téléologie, l'explicitation du τέλος (but) permet de distinguer, entre autres facteurs, les types de textes et en littérature les genres. Dans sa Poétique et sa Rhétorique Aristote assigne ainsi un «effet propre» (δὕναμις) à chacune des «espèces» (εδος) de parole; ainsi la tragédie doit purger les passions (καθἀρσις), émouvoir par la crainte et la pitié.

Le rôle du poète émetteur va être de mettre en œuvre ces finalités selon les règles de l'art imposées par leur nature même (φυσις). L'émetteur se définit dans une intention délibérée ou implicite vers l'autre, dans une action sur l'autre (δύναμις).

Il est particulièrement important pour l'analyse littéraire, comme nous le verrons plus loin, de distinguer dans l'émetteur, l'énonciateur ou le destinateur du locuteur (anglais speaker) qui est simplement «celui ou celle qui parle». A cette opposition correspond en parallèle celle du destinataire, «celui ou celle à l'intention de qui la parole est émise» et d'allocutaire «la personne à qui le locuteur déclare s'adresser». L'émission au théâtre se décompose en une énonciation à plusieurs niveaux, celui de l'auteur implicitement vers le spectateur, celui des artistes, techniciens, intermédiaires de la production et de la mise en scène, celui des personnages en direction des autres personnages. Deux interlocuteurs conversent sur une scène; chacun est tour à tour l'allocutaire de l'autre. Mais leur discours composé par un auteur absent, émetteur premier, est prononcé par des acteurs représentant des personnages; ceux-ci sont donc des émetteurs seconds ou manifestes. Ces échanges verbaux sont en réalité destinés à être écoutés par des spectateurs; ces derniers ne sont pas allocutaires dans la mesure où les personnages se parlent entre eux au théâtre et ne s'adressent normalement pas à l'auditoire. Le discours des personnages peut à son tour inclure des narrations où d'autres locuteurs interviennent. Autres cas de complication de l'analyse de l'émission de paroles, l'allocutaire peut ne pas être auditeur («Ô mon père, si tu entendais ces paroles»); fréquemment dans la vie courante et dans la littérature des auditeurs ne sont pas allocutaires quand ils entendent, fortuitement, malencontreusement, voire qu'ils écoutent avec malveillance des propos qui ne s'adressent pas à eux.

Les schémas de communication dans certains genres peuvent ainsi devenir fort complexes par le dédoublement des agents et la succession des transmissions. Dans son ouvrage The Semiotics of Theatre and Drama (London; New York: Methuen, 1980), Keir Elam reprend et développe les analyses des théoriciens de la communication (Abraham Moles, Umberto Eco, etc.) pour établir un «modèle simplifié de la communication théâtrale» en fait fort complexe (p. 39). L'émetteur (sender) identifié par Georges Mounin à l'acteur (performer) disparaît du modèle de Kein Elam au profit des transmetteurs (transmitters) qui sont non des personnes, mais en fait des éléments de canal et de support (le corps, la voix, le costume, les accessoires, le décor, l'éclairage, etc.). Les émetteurs comme personnes sont désignés comme sources (le dramaturge, le metteur en scène, le décorateur, le compositeur, les machinistes, etc.), et l'on retrouve ces éléments du champ de l'émission distribués ad nauseam tels quels ou selon diverses modalités (mouvements, ondes sonores, gestes, yeux, visages) dans les diverses instances d'un parcours fléché comparable au jeu de l'oie où l'on passe d'une case à l'autre. Le plus raisonnable qu'un profane puisse en retenir, c'est que des éléments du champs de l'émission (parole, geste, formes, etc.) réapparaissent dans toute chaîne de transmission, et que l'émission n'est pas un acte ponctuel, mais un processus qui se prolonge au-delà de la réception elle-même.

Pour rester sur un simple plan terminologique, nous constatons que l'émetteur assume une grande variété d'appellations en poétique et en rhétorique selon les modes, les circonstances, les points de vue, les traditions, les fonctions considérées. Une série de termes désignent des émetteurs dans certaines conditions d'énonciation ou selon certains types de discours: l'orateur par exemple est l'«émetteur d'un texte organisé en situation d'oralité», le chanteur, «celui qui musicalise la parole» (la cantatrice, «la chanteuse d'art lyrique»). En littérature, l'émetteur est un poète (au sens classique), un créateur, un auteur, une personne qui a fait métier (latin ars) d'écrivain. La différence entre un émetteur en communication et un poète en littérature tient à la relation de celui-ci au message, au destinataire, aux effets. Un message en littérature constitue d'abord un texte, une «parole tissée, un tissu de signes structuré à plusieurs niveaux», mais aussi une œuvre produite dans une intention «poétique» selon les «règles de l'art», c'est-à-dire construit selon des codes et conventions spécifiques déviant du discours ordinaire. Son énonciation lui confère son statut particulier, dès lors qu'elle transforme le référent de la vie ordinaire en représentations (produit de la mimèsis) qui transcendent le réel, enfin qu'elle produit une émotion esthétique, un effet mettant en œuvre les facultés imaginatives du récepteur.

