Dictionnaire International des Termes Littéraires

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LUMIÈRES / Enlightenment

ETYMOLOGIE / etymology

ETUDE SEMANTIQUE / Definitions

COMMENTAIRE / Analysis

L'identification de la lumière avec le savoir, la vérité et le bien est aussi ancienne que l'histoire et elle se développe souvent au sein du couple antithétique lumière-ténèbres. Très tôt, le terme lumière prend une valeur religieuse et sa diffusion en bénéficie largement dans toutes les langues européennes. Dieu est «la lumière du monde», «the divine Enlightener»; les justes sont «les enfants de la lumière». Terme courant de théologie et de mystique, lumière devient ensuite un concept philosophique et se subdivise dès lors en deux aspects complémentaires: la lumière divine ou révélée (Dictionnaire de Furetière, éd. de 1727: «les lumières de la Foi et de l'Evangile ont dissipé les ténèbres et l'aveuglement du genre humain») et la lumière naturelle, ou ensemble de vérités directement accessible à la raison. Cette lumière naturelle tend à s'identifier avec la raison chez les cartésiens et se laïcise ainsi progressivement. Il n'en va pas tout à fait de même en Angleterre où l'imprégnation du langage biblique est plus profonde. La raison humaine y reste dominée par un arrière-plan religieux: c'est ainsi que Locke appelle l'esprit humain «the candle of the Lord».

L'étape suivante consistera à rendre cette raison moins dépendante du secours divin pour en faire le synonyme de l'intelligence, du savoir et de l'extension de l'horizon intellectuel. Ce détachement s'opère en France dès le XVIIe siècle. Il y coïncide avec l'apparition du pluriel sans déterminatif. Le Dictionnaire de Furetière (1727) affirme, exemples à l'appui, que «lorsque lumière signifie les belles connaissances de l'esprit, il se doit toujours mettre au pluriel». Dès 1671, Charles Sorel dénonce la tendance de son siècle à se définir par elles: «Ce siècle est bien éclairé, car on n'y entend parler que de lumières. On met partout ce mot aux endroits où l'on auroit mis autrefois l'esprit ou l'intelligence». Témoignage capital dans la mesure où il atteste une prise de conscience historique qui ira s'affermissant au siècle suivant.

A ce stade, le concept n'a pas encore un contenu très précis: il exprime la fierté d'une époque qui se croit en progrès sur tous les plans où s'exerce l'intelligence humaine et qui s'oppose à un passé tenu pour barbare ou ténébreux. On n'est plus très loin de la dernière étape, celle où les lumières vont se pénétrer de valeurs émotives complexes et prendront un tour militant, agressif et conquérant. Au XVIIIe siècle, l'esprit «éclairé» n'est plus simplement un esprit orné de «belles connaissances»; il soumet ce savoir à la critique aiguë de la raison, rejette les préjugés, les idées reçues et toutes les formes de pensée mythiques, ravalées au niveau de la «superstition». Le savoir objectif importe, sans doute, mais moins que l'usage qui en est fait au service d'une raison indépendante, capable de penser par elle-même. Nul n'a plus éloquemment formulé cette fière revendication que Kant dans le fameux article Was ist Aufklärung? (1784): «Aufklärung ist die Maxime, jederzeit selbst zu denken ... Befreiung vom Aberglauben heißt Aufklärung ... der Ausgang des Menschen aus seiner selbstverschuldeten Unmündigkeit ... Sapere Aude! Habe Mut, dich deines eigenen Verstandes zu bedienen ! ist daher der Wahlspruch der Aufklärung.» V. l'article AUFKLÄRUNG A l'idée neutre d'un savoir purement extensif s'ajoutent des valeurs affectives aussi nouvelles qu'exaltantes, celles de liberté, d'initiative, de risque et d'audace.

Les lumières sont devenues une attitude intellectuelle et morale qui se manifeste avec une allégresse communicative. Le sentiment d'appartenir à une époque nouvelle, riche en possibilités, propice à une meilleure organisation de la société et du monde, soulève les meilleurs esprits du siècle. Bayle était trop désabusé, trop engagé encore dans le fidéisme, pour partager cette confiance, mais Fontenelle - en dépit de ses réserves expresses sur l'appétit de vérité chez les hommes - avait fini par s'y rallier partiellement («Il s'est répandu depuis un temps un esprit philosophique presque tout nouveau, une lumière qui n'avoit guère éclairé nos ancêtres», 1732). Montesquieu, s'adressant aux Inquisiteurs d'Espagne et de Portugal, s'écrie: «Vous vivez dans un siècle où la lumière naturelle est plus vive qu'elle n'a jamais été, où la philosophie a éclairé les esprits». Turgot, bien avant Condorcet, exalte les progrès de l'esprit humain: «quelle lumière brille de toutes parts! quelle perfection de la raison humaine!» (1750). Et toute l'Encyclopédie respire cette enivrante assurance: «on a aujourd'hui un plus grands fonds de lumières ... les lumières se répandent partout ... la philosophie s'avance à pas de géant et la lumière l'accompagne et la suit». La Correspondance littéraire de Grimm (mai 1762) parle de «ce siècle éclairé (c'est le nom que nous donnons au nôtre)». Si grande est l'unanimité dans cette conviction que la critique de la civilisation par Rousseau fait scandale, alors qu'il s'en est moins pris aux «lumières» qu'à l'usage qu'on en fait (Réponse au Roi de Pologne: «c'est participer à la suprême intelligence que d'étendre ses lumières»). Dans sa lettre à Raynal (juin 1751), Jean-Jacques écrira d'ailleurs: «je sais d'avance avec quels grands mots on m'attaquera: lumières, connaissances, lois, morale.»

