ETYMOLOGIE / etymology

ETUDE SEMANTIQUE / Definitions

COMMENTAIRE / Analysis

La liste des membres de cette «génération perdue» est délicate à établir. Elle va des 250 noms évoqués par McAlmon dans Being Geniuses Together aux 52 textes présentés dans l'anthologie de Peter Neagoe: Americans Abroad en passant par les 85 auteurs mentionnés par F.J. Hoffman dans The Twenties, les 99 écrivains du Dictionary of Literary Biography et les 236 artistes recensés à la fin de Exile's Return (voir la bibliographie).

Comme le terme génération l'indique, tous ont en commun une série de dates: naissance au tournant du siècle, vingt ans à la fin de la première guerre mondiale, la trentaine au moment du krach de Wall Street. Tous se distinguent de leurs prédécesseurs, écrivains de la Genteel Tradition, grands anciens comme Henry James ou aînés d'une dizaine d'années seulement: Sinclair Lewis, Sherwood Anderson ou Gertrude Stein qu'ils considèrent avec irrespect, irritation et ironie.

Venus en grande majorité de l'Est, du Middle West, parfois du Sud, des métropoles comme de la province, ils appartiennent, à quelques exceptions près, à la classe moyenne et ont, pour la plupart, fréquenté l'université.

Etre un écrivain américain des années vingt ne suffit pourtant pas pour appartenir à la génération perdue. Il faut s'être expatrié en Europe, dans des circonstances et pour des motifs identiques, tout en demeurant profondément américain.

Le départ s'opère au début de la décennie, alors que la guerre vient de les marquer, même et surtout s'ils ne l'ont pas faite. L'exil correspond à la poursuite de l'aventure vécue ou imaginée, à la compensation pour les conditions de vie offertes par les Etats-Unis à ses jeunes écrivains. Mal préparés à l'après-guerre, marqués par le déclin de l'innocence traditionnelle, par «la prairie perdue» (J. Cabau), marqués par la fin des repères anciens, religieux, moraux, familiaux, régionaux, ils appartiennent à une période de transition «from values already fixed to values that had to be created» (M. Cowley. Exile's Return). Ils collaborent à des revues dont les titres suggèrent le passage, la rupture, le moment présent: Broom, Transition, 1924, This Quarter, Secession. De l'Amérique contemporaine ils ne perçoivent que deux aspects: la répression et le matérialisme.

L'absence de liberté les agresse sous toutes ses formes: prohibition, contrôle moral et surveillance politique. Parallèlement, l'Amérique se met frénétiquement «à faire de l'argent»; les écrivains refusent alors un univers artistique dont les héros seraient des hommes d'affaire et Fitzgerald ne récupère le thème de l'argent que pour dénoncer la fascination morbide exercée par les riches.

«L'Odyssée littéraire des années vingt» (M. Cowley) va unanimement d'ouest en est, vers cette Europe post-jamésienne, terre de toutes les libertés et de la création artistique, mais aussi lieu d'accueil favorable à un dollar fort. Mais le rôle ambigu de l'Europe se fait rapidement sentir et M. Cowley dénonce l'effet stérilisant de ce déracinement oisif: «Having come in search of values, they found valuta». Avec le krach de Wall Street la quasi totalité des exilés retourne aux Etats-Unis, le facteur monétaire confirmant cinq à dix ans d'une aventure décevante et vécue sur un mode de plus en plus désespéré: «The good days of the Quarter were finished»... «Paris was by now completely finished» (R.McAlmon, Being Geniuses Together).