On le voit en tout cela, l'émetteur n'est pas une personne unique et homogène. On peut tout aussi bien le définir comme un ensemble d'éléments interactifs au sein d'un processus, une personne morale en quelque sorte que l'imaginer en créateur souverain. Derrière l'énonciateur délibéré se cachent d'autres instances, sociales, idéologiques, psychologiques, qui peuvent le déterminer aussi et plus fortement que son propre vouloir. Un énonciateur auteur ou intermédiaire n'est jamais seul dans le processus d'émission; tout un ensemble d'autres agents et de relais y contribuent selon leur fonction. Plutôt que de parler d'émetteur au singulier, il serait sans doute plus juste de parler de système émetteur auquel participent le sujet de la parole et le message lui-même selon des modes et sens des aspects variés.

Dans l'analyse sémiologique, le niveau poétique décrit la production du texte qui dépend non seulement de la psychologie du sujet émetteur mais aussi de son environnement historique, social et culturel; son message est marqué par l'époque et le lieu où il l'énonce; on se souvient de la formule race, milieu, moment d'Hippolite Taine (v. les articles MILIEU, SOCIOCRITIQUE, ZEITGEIST, VOLKSGEIST). Il en va de même du niveau esthétique (v. l'article ESTHÉSIE) relatif au contexte de la réception. Les deux niveaux sont reliés interactivement à celui du texte, lequel est un objet symbolique complexe structuré par un public multiple dans l'acte d'émission comme dans la réception.

2. L'émetteur comme sujet de la parole

La question définissant l'émetteur est de savoir qui parle, qui écrit? Toute la problématique de la communication, et par conséquence de la communication littéraire, est posée par la formule de Harold D. Lasswell (1948): qui dit quoi, par quel canal, à qui, avec quels effets? Ce qui nous intéresse ici est le premier «secteur» du «champ de la communication», l'émetteur. Comme élément d'une structure, il ne peut se définir que par ses rapports avec les autres. Mais les quatre autres secteurs peuvent s'analyser quant à eux du point de vue de l'émetteur et même se définir par lui (on pourrait d'ailleurs procéder de même à partir du récepteur).

A une critique de la réception (v. l'article) à la théorie du reader response peut répondre du côté de l'émetteur une critique génétique (v. l'article) dans sa pratique ancienne couramment centrée sur l'homme écrivain («l'homme et l'œuvre») ou dans son approche textuelle en pleine rénovation s'attachant au processus d'écriture. La question de l'énonciation littéraire recouvre non seulement le champ de la génétique textuelle (notions d'émotion, engagement, énergie, enthousiasme, etc.) dans tout ce qui implique la personne, mais aussi tous les éléments de la chaîne de communication entre l'émission, la transmission, la réception: avant-texte, manuscrit, réécritures, épreuves, édition, diffusion, citation, adaptations, traductions, etc.. Selon que l'on considère, que l'on privilégie l'un ou l'autre de ces cinq secteurs (émetteur, contenu, médium, audience, effets), on a affaire non à des théories distinctes de la communication, mais à des aspects du même phénomène de communication.

Dans l'analyse de la communication tout renvoie aussi au message, à commencer par l'émetteur qui en est le producteur: il met en discours une information dont il peut d'ailleurs ne pas être l'auteur ou le seul auteur ou le véritable auteur. Les divergences théoriques que l'on peut observer dérivent de la complexité de l'instance productrice du discours. D'un point de vue phénoménologique d'abord, on a pu considérer que l'émetteur se confond avec son message; une critique génétique le recherche dans ou à travers le message alors qu'une critique textuelle a tenté de faire abstraction de sa personne: plutôt que celui qui produit le message, c'est le résultat de l'énonciation qui constitue le phénomène pertinent ou observable. Les théories formalistes s'intéressent certes moins en littérature aux origines subjectives de l'œuvre qu'à la fonction du message et des procédées par lequel il est exprimé (v. les articles ÉTRANGISATION, FORMALISME), mais elles n'ignorent les marques d'une présence dans le texte. En réalité, quel que soit l'instance (émission, transmission, réception; émetteur, message, récepteur) que l'on privilégie dans l'analyse du processus de communication, celle-ci reste liée interactivement aux autres au sein du système.

L'émetteur lui-même qui porte en lui le message n'est qu'un aspect de l'instance productrice de la parole. Il conviendrait de l'inclure dans une théorie de l'être parlant, ou du sujet parlant.