Le fait est que, dès 1750, l'idée de lumières a pris chez certains une nuance anticléricale, voire antichrétienne ou antireligieuse.

Pour Voltaire, lumière équivaut à recul du christianisme et des sectes, destruction des préjugés, progrès de la pensée rationnelle et déiste, extension de la tolérance et surtout régression de l'Église catholique. Il recourt, pour désigner cette valeur particulière, au singulier, laissant au pluriel sa valeur générale neutre (à d'Alembert, le 4 juin 1767: «La lumière s'étend partout et on l'éteint en France, où elle venait de naître»; à Helvétius, le 13 août 1762: «nous commençons à avoir des philosophes ... la lumière se répandra en France, comme en Angleterre, en Prusse, en Hollande, en Suisse»). Lumière et philosophie sont donc synonymes et leur cause a les mêmes défenseurs (à M. Bordes, le 13 mai 1767: «Il me semble que la lumière s'étend de tous côtés: mais les initiés ne communiquent pas assez entre eux; ils sont tièdes, et le zèle du fanatisme est toujours ardent»). Il déplore le retard de la France par rapport aux pays protestants et surtout à la Russie (Epître à l'Impératrice de Russie, 1771: «C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière») et n'hésite pas à dater la «révolution» qui s'est opérée dans les esprits (A M. le prince de Gallitzin, 14 août 1764: «La lumière se communique de tous les côtés ... Il s'est fait, depuis environ quinze ans, une révolution dans les esprits qui fera une grande époque»; à Helvétius, 26 juin 1765: «Il s'est fait, depuis douze ans, une révolution dans les esprits qui est sensible ... la lumière s'étend certainement de tous côtés ... le christianisme deviendra plus raisonnable, et par conséquent moins persécuteur»). D'autres, plus radicaux, assignent aux lumières pour objectif la destruction de tout dogme, la suppression des prêtres et la disparition de l'esprit religieux (Préface aux Recherches sur l'origine du Despotisme Oriental, 1761: « lorsqu'une religion établie commence à pâlir et à s'éteindre devant les lumières d'un siècle éclairé ... c'est cette Raison qu'il faut alors presque diviniser»). Cette conception prévaut dans le groupe du baron d'Holbach, parmi ceux que Naigeon appelle «ces libres penseurs dont les écrits, remplis de vérités neuves et hardies, ont contribué au progrès des lumières».

A la fin du siècle, l'Esquisse de Condorcet présente une fervente synthèse de cette vision des «lumières» qu'il élargit cependant à l'ensemble du genre humain; il annonce la venue d'une ère «où le peuple profite des lumières, non seulement par les services qu'il reçoit des hommes éclairés, mais parce qu'il a su s'en faire une sorte de patrimoine» et dénonce cette fausse philosophie qui «méprise assez l'espèce humaine pour annoncer que le progrès des lumières serait inutile à son bonheur comme à sa liberté».

Cette conception laïque militante, dans laquelle lumière est synonyme de libre pensée, prévaut surtout en France. On ne la trouve pas chez Kant, Lessing, Feijóo, Genovesi ou Pope. Bien avant la Révolution, elle suscite des réactions très vives, où les mobiles politiques et religieux s'enchevêtrent constamment. Les adversaires des «lumières», au sens voltairien ou holbachique, sont partisans de l'ordre établi autant que de l'Eglise. Tout un courant de pensée résiste contre le glissement de la «philosophie» vers le radicalisme: ses tenants refusent une morale sans support religieux, contestent la possibilité d'une sagesse laïque, s'en tiennent au dogme de la chute (cf. K. Wais, Der französische Sturm-und-Drang). Leurs griefs aboutiront aux clameurs vengeresses des émigrés et des pamphlétaires de la Restauration: pour le prince de Ligne, «Qu'on ne dise donc plus à l'occasion des révolutions ... que les lumières sont dangereuses. Il n'y en a pas, au contraire» et Rivarol, avec plus de brillant, leur fait le même procès: «les philosophes se servent des lumières des vieux peuples pour tout renverser, comme les prêtres se servirent de l'ignorance des peuples naissants pour tout établir», «les lumières ne rendent pas les peuples heureux», «la lumière brûle».

La «grande peur» suscitée par la Révolution entraînera un mouvement violent de réaction: les «ilustrados» espagnols seront dénoncés comme «afrancesados» et esprits corrupteurs; l'Oxford Dictionary constate que le terme Enlightenment contient souvent «the implied charge of shallow and pretentious intellectualism, unreasonable contempt for tradition and authority» et le recueil Des Knaben Wunderhorn retentit de cette plainte «O laßt mich doch bei meiner Bibel, /laßt mich in meiner Dunkelheit, /denn ohne Hoffnung wird mir übel /bei dieser aufgeklärten Zeit».

Privé de son potentiel affectif, vieilli par son emploi fréquent dans la phraséologie politique, le mot lumière(s) se raréfie au XIXe siècle pour prendre une valeur historique et désigner le siècle révolu. 

Roland Mortier

Université libre de Bruxelles

BIBLIOGRAPHIE / Bibliographie

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