Perdue une première fois par son incapacité à s'intégrer dans l'Amérique des années vingt, cette génération se perd une seconde fois à travers le choix d'un certain mode de vie en Europe: elle refuse de se laisser conquérir par l'ancien continent, symbole de culture et d'histoire et crée ou découvre une autre Europe, de plus en plus proche de la mère-patrie. Géographiquement, l'Europe de la génération perdue se rétrécit comme une peau de chagrin. Elle comprend le passage par l'Angleterre, les visites intéressées à l'Allemagne, l'Autriche ou l'Italie et de longs séjours de plusieurs années en France. La France à son tour se réduit à Paris et à sa «banlieue»: Normandie ou Riviera. Enfin la capitale elle-même reproduit Greenwich Village à l'intérieur du «quadrilatère sacré» évoqué par Jacques Cabau dans La prairie perdue: quatre sommets: le Ritz, ancrage lointain des Fitzgerald sur la rive droite, le 27 rue de Fleurus, salon de Miss Stein, la librairie Shakespeare and Company et les cafés de Montparnasse. Une identique réduction est impliquée par le terme toujours employé par les exilés: the Quarter.

Comme dans tout quartier, un microcosme se crée, avec sa vie grégaire, ses rites, ses migrations saisonnières, ses hauts lieux. A partir de l'après-midi, «the crowd», «the colony», «the gathering», le groupe à composition variable commence une longue errance à travers les rues de Montparnasse, dans les cafés et brasseries du Dôme à la Rotonde, du Dingo au Sélect en vue de l'incontournable «party». Les conversations, l'alcool, les intrigues et les querelles, les réactions paroxystiques (folie de Zelda, suicides de Hart Crane, plus tard de Harry Crosby), la recherche d'émotions violentes et spectaculaires réunissent les expatriés de la génération perdue et, de combats de boxe en courses de taureaux, de pêches à la truite en exploits sportifs, les conduisent de Paris à Pampelune, d'Autriche à la Riviera. Ils constituent ainsi, selon le mot de Fitzgerald, «the greatest, the gaudiest spree in history» et compensent les déceptions de l'après-guerre par une quête aussi destructrice qu'illusoire.

Perdue certes, pour les aînés, par l'Amérique nouvelle, par l'après-guerre, par elle-même en Europe, cette génération sauvée par la création artistique, a écrit un chapitre capital de l'histoire littéraire des Etats-Unis. Aucun d'entre eux n'a vraiment accepté le qualificatif de Gertrude Stein; unis comme groupe social, ils n'ont jamais constitué une école artistique, encore moins une école perdue. Dans The sun Also Rises, Hemingway «thought of egotism and mental laziness versus discipline and... thought who is calling who a lost generation» et au début du roman il corrige l'expression de Miss Stein par la citation positive de l'Ecclésiaste qui donne son titre à l'œuvre. Samuel Putnam sous-titre ainsi son livre de souvenirs: «Memoirs of a Lost and Found Generation». L'antithèse est régulièrement reprise par la critique: un chapitre de American Literature (J. McCormick) s'intitule: «Lost and Found». Dans Exile's Return, M. Cowley ne donne qu'au prologue le titre «the Lost Generation» et tout le texte nuance une appellation dont l'ambiguïté est reprise par le titre mi-grave, mi-ironique de McAlmon: Being Geniuses Together. Reconnus très jeunes en tant qu'artistes par une société en voie d'ouverture, les exilés accumulent les activités littéraires et paralittéraires: librairie de Sylvia Beach, avec maisons d'édition (Contact Publishing Company, Black Sun Press, Three Mountains Press, publication de Ulysses (James Joyce) en 1922, revues et périodiques («Broom», «Contact», «Transition», «Paris-Tribune», «Transatlantic Review», «This Quarter»); corrections d'épreuves rencontres avec les milieux dadaïstes et surréalistes, journalisme et critique littéraires; traduction, (S. Putnam, M. Cowley, E. Jolas), écriture enfin.