C'est autour de cette notion du sujet que tourne la réflexion sur l'émetteur en psychanalyse, comme en philosophie. La notion d'émission, du moins en littérature, ne va pas sans le corollaire de celle de médiation par la parole, médiation entre la réalité et l'imaginaire, entre la transcendance et l'expérience, entre le générique et le référent particulier, entre l'individuel et le collectif. L'émetteur se manifeste comme l'agent premier de la parole; la psychologie, les sciences cognitives, la philosophie se demandent s'il en est bien le sujet, s'il en est le seul sujet, ou quel est le lieu de la subjectivité du discours; peut-il y avoir de pensée sans parole, ni de parole sans pensée, de parole sans code, de code sans société, d'identité sans altérité? L'émission, comme «production» de discours par une personne participe au processus d'individuation par lequel l'auteur se construit en tant qu'être humain singulier différent des autres membres de l'espèce, se construit comme personne. Ecrire, parler, c'est manifester, édifier, développer une identité à la fois individuelle et collective; à ce double titre, l'émetteur puise aussi bien dans les profondeurs de sa psyché que dans les aspirations de sa communauté.

Vrai sans doute pour toute parole prononcée, fût-elle banale, cet investissement de la personne prend une importance déterminante dans l'émission d'un texte à valeur esthétique. Dans ces textes à caractère littéraire où se manifeste par excellence ce que Roman Jakobson a appelé la fonction poétique du langage, l'émetteur laisse une trace caractéristique particulièrement dans les faits de modalisation, d'inflexion du discours, de style (tournure propre, statut du discours, onomastique), dans les paratextes et épitextes accompagnant l'œuvre (préface, notes). Son mode de manifestation dans l'énoncé constitue un critère de discrimination des genres et des types de discours. L'auteur est plus ou moins présent explicitement dans un texte suivant le genre auquel celui-ci appartient. Les textes où la présence de l'émetteur est dominante correspond à la fonction expressive du langage dans le système développé par Roman Jakobson; en littérature nous la retrouvons dans le registre du lyrisme, dans les genres lyriques. Le poète parle en son nom propre et exprime des sentiments et des émotions personnelles devant des personnes, des spectacles de la nature, des événements; dans la chanson, ce même «je» emprunte habituellement la voix d'un interprète. Cela n'empêche pas d'ailleurs le chanteur de s'identifier à lui. Cet émetteur n'est en fait qu'un personnage de composition qui ne se confond pas avec le poète lui-même. Dans l'autobiographie à la première personne, l'émetteur est un sujet réflexif qui se définit dans et par son discours.

Le romancier au contraire est apparemment absent de son œuvre; seule une analyse textuelle peut déceler sa présence. Elle se manifeste par des marqueurs du sujet parlant appelés par Roman Jakobson shifters (terme traduit en français par embrayeurs, qui sont apparentés aux déictiques, «éléments du discours renvoyant à des réalités extralinguistiques»), c'est à dire ici à l'émetteur lui-même.

Le processus de communication tout particulièrement en littérature, où l'écriture, l'interprétation, la lecture impliquent la personne, une solidarité interactive entre l'émetteur, son message, les récepteurs. L'émetteur agit sur son texte en direction des récepteurs bien évidemment, mais en retour le texte transforme son auteur par le seul fait qu'il accomplit sa personne: on n'est plus le même après avoir écrit. Le lecteur lui aussi agit rétroactivement sur l'écrivain contemporain: la réception de l'œuvre publiée oriente l'écriture en cours.

En fait dans l'œuvre littéraire, on a affaire souvent à une cascade d'émetteurs de discours (scripteur, narrateur, personnage). Le producteur du texte, l'auteur lui-même s'exprime à travers une persona, étymologiquement un masque de scène, quand bien même il dit «je» et parle vraiment de lui-même. De même le discours de l'orateur en rhétorique est conditionné par son ethos, l'image qu'il projette, qu'il veut, qu'il doit projeter de lui-même pour atteindre son effet. Le personnage dans l'œuvre elle-même, qu'il dise «je» dans certaines formes littéraires dites «à la première personne», ou qu'il soit désigné par «il», est un émetteur de fiction qui entretient avec l'émetteur du texte, émetteur extérieur au texte lui-même, des rapports d'identité, d'altérité, d'opposition, d'homologie, d'ambivalence et d'ambiguïté. La relation de cet émetteur interne (le narrateur) à son message, (le récit), se définit par un point de vue, ou focalisation (la focalisation est, chez Gérard Genette, «la question quel est le personnage dont le point de vue oriente la perspective narrative [...]? qui voit?», Figures III, p. 203) et par une voixqui parle?», 203) «Le message de l'auteur, émetteur primaire, est une œuvre, le message du narrateur, émetteur interne, est un récit adressé à un narrataire qui peut être intradiégétique («personnage de l'histoire» selon la terminologie de Gérard Genette) ou extradiégétique («se confondant avec le lecteur virtuel extérieur au récit»).

