Dictionnaire International des Termes Littéraires

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ENTHOUSIASME / Enthusiam

ETYMOLOGIE / etymology

ETUDE SEMANTIQUE / Definitions

COMMENTAIRE / Analysis

Enthousiasme est un terme qui, à certaines époques de l'histoire littéraire occidentale, a joui d'une résonance toute particulière. Dans son origine grecque, l'enthousiasme est d'abord une inspiration surnaturelle, un feu céleste qui, s'emparant de l'âme de la Sibylle et la remplissant de frénésie, la poussait à annoncer l'oracle. Le sens du terme s'élargissait pour s'appliquer aux poètes, aux musiciens et à tout créateur artistique qui s'abandonnait à l'essor du lyrisme. Platon, quoique refusant aux poètes l'entrée de sa république, subit néanmoins les poussées irrésistibles de l'enthousiasme et reconnaît avec les poètes que les meilleures trouvailles du coeur et de l'esprit ne sont pas toujours explicables intellectuellement et relèvent souvent d'un sentiment mystérieux, venu apparemment du dehors, qui bouleverse le créateur, peut-être malgré lui. Les Grecs comprenaient le lien sourd entre le divin et le poétique, et les origines vatiques prophétiques des poètes.

Le concept reparaît chez les artistes de la Renaissance, surtout chez les poètes qui se sentaient sous l'emprise d'une force indéfinissable mais bénéfique pour leur création. La proximité pour le poète d'une profonde source créatrice est une constante référence dans la description des métamorphoses effectuées dans l'âme du créateur par l'enthousiasme. Ainsi saint Jean de la Croix parle de son impulsion vers le rendez-vous avec Jésus-Christ, trajet entrepris «Sin otra luz y guía / Sino la que en el corazón ardía». Ronsard, aiguillonné par un amour plus humain, tire de son sein le portrait de son amie, dont les beautés «Me font sentir mille métamorphoses / Tout en un coup d'un regard seulement». Certes, ce n'est pas la moindre des transformations qu'opère l'enthousiasme que de conférer le don de la parole; en quoi il existe évidemment des attaches profondes avec le premier sens du mot. Cette facilité du verbe permet au créateur de fixer pour l'éternité ce qui est par sa nature fugitif et mortel, et d'atteindre, à travers le temporel et l'accidentel, au permanent et à l'universel. Ainsi, pour Shakespeare, la bien-aimée est pour toujours célébrée par ce pouvoir du langage poétique dont l'enthousiasme remplit l'âme du poète: «So long as men can breathe or eyes can see, / So long lives this, and this gives life to thee». L'enthousiasme implique, engendre même, une intériorité de la part du créateur, l'indéfinissable du coeur ne s'extériorisant que par une maîtrise du langage qui vise une fixation perpétuelle du moment fugace. Cependant le processus en demeure mystérieux.

Les théoriciens, responsables en partie de la formation de la doctrine classique, fuyant tout concept qui dépassait leur compréhension, refusant tout élan qui ne se livrait pas facilement à l'esprit analytique, redoutant le cœur humain, avaient tendance à écarter l'enthousiasme, condamnable par sa nature indéfinissable même et qui paraissait épargner à l'artiste l'effort solide et ce recours aux formules consacrées qui seules avalisaient la perfection. La pratique, néanmoins, comme il arrive souvent, ne cadrait pas nécessairement avec la théorie. Un grand poète tel Milton n'arrivait pas à s'expliquer l'impulsion créatrice et l'attribuait à l'incitation d'une force extérieure, sa muse, messagère de Dieu. Malgré la prédominance des règles classiques qui assuraient l'ordre, la symétrie et d'autres qualités normatives de l'art souhaitables selon les conceptions courantes, Furetière, dans son Dictionnaire universel de 1690, dira sans arrière-pensée péjorative: «Les poètes ne font bien les vers que lorsqu'un enthousiasme les transporte». C'était là reconnaître l'existence du «je ne sais quoi» de l'art, attribuable à une poussée vague mais authentique.

En 1711 le concept de l'enthousiasme bénéficia d'un effort de christianisation: l'ouvrage A Letter concerning Enthusiasm de Lord Shaftesbury. Néo-platonicien de par sa vision du monde, Shaftesbury concevait l'inspiration comme l'intervention directe de Dieu dans l'âme humaine, grâce à laquelle certains hommes élus se sentaient poussés à faire de grandes choses au service du Tout-Puissant. Ainsi, tout véritable artiste suivait en quelque sorte l'appel de Dieu, jouissant d'une vocation religieuse sinon chrétienne. Malheureusement, les manifestations extérieures de cette inspiration étaient difficiles à distinguer de celles de l'enthousiasme: «L'inspiration est le vrai sentiment de la présence divine, l'enthousiasme est faux. Mais les passions qu'ils soulèvent se ressemblent beaucoup». Le résultat en est que «l'on peut avec justice appeler l'inspiration l'enthousiasme divin». La fonction du discernement humain est d'apprendre à distinguer entre l'inspiration et l'enthousiasme; de cette façon seulement parviendra-t-on à estimer à leur juste prix les actes des «héros, des hommes d'état, des orateurs, des musiciens et même des philosophes».