Si les premières productions se tournent vers les Etats-Unis, les textes inspirés par l'expérience européenne apparaissent rapidement: textes poétiques (Minna Loy, Archibald MacLeish, Lowenfelds, MacAlmon, H. Crane), recueils de nouvelles, un grand nombre de romans dont très peu sont encore lus aujourd'hui et des ouvrages autobiographiques, écrits entre les années vingt et les années soixante. L'importance des Mémoires, qui ont souvent seuls sauvé leurs auteurs de l'oubli - à l'exception de certaines romancières qui ont converti leur expérience en analyse psychologique et poétique des profondeurs de l'être (D. Barnes, Kay Boyle) - pose le problème de la valeur novatrice de cette production, précieux témoignage certes, mais jeu de société, devoir imposé, bilan de la réalité quotidienne. M. Cowley analyse cette stérilisation progressive de la plupart des écrivains de la génération perdue qui, de Paris aux îles de la Méditerranée, vers la fin de la décennie, n'ont plus rien à dire: «In Paris... they had written about their childhood... later... they had begun to write about their new friends in Europe, but without the same enthousiasm... here... they had nothing now to say».

Deux noms émergent, Ernest Hemingway, le champion de la génération perdue et F. Scott Fitzgerald, son martyr, qui, tous deux, ont su transformer l'échec relatif de l'expérience vécue en source d'inspiration. A partir d'une prise de conscience individuelle et collective, ils ont exprimé en deux formes romanesques très différentes la totalité de l'aventure de leur génération, unissant vérité historique, réalisme et dimension mythique.

Tender Is The Night, le roman de Fitzgerald consacré à la génération perdue, conte, selon une technique romanesque traditionnelle, en trois étapes non chronologiques, la lente désintégration de la société cosmopolite de l'après-guerre, d'êtres et de lieux privilégiés, dont l'innocence postulée et le bon droit traditionnel se fissurent peu à peu et se dissolvent en une décennie à partir des traumatismes de l'enfance, de la relation amoureuse et de l'insertion sociale.

La parfaite réussite du roman réside dans une série d'adéquations et d'harmonies. Grâce à la «double vision» de Fitzgerald, le thème choisi unit l'authenticité d'une expérience autobiographique récente au recul de l'analyste qui assortit l'aventure vécue par Dick et Nicole de méditations morales, élargissant ainsi la portée du texte à toute la génération perdue, voire à toutes les générations perdues.

L'expérience ainsi relatée, dans les limites du cadre choisi, réunit toutes les implications d'un réel appréhendé dans sa totalité, sa complexité, son unité aussi, opérant par accumulations, récurrences, indices, leit-motive, échos, métaphores et prophéties. Citons quelques exemples: présence permanente de la guerre, thème de la plage, de la salle de bain, du sourire de Nicole-Zelda, de l'alcool, du jazz, des images d'amenuisement.

Le néant est atteint par accumulation et éclatement d'une vie cultivée à l'excès -course aux sorties, disponibilité pour s'amuser, hôtels de luxe, dérisoire idéal de propreté, crainte des odeurs, de la maladie- par surabondance vaine d'une matière privée de souffle vital. Toutes les promesses de vie se convertissent en certitudes de mort: guerre, duel, assassinat du noir, meurtre d'Abe North, rixes pitoyables, accident de voiture, déchirement du couple, dégradation de tous les rapports humains, inceste, folie, alcoolisme, vieillissement prématuré de Dick, tandis que résonne l'adieu romantique aux charmes encore tenaces de la beauté et de l'innocence perdues: «Good-by Gstaad! Good-by, fresh faces, cold sweet flowers, flakes in the darkness. Good-by, Gstaad, Good-by!».

Métaphoriquement, la sclérose des recherches puis des activités du médecin reproduit celle de l'écrivain, la disparition de sa parole annonce celle de Fitzgerald. De tous les désespoirs de la génération perdue, Tender is The Night nous conduit au plus douloureux, la perte de l'écriture saisie au moment où elle s'exprime dans un dernier sursaut créateur.

L'identique sentiment d'échec et de mort qui unifie The Sun Also Rises, écrit dix ans auparavant, est traduit de manière totalement différente par Hemingway qui invente la nouvelle écriture romanesque américaine.