Emetteur et récepteur communiquent par le langage; au théâtre ou en narration ils le font au travers d'une action. L'émetteur est alors le focalisateur, celui qui oriente le point de vue, une voix, mais il peut se trouver un narrateur interne, sorte d'émetteur secondaire et apparent, au sein même de l'action. La terminologie est complexe et changeante selon les narratologues elle s'applique ici aux niveaux d'émission (signataire, narrateur interne, interlocuteur de fiction, etc.). On peut dire que la voix de l'émetteur hors fiction correspond à ce que d'autres (Barthes...) appellent auteur implicite, celui qui s'adresse au lecteur virtuel dit lui-même implicite situé hors fiction. Le scripteur réel du texte et le narrateur sont ainsi distingués par leur présence à l'extérieur ou à l'intérieur du texte. Mais la distinction n'est pas toujours nette. Les narrateurs de deux romans signés par le même auteur supposé être un seul et même scripteur peuvent ne pas être les mêmes. La confusion entre l'auteur-scripteur, le narrateur implicite et le narrateur explicite intradiégétique peut d'ailleurs constituer un jeu de l'écriture produisant un brouillage des réels et aboutissant à des effets de fantastique, de merveilleux, d'absurde, de non sens. Le dédoublage de l'émetteur entre plusieurs instances tantôt se rejoignant, tantôt se superposant, tantôt s'opposant devient alors un produit de l'art, un artéfact caractéristique du discours littéraire et artistique, et ainsi un indice de la littérarité.

Il convient de distinguer l'émetteur (utterer) comme producteur de signes et l'émetteur comme élément de la sémiosis (signifying process, «processus de signification» chez C. S. Peirce). L'intention déclarée n'est pas nécessairement identique à l'intention implicite; c'est évident dans le cas du mensonge, mais également vrai dans la fiction littéraire, un mensonge que l'horizon d'attente feint d'accepter comme vérité, et qui, pour cet artifice, vise le réel, fait apparaître un second degré de réel, plus vrai peut-être que le réel de l'expérience quotidienne.

La fiction présente comme vrais des faits non avérés, mais l'intention de l'auteur émetteur n'est pas de tromper et le lecteur récepteur destinataire le comprend bien. Mikhail Bakhtine a montré que la présence de l'émetteur dans le message, a fortiori dans l'œuvre littéraire, peut être multiple. Outre ce qu'il peut avoir à dire spécifiquement, l'émetteur peut aussi tenir un second discours plus ou moins explicite déterminé non seulement par sa relation au message, mais aussi par sa relation au destinataire; la forme épistolaire se prête particulièrement à l'enchâssement (anglais: embedding) des discours, à une énonciation à double voix (anglais: double voicing). Quand l'auteur formule son discours en anticipant la réaction d'un récepteur, en réagissant même à la réaction de ce récepteur, une sorte de «dialogue» s'instaure dans le message. Le discours de l'autre envahit le discours de l'émetteur. Ce dialogisme bakhtinien fonctionne comme un jeu de contradictions en opposition. Celles-ci ne se résolvent pas dans une dialectique ni une synthèse; au contraire ces voix différentes impriment une dynamique irréductible à l'acte de communication (v. particulièrement M. Bakhtine, Problèmes de la poétique de Dostoïevski, 1928).

D'autres déterminations que la volonté personnelle de l'auteur entrent dans le processus d'émission. La personne de l'émetteur est en réalité multiple dans sa configuration psychologique, son comportement et dans sa dimension sociale. L'origine de la création artistique est loin d'être toujours consciente et délibérée. Toute une littérature, surtout depuis le Romantisme explore le déclenchement de l'expérience poétique. Chez William Wordsworth ce serait une émotion ressentie devant le monde que le poète essaierait de reconstruire par la parole; chez Saint-John Perse, le poète se met en condition d'être frappé par l'éclair. Bien souvent dans cette méta-littérature, cette inspiration vient de l'extérieur comme le sentiment amoureux qui s'infiltre dans la personne (v. les articles EMOTION, INSPIRATION, etc.). Le poète serait ainsi l'émetteur, le transmetteur d'un verbe qui le dépasse, qui le saisit, qui l'agit.

Le structuralisme a détourné l'attention du critique du rôle du sujet émetteur, l'homme avec ses illusions de liberté ou d'autonomie, mais il a souligné le caractère organisé de la condition humaine; un système d'éléments solidaires et hiérarchisés se combine pour déterminer l'activité structurante de l'être parlant. L'émetteur n'est pas un libre sujet de sa parole; il obéit à des schémas inconscients, inhérents à sa nature et à sa condition.