Cet effort de Shaftesbury pour christianiser le concept de l'enthousiasme échoua, car la tendance générale des Lumières fut de saper la cosmogonie chrétienne, grâce surtout à l'influence de l'esprit philosophique. Celui-ci, porté vers la laïcisation, envisage l'enthousiasme dans une certaine optique, comme étant lié avec le fanatisme religieux, tel qu'il se manifeste, par exemple, dans les prophéties de l'Ancien Testament, et recule avec horreur devant la frénésie janséniste des émeutes du cimetière de Saint-Médard (1732). Ainsi s'élabore au XVIIIe siècle une conception de l'enthousiasme raisonnable, dépourvue de toute association religieuse et conçue comme un amalgame du coeur et de l'esprit dans les phénomènes artistiques. Voltaire, si méfiant de tout ce qui a trait à l'extra-terrestre, constatera à l'article «Enthousiasme» de son Dictionnaire philosophique (1764) que «l'enthousiasme est un coursier qui s'emporte dans sa carrière; mais la carrière est régulièrement tracée». L'artiste, selon Voltaire, ayant établi d'abord le cadre de son œuvre, avait toute liberté de se livrer à ses élans à l'intérieur du cadre. Marmontel, plus près chronologiquement et spirituellement de l'époque romantique, dans son article «Enthousiasme», paru en 1786 dans l'Encyclopédie méthodique, en décrit ainsi les symptômes: «[Le poète] est ému, saisi, tremblant; son coeur se serre, ses larmes coulent, il frémit d'horreur, il s'enflamme ou de colère ou de vengeance, il se transporte d'indignation, il est suffoqué de douleur; rien de tout ce qui l'environne ne le distrait, ne le détrompe; son âme est toute à son sujet». Mais cette belle furie, entièrement dissociée de toute nuance religieuse, n'exclut nullement le solide travail qui viserait la perfection formelle. C'est au XVIIIe siècle également que s'amorce une certaine politisation du concept. Ainsi, parmi les définitions de l'«humanité» qui se trouvent à l'article de ce nom dans l'Encyclopédie, l'on relève la suivante: «Sublime enthousiasme (qui) se tourmente des peines des autres et du besoin de les soulager». Fréron, ennemi des philosophes, par un emploi péjoratif d'une forme apparentée du terme, le retourne contre ses adversaires en les classant comme des «enthousiastes capables de se porter à tout, si malheureu-sement ils se mêlaient de choses sérieuses».

Les Lumières, en effet, constituent l'époque charnière en ce qui concerne le champ sémantique du terme enthousiasme. C'est à partir du XVIIIe siècle que le sens du mot se rétrécit rapidement vers sa signification moderne d'excitation joyeuse ou d'élan d'admiration pour une personne, un principe ou une cause. Les résonances religieuses disparaissent, ou peu s'en faut, dissipées par les fortes tendances idéologiques des Lumières vers la démystification et la sécularisation, le refus du spirituel en quelque sorte. Le concept de l'enthousiasme s'assimile presque à celui de l'inspiration, auquel évidemment l'époque romantique ne renoncera pas. Vers le milieu du XIXe siècle, Littré donnera les cinq acceptions suivantes du terme enthousiasme: «Fureur divine des sibylles / Inspiration divine / Transport qu'un poète, un artiste éprouve dans le moment de la composition / Grande joie, vive allégresse / Admiration vive». Plus tard dans le siècle, ces définitions seront répétées, avec force exemples, par l'Oxford English Dictionary. Cependant, il est clair que les deux premières définitions sont incluses par souci d'exactitude, sinon de nostalgie historique, alors que le mot inspiration en remplace la troisième. Restent donc les deux dernières définitions, héritées par le XXe siècle et dépourvues de toute résonance proprement littéraire, encore moins prophétique. Quand l'Américain R. W. Emerson (1803-1882) s'écrie dans un de ses Essais: «Rien de grand n'a jamais été fait sans enthousiasme», il utilise le mot dans son acception et avec toutes ses nuances modernes.

Dans un de ses poèmes de jeunesse, le poète gallois Dylan Thomas (1914-1953) s'exclame: «My busy heart who shudders as she talks / Sheds the syllabic blood and drains her words». Le poète espagnol Antonio Machado (1875-1939) se souvient d'un rêve où «la ola humilde a nuestros labios vino / de unas pocas palabras verdaderas». C'est là, dans les deux cas, embrasser le concept de l'enthousiasme, accepter ses manifestations vitales et subir en toute humilité le mystère qui demeure au fond de tout art de valeur. Cette ouverture à «quelques paroles vraies», ce cœur en marche distillant le «sang syllabique» caractérisent les symptômes de l'enthousiasme authentique dès ses origines; mais le mot, dans cette acception-là, n'a plus cours. 

Michael Cardy

Brock University

BIBLIOGRAPHIE / Bibliographie

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