Inspirée du journalisme, elle puise sa source dans une expérience affective et intellectuelle réelle dont elle amplifie l'impact, à partir des faits les plus représentatifs. Elle refuse toute imagination «romantique» pour, après un intense travail, rendre parfaitement le choc de la vision première, en se limitant aux éléments authentiques qui ont fait maître l'émotion. L'auteur se refuse à interpréter pour laisser au texte élagué à l'extrême le soin d'agir seul, par son pouvoir de suggestion, par son non-dit.

Ce dépouillement savant modèle en creux la sûre marche de la génération perdue vers la mort. A la futilité de l'existence, au vide, au «nada», à la quête de compensations aussi violentes qu'illusoires, correspond une expression épurée à l'extrême, aussi directe et désespérée dans sa nudité que la mort en attente des personnages.

Le vocabulaire simple, évident, technique et précis, soigneusement limité, évite toute généralisation ou portée morale; les adjectifs sont tenus pour suspects, les mots courts privilégiés, les phrases complexes réduites et les images sélectionnées. A la narration, l'auteur préfère les descriptions concrètes, représentations directes du monde visible. L'introspection, l'analyse, les méditations sont éliminées au profit des dialogues, brefs, banals, insignifiants, pauvres même. Ils ponctuent les aventures dérisoires des héros oscillant entre le vide des déambulations nocturnes et les illusions de la violence, réunis par une commune impuissance sexuelle, sentimentale ou créatrice. La prose d'Hemingway, «... prose si pure qu'elle ne se corrompe pas», repose sur la concentration, la limpidité, la sécheresse, l'objectivité du procès-verbal. Elle choisit ainsi, par défaut, de traduire le néant et, en même temps, grâce au pouvoir suggestif du mot juste, obsession de l'auteur, elle évoque la partie immergée de l'iceberg, un réel à la fois trop évident et trop secret. Le refus de tout enchaînement logique, de toute interprétation cohérente au nom d'un système moral ou psychologique crée ce qu'un critique a appelé «une métaphysique de l'incertitude».

Cet art de l'ellipse qui ne connaît que les faits et les gestes traduit la faillite de toutes les certitudes. L'objectivité d'Hemingway qui «ne révèle l'homme que de l'extérieur» est, selon l'expression de J. Cabau, «celle des soldats perdus»; elle est aussi celle de toute la génération perdue, mythe et réalité d'un XXe siècle en voie d'édification. 

Reine-Marie Marcel

Université Jean Monnet, Saint-Etienne

BIBLIOGRAPHIE / Bibliographie

Fitzgerald, F. Scott.– Tender Is The Night.– New York : Scribners, 1934.

Fitzgerald, F. Scott.– The Crack-up, edited by Edmund Wilson.– Norfolk, Conn.: New Directions, 1945.

Hemingway, Ernest.– The Sun Also Rises.– New York : Scribners, 1926.

Hemingway, Ernest.– A Moveable Feast.– New York : Scribners, 1964.

Cabau, Jacques.– La prairie perdue.– Editions du Seuil, 1966.

Cowley, Malcolm.– Exile's Return.– New York : W. W. Norton, 1934; revised edition, New York: Viking Press, 1951.

Dictionary of Literary Biography, Volume Four: American Writers in Paris, 1920-1939.– Detroit: Gale Research Company, 1980.

Hoffman, Frederick J.– The Twenties. Revised Edition.– New York : The Free Press, 1962.

McAlmon, Robert.– Being Geniuses Together: An Autobiography.– London : Secker & Warburg, 1938; republished as Being Geniuses Together, 1920-1930, revised with additional material by Kay Boyle.– Garden City: Doubleday, 1968.

McCormick, John.– American Literature, 1919-1932.– London : Routledge & Kegan Paul, 1971.

Neagoe, Peter.– Americans Abroad, An Anthology.– The Hague : Servire, 1932.