Dans la terminologie lacanienne, le parlêtre est précisément l'«être parlant», en fait l'être qui est parlé quand il parle. L'émetteur du discours et le sujet de la parole ne coïncident pas, car celui-ci est régi par les lois du langage. Quand il s'exprime, il est parlé par une autre instance que Lacan appelle le (grand) Autre. Lacan définit l'inconscient comme le «discours de l'Autre», mais ce discours ne peut exister sans un récepteur: «Le langage humain constitue une communication où l'émetteur reçoit du récepteur son propre message sous une forme inversée» (J. Lacan, Les écrits, Paris: Seuil, 1966). Ce sujet parlant et parlé à la fois est agi par sa parole, devient une sorte d'objet de sa propre parole; l'émetteur se définit, il est même, par ce qu'il dit; il devient même ce qu'il dit. Dis-moi ce que tu émets, en quelque sorte, et je te dirai qui tu es, qui tu es en tant qu'émetteur et en tant que sujet. L'émetteur effectif émet, dit plus que le sujet conscient ne sait, ne pense, il englobe non seulement le sujet, mais aussi toutes les instances qui le parlent.

Une théorie sociologique de la littérature, généralement marxisante, constate que l'écrivain n'est qu'un émetteur apparent ou manifeste: sa parole serait déterminée par son environnement social. Ce n'est pas lui-même qui s'exprime, mais son groupe par sa personne, sa personne par son groupe. Dans ce processus d'écriture sociale, il remplit un rôle d'émetteur porte-parole «celui par la pensée de qui, par la plume de qui le texte émerge». Toujours dans l'idée que l'émetteur n'est pas le sujet unique du message, le griot ouest-africain qui profère une parole poétique ne le fait pas de son seul chef. Il est «maître d'une parole» qui n'est pas la sienne, mais celle des ancêtres, du clan, de la tribu. Il est le transmetteur d'une parole écrite dans la mémoire collective. Quand bien même il est amené à utiliser des tours personnels, il ne conviendra pas qu'ils sont personnels, quand bien même il chante les louanges d'un personnage contemporain que les ancêtres ne connaissaient pas, il ne fait que mettre en œuvre des textes qui sont censés avoir toujours été et devoir toujours rester ceux de tous. Le discours religieux offre d'autres exemples de messages déterminés par une pensée transcendante. Cette «parole serve» est en fait celle de tous les émetteurs qui sont agis dans l'énonciation par des entités qui les transcendent.

Entre la création de l'œuvre et sa réception par le lecteur, l'auditeur ou le spectateur, tout un processus participe à l'acte d'émission. La rhétorique classique distingue dans la production du discours l'invention, la disposition et l'élocution; dans son rôle d'émetteur l'orateur, ou le rhêteur est à la fois et successivement inventeur, compositeur et élocuteur. L'orateur parlant en son nom semble pleinement l'auteur de son discours à moins qu'il ne l'ait fait écrire ou préparer au préalable. L'analyse de l'émission se complique ainsi quand l'acte de parole est partagé, on l'a vu, entre deux agents: un émetteur et un transmetteur (instance qui assure la communication du message; celui-ci peut être considéré comme un émetteur secondaire); voire entre les multiples maillons d'une chaîne de production du texte depuis le concepteur (l'auteur de l'idée), l'organisateur (le scénariste ou le rédacteur d'un synopsis, d'une ébauche), le rédacteur, l'éditeur du texte, le lecteur chargé d'évaluer l'œuvre et de proposer des amendements, le copiste, l'imprimeur, le diffuseur, le traducteur, l'adaptateur, le metteur en scène, l'acteur, etc. Dans cette émission en palimpseste (métaphore développée par Gérard Genette), l'émetteur apparent, principal, reconnu, officiel, dominant suivant le cas est, en littérature moderne, le signataire propriétaire «naturel» de l'œuvre, mais rarement du copyright; au cinéma, c'est le nom du metteur en scène («un film d'Hitchcock»), ou le nom de l'acteur vedette («un film de Marilyn Monroe») que le public retiendra. Chaque couple d'émetteurs associés dans l'acte d'écriture - réécriture détermine une forme de production de texte: auteur / nègre (ghost writer); auteur / traducteur ou adaptateur; compositeur / interprète; poète / rhapsode ou lecteur; parolier / chanteur; peuple-poète / écrivain - porte-plume («scription rouge»); culture / conteur, ou chanteur folklorique, ou griot,...; dramaturge / metteur en scène ou acteur, etc.

L'émetteur secondaire, celui qui apparaît dans la fiction est lui-même un énonciateur et un destinateur immédiat, contingent, existentiel, le seul présent devant le spectateur ou le lecteur; de même, du poète nous ne connaissons en fait que le proférateur; nous laissons à la critique génétique, à la psychologie, quand ce n'est pas à la théologie, la tâche incertaine de remonter jusqu'à l'origine de la parole, de l'acte créateur même, dans la pensée ou les profondeurs de l'inconscient. Ce qui se manifeste dans l'émetteur c'est peut-être une personne, sûrement un personnage, mieux, dira-t-on, une persona, un «masque» de théâtre. Quand il s'agit maintenant de déterminer ce qui peut distinguer l'émetteur littéraire, c'est d'abord la notion du métier donc d'art qui s'impose comme élément déterminant dans l'instance productrice, mais c'est aussi celle d'horizon d'attente de «conformité» qui détermine la réception comme parole artistique. L'émetteur ne se conçoit pas sans le récepteur.

Toujours en ce qui concerne la spécificité de la communication littéraire, Daniel-Henri Pageaux (La littérature générale et comparée, Paris: A. Colin, 1994, pp. 145-147) observe que le schéma émetteur, message, récepteur suppose en plus la prise en compte de la notion de modèle («osmose entre une matière et une forme»). L'émetteur littéraire comme producteur d'un discours social est aussi un metteur en forme, en genre, en figure, c'est à dire un metteur aux «normes idéologiques». D.-H. Pageaux considère l'émetteur littéraire sur trois «niveaux» où se retrouvent respectivement le récepteur, le message ou texte et le modèle: celui d'abord du champ littéraire (d'après Pierre Bourdieu, «espace social dans lequel se trouvent situés ceux qui produisent ces œuvres et leur valeur»), celui du système littéraire («niveau des formes, des genres et des modèles») et celui de l'espace imaginaire où se développe la médiation symbolique et mythique. L'écrivain, l'auteur, au premier niveau s'exprime et agit au sein de l'institution littéraire comme individu et comme homme social. Dans le système littéraire, au deuxième niveau, «l'auteur se change en énonciateur, en locuteur, en narrateur: même si Flaubert s'est écrié que Madame Bovary c'était lui, on sait distinguer entre auteur réel et narrateur textuel. Voies d'accès: tout type d'analyse textuelle, narratologie en particulier.» Au niveau de l'imaginaire, enfin, les «psychanalyses littéraires» permettront d'atteindre le «moi profond» proustien, un certain «moi mythique», d'un émetteur transformé, édifié, conforté, grandi par son message. C'est ainsi, comme on va le voir dans plusieurs instances, que le message lui-même, apparemment simple objet de l'énonciation a pu être considéré comme un sujet agissant.

3. Le texte émetteur

L'émetteur littéraire est habituellement l'écrivain qui met une œuvre en circulation. Le texte original est susceptible de modifications et de transformations, réécritures et réutilisations: interventions éditoriales, rééditions, révisions, traductions, condensés, adaptations, réécritures, utilisations de passages. Dans le palimpseste des métamorphoses du texte, ce n'est plus l'auteur qui est à l'origine d'une dissémination, mais la forme première du texte qui est sujette à des variations successives.

On remarquera immédiatement la superposition sémantique qui s'observe dans la notion de sujet déjà observée dans le concept de la parole serve. Dans l'usage courant du terme le sujet se caractérise par sa propre intentionnalité lui permettant d'agir sur un objet extérieur à lui-même; il reste donc lié à la notion de personne; une matière inanimée peut ainsi être un objet, mais pas un sujet. Il est une autre façon de définir le sujet: il reste étymologiquement et foncièrement lié à l'idée de soumission, de subordination, de sujétion, comme étant déterminé par un acte extérieur, mais en même temps ce sujet est lui-même un agent exerçant, émettant dirions-nous ici, un effet. C'est bien le message, le texte, l'action, le spectacle et non l'auteur qui produisent les émotions agissant sur le récepteur, la catharsis, le sentiment de crainte ou d'admiration, etc.

Le message, l'œuvre littéraire à plus forte raison, prend son autonomie ou son indépendance par rapport à l'émetteur, peut même se mettre à agir rétroactivement sur lui. Tous les éléments de l'expérience de l'écrivain, toute sa biographie, toutes les conditions historiques, sociales, culturelles de l'écriture que la critique pourrait rassembler, ne peuvent suffire pas à expliquer rationnellement la genèse d'un message qui constitue un phénomène émergent, c'est à dire supérieur en nature à la totalité de ses éléments. Un fait émergent en effet se manifeste dans certaines conditions sans en être le produit déterminé. La connaissance du contexte et des actants de l'émission ne nous permet pas de prédire ce que seront l'œuvre et son message mais pourront constituer pour le récepteur des indices d'interprétation.

L'autonomisation du message par rapport à l'émetteur est explicite notamment chez Jacques Derrida (La dissémination, 95 sq.). Quand il fait du message (le logos platonicien) le fils de l'émetteur (le sujet parlant), il précise que ce n'est point par métaphore, car l'œuvre n'a pas besoin d'être personnalisée par un artifice de rhétorique pour qu'elle fonctionne de fait dans une relation de filiation. Son autonomie découle d'ailleurs d'une relation d'inter-dépendance par rapport à son concepteur. La parole agit tant sur les instances qui lui ont donné vie que sur les textes en génération, fils devenant eux-mêmes, comme auteur d'influence, des pères pour des sujets à venir. Le lieu de cette source n'est pas l'écrivain, mais son œuvre qui prolifère, qui rayonne sans lui; d'où la notion de texte-émetteur. Il n'est pas plus absurde de considérer le message comme une matrice, une source de rayonnements que, dans le cas de la télégraphie sans fil, d'appeler en français émetteur le médium, le canal ou le support, en l'occurrence l'appareil de radio qui diffuse des messages par des ondes, et non l'auteur de ces messages. Par une intéressante confusion, le sujet en grammaire et souvent en philosophie est considéré comme l'origine de l'énoncé, de la parole, comme l'agent qui met en œuvre une action sur un objet. L'auteur-sujet produit une œuvre-objet de son acte d'écriture. Si l'on veut bien ne pas limiter cette acception de la notion complexe de sujet à l'expression d'une volonté consciente et délibérée, on peut concevoir que des produits de l'art, des artefacts soient à leur tour des sujets émetteurs, producteurs d'un phénomène objet.

L'acte de lecture affecte au texte un statut d'émetteur. Attribuer un sens fixe à un texte, rechercher une vérité unique qui y serait incluse, ce serait réduire l'œuvre à un statut d'objet et nier l'émetteur comme sujet parlant. Y découvrir des sens multiples, les reprendre pour les faire évoluer, les recomposer pour en faire émerger de nouveaux, c'est entrer en communication avec une entité, le texte qui prend alors un statut de sujet actif. On n'entre pas en communication avec un sujet inerte, un objet.

Ce texte-émetteur sujet-agent, est considéré différemment suivant la nature du rayonnement; dans le cas d'une diffusion par traduction il constitue le texte de départ par opposition au texte d'arrivée d'un point de vue théorique (la traduction étant supposée achevée), ou le texte-source par opposition au texte-cible quand la traduction est en train de se faire. Par opposition aux études d'influence qui partent de l'écrivain émetteur, les études de sources portent en fait sur le texte-émetteur dans une relation de texte à texte, non d'écrivain à écrivain.

L'«école française» de littérature comparée s'est intéressée aux émetteurs d'influence. Si un écrivain a pu en influencer un autre, c'est parce que son œuvre a servi de modèle à d'autres textes. Selon la terminologie de l'intertextualité, l'œuvre de l'écrivain émetteur est l'hypotexte de l'écriture à venir, des futurs hypertextes (ce dernier terme proposé par Gérard Genette paraît regrettable dans la mesure où il interfère avec l'acception qui s'est imposée au sujet des textes électroniques à réalisation multiple), c'est à dire des textes seconds, ou œuvres sous influence. Dans la terminologie de la traduction, elle constitue le texte-source qui doit être réécrit dans une autre langue, la langue cible, pour produire un texte d'arrivée.

Toute adaptation, transposition, réécriture, etc; mieux: toute lecture pose un texte premier comme émetteur. Une œuvre est émettrice dans l'histoire littéraire tant qu'elle est la source d'interprétations, qu'elle fournit la substance d'autres créations. Elle est active, elle est vivante tant qu'elle trouve des lecteurs, qu'elle est l'objet d'appropriations. C'est le récepteur qui fait l'émetteur, l'objet qui détermine le sujet.

Dans la communication littéraire, l'émetteur, et le récepteur, le lecteur, lecteur qui ne se confond pas habituellement destinataire, ne se connaissent pas, vivant en des temps et des lieux normalement différents. Cette communication différée, «en l'air» vers un récepteur supposé ou hypothétique fait que l'interaction ou la rétroaction du récepteur sur l'émetteur est déjà médiatisée par l'institution littéraire (diffusion, critique, enseignement, etc.) quand l'auteur et le lecteur sont contemporains et compatriotes. A fortiori quand ils sont séparés par le temps et l'espace, le récepteur n'agit plus sur la construction, l'évolution de la personnalité littéraire de l'auteur, et le récepteur devient le seul véritable maître du texte. L'émetteur cesse d'en être le sujet.

Plus la distance est grande entre l'émetteur du texte et la réception, plus l'activité de production, de signification par le lecteur gagne en importance dans la «vie» de l'œuvre. Une fois émis un texte reste vivant tant qu'il figure au corpus d'une littérature, qu'il entre dans le patrimoine d'une communauté ethnique, nationale, interculturelle, tant qu'un public le pratique, y trouve son intérêt, y construit une signification, quelle qu'ait pu être l'intention de l'émetteur. En raison non seulement de la polysémie caractéristique du texte poétique mais aussi de cette distance plus grande, l'interprétation du récepteur prime sur l'activité créatrice de l'émetteur.

Ce ne sont pas seulement les lecteurs individuels qui font vivre une œuvre, mais des sociétés entières qui la reconnaissent comme un bien culturel collectif (cultural commodity) que l'on transmet d'une génération à l'autre avec l'usage de la langue commune et des codes sociaux, la littérature remplit une fonction identitaire ou nationalitaire (nation-building). Chaque texte devient ainsi le lieu où s'exerce cette dialectique de l'identité et de l'altérité par laquelle se définit le groupe. Comme produit du groupe le texte exprime quelque chose de propre à la communauté, mais aussi il émet et reçoit des influences qui permettent de se sentir à la fois semblable aux autres et différent. La condition première de l'émission est cette différence.

Le texte qui vit hors de la patrie de son auteur devient lui-même le sujet d'une autre émission, celle des sources et influences. L'étude de ce que nous appellerions l'intertextualité a été largement pris en charge par la discipline littérature comparée à l'époque de son émergence. Elle s'est alors grandement spécialisée dans l'étude de ces relations entre des écrivains éloignés. Ce qui importe bien évidemment ce ne sont pas tellement les rapports d'écrivain à écrivain: ils ne fournissent que des présomptions d'influence. Il d'agit en fait de rapports de texte à texte. La littérature comparée d'alors emprunte le vocabulaire de la radiophonie pour manifester son ambition scientifique. Paul Van Tieghem (La littérature comparée, Paris: A. Colin, 1931, p. 118 sq.) considère donc que le «champ d'émission» peut être plus ou moins large qu'il s'agisse d'un «écrivain émetteur» (le Goethe en France de F. Baldensperger) ou d'un groupe, d'une période ou d'une littérature entière. Rien en théorie ne distingue l'influence d'un écrivain français sur un autre écrivain français de son influence sur un écrivain étranger. La méthodologie des émetteurs, transmetteurs et récepteurs est pertinente pour les histoires littéraires nationales tout autant que pour les relations littéraires internationales. Il se trouve seulement que ce sont les comparatistes de la première moitié du XXe siècle qui l'ont élaborée parce qu'ils en avaient besoin, et que ce type de travaux a fini par devenir la marque de l'«école française» de littérature comparée mise ensuite à mal par les «Américains». Marius-François Guyard (La littérature comparée, Paris: PUF, 1951, p. 58 sq.) fait aussi la part belle aux études d'«émetteurs d'influence». Les trois instances de la communication: émetteur, transmetteur, récepteur se retrouvent en histoire littéraire «globale». Dans une étude d'émetteur comme «Richardson en France», le texte source serait Pamela, le transmetteur l'Abbé Prévost comme intermédiaire traducteur et le récepteur Jean-Jacques Rousseau dans la Nouvelle Héloïse.

L'émission de sources et d'influences est devenue une spécialité des comparatistes «français» de l'époque; se rendaient-ils bien compte qu'ils faisaient déjà aussi du texte, d'un ensemble de textes même, un sujet? 

Jean-Marie Grassin

Université de Limoges

BIBLIOGRAPHIE / Bibliographie

8. Source, origine d'un emprunt, d'une imitation, d'une forme stylistique, d'un matériau narratif. Texte-source repris dans un autre texte (Dans la terminologie de Gérard Genette ce (texte) émetteur correspond à l'hypotexte qui est repris comme hypertexte dans le texte récepteur).

II.Adjectif

8. (Surtout en littérature comparée) Se dit des agents de l'histoire littéraire étant à l'origine d'un rayonnement, ayant exercé une influence, ou ayant produit des œuvres qui ont servi de source à d'autres œuvres hors de leur communauté.

Sur 4, 5 et 6, v. les articles ADAPTATION, FORTUNE, GÉNÉTIQUE, HISTOIRE LITTÉRAIRE, HYPERTEXTE, IMAGOLOGIE, IMITATION, INFLUENCE, INTERCULTURALITÉ, INTERTEXTUALITÉ, LITTÉRATURE COMPARÉE, RÉCEPTEUR, RÉCEPTION, SOURCE, TEXTE, TRADUCTION, TRANSMETTEUR, TRANSPOSITION.

En théorie comme en histoire littéraires, la notion d'émetteur a été largement utilisée à l'époque du développement des disciplines. Cette évolution est marquée par une constante affirmation de scientificité. La question de la production du texte est aujourd'hui supportée par des concepts plus précis ou diversifiés que le commentaire ci-après s'efforce de démêler et de théoriser.

(En composition)

9. (Linguistique) grammaire de l'émetteur / speaker's grammar: mécanismes par lesquels un locuteur produit des phrases par des choix successifs entre les règles possibles. Elle relève du modèle de performance («système de règles subjectives et sociales»).                                                                                                 JMG