Dictionnaire International des Termes Littéraires

Mode Article

POPULAIRE / Popular

ETYMOLOGIE / etymology

ETUDE SEMANTIQUE / Definitions

COMMENTAIRE / Analysis

Les recherches consacrées à la littérature populaire hésitent sur le ou les noms qu'elles doivent se donner, et donner à leur objet: débat crucial, puisque le mot délimite la chose, constitue l'objet comme tel et préfigure les méthodes. Le colloque de Limoges «Le roman populaire en question(s)» (1995), (Limoges: P.U.L.I.M., 1997), a permis de faire le point sur ces débats. Le vocable paralittérature, est encore employé, mais a subi de très fortes et expresses critiques, en particulier chez Vittorio Frigerio: «La paralittérature et la question des genres» in Le roman populaire en question(s), actes publiés sous la direction de Jacques Migozzi, Limoges: Pulim, 1997, p. 97 sq., qui font douter de son avenir. Les discussions les plus vives ont eu lieu autour de deux expressions aussi profondément connexes que divergentes: littérature populaire et cultural studies. C'est dans ce contexte que nous voudrions revenir aux et au sens du mot populaire, afin de montrer tout le parti que ces recherches peuvent tirer.

Le mot populaire n'est ni un obstacle épistémologique, ni le plus petit dénominateur commun de démarches hétérogènes. Son flottement perpétuel, qui résulte d'un mode particulier d'organisation interne, constitue au contraire une chance épistémologique, pour peu que l'on remarque les profondes analogies qui existent entre ce jeu du mot populaire et certaines des constantes permettant de définir le roman populaire.

Chaque mot trace dans le réel une limite qui palpite. Cette limite s'étend dans chaque direction jusqu'à un certain pôle, que l'on considère usuellement comme un des «sens» du mot. Entre ces pôles, tout le jeu du mot consiste à ménager des plages de confusion selon certaines règles propres à ce mot, dont la considération permet parfois d'entrevoir, l'unité finale, l'orientation globale de ses emplois, son sens. Pour sa part, le mot populaire dépend des pôles du mot peuple, qui sont :

- une communauté traditionnelle au sein de laquelle chacun des membres trouve une même identité collective et indivise. C'est en ce sens que l'on parle de «fête populaire» ou de «chanson populaire», ou que Pétain a pu écrire: le peuple est «une hiérarchie de familles, de professions, de communes, de responsabilités administratives, de familles spirituelles» (Discours du 8-7-1941).

- l'ensemble des couches défavorisées; d'abord fortement dépréciatif, il rejoint "plèbe", "bas peuple" et "populace" et n'est en ce sens que tardivement revalorisé. C'est en ce sens que Voltaire écrivait: "J'entends par peuple la populace, qui n'a que ses bras pour vivre... Il me paraît essentiel qu'il y ait des gueux ignorants", Correspondance, 1-4-1766, cité dans le Littré, édition de 1872.

- une universalité souveraine, par exemple une association de citoyens comme chez Rousseau, en ce sens toujours très lié à la revendication d'une égalité de droits.

- un grand nombre indifférencié. Gautier écrivait en ce sens "Hoffmann est populaire en France. Ses contes ont été lus par tout le monde; la portière et la grande dame, l'artiste et l'épicier en ont été contents. "Souvenirs de théâtre, cité dans Le Robert, édition de 1962.

Ces pôles sont confondus deux par des plages de confusions, des notions dont la riche polysémie résulte de toute une histoire de stratégies discursives, en particulier politiques:

- au sens "nation", populaire allie l'universalité souveraine à la communauté traditionnelle, la république à la patrie. A un extrême, Aragon, lorsqu'il disait par exemple: "La culture à l'échelle d'un pays, qui est une et indivisible en ce sens qu'il n'y a pas une culture des élites et une cultures des masses, prend vie et valeur sous une forme nationale, parce que la nation, c'est précisément le concert où élites et masses sont profondément confondues, parce que la nation est le terreau même dont nous sommes les feuilles, où la culture pousse ses profondes racines et puise sa force et sa vie". (in "La culture des masses ou le titre refusé" (1946) Aragon consacre toute son intervention à expliquer les raisons pour lesquelles il refuse le titre prévu pour lui par les organisateurs: "la culture des masses"; ce texte est reproduit dans la Pensée, n° 287, p. 132 sq.). Au milieu, De Gaulle qui déclarait en mai 68: "Étant le détenteur de la légitimité nationale et républicaine (...) je ne me retirerai pas. J'ai un mandat du peuple. Je le remplirai." (Allocution du 30 mai 1968, citée par René Rémond: La droite en France, Aubier, p. 354). A l'autre extrême, la déclaration qu'il fallait prononcer pour adhérer à l'Action Française: "Je m'engage à combattre tout système républicain. La République en France est le règne de l'étranger".

- au sens de "masse", populaire rapproche les couches défavorisées du grand nombre indifférencié. Le mot masse, chez Babeuf par exemple, oscille sans cesse d'une classe à la totalité de la population. Dans un texte intitulé "Contre la propriété, pour le bonheur commun", Babeuf évoque tantôt "la grande masse du Peuple", tantôt "le véritable tiers-état", ou encore "la classe des nécessiteux, immensément majeure dans l'État", "la masse principale et essentielle du peuple" avant de conclure fort subtilement, puisqu'au nom d'une universalité dont les plus pauvres seraient les principaux bénéficiaires: "la société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous ses membres" (Babeuf Textes choisis, coll. Les classiques du peuple, Éditions Sociales.)

- au sens d'"instance populaire", la plèbe rejoint la république, les couches défavorisées se confondant avec l'universalité souveraine. Le mot "populaire" signifie alors favorable au peuple, en prenant ce mot simultanément dans ses deux sens: plébeïn et républicain. Diderot écrivait ainsi: "On nomme populaire ceux qui cherchent à s'attirer la bienveillance du peuple (...) comme le peuple n'est point aimable, il faut supposer des vues secrètes à ceux qui le caressent" (Encyclopédie, article "Populaire".)

- au sens de la "popularité comme faveur du peuple", populaire confond le grand nombre et la communauté traditionnelle. Cabet disait par exemple: "Par démocratie, j'entends le peuple entier; j'entends l'amélioration matérielle, intellectuelle et morale des classes les moins heureuses (...), le système social et politique le plus favorable à la dignité (...) et au bonheur de tous les citoyens" (Cité par Dominique Desanti: Les socialistes de l'utopie, Paris: Petite Bibliothèque Payot, p. 284).

- au sens de "public", populaire confond ré-publique et grand nombre. Dans un texte intitulé: "La force de l'opinion populaire", Babeuf écrivait en ce sens: "l'opinion du peuple est sa force, et la force du peuple est tout" (Babeuf: Textes choisis, coll. les classiques du peuple, Éditions Sociales).

- au sens du popularisme, populaire confond la communauté traditionnelle et les couches défavorisées "Au Parti Populaire Français (...) nous pouvons nous épanouir à plein. Nous n'avons pas besoin de sacrifier notre amour de la France à notre amour du peuple, notre exigence sociale à notre exigence nationale" (Drieu la Rochelle, in L'émancipation nationale, 13 février 1937) "Nous apprenons avec plaisir la formation d'une organisation antisémite populaire... Sa devise "la France aux français"... son titre "les francistes" (La libre parole, 30 avril 1933).

Entre ces pôles, le long de ces plages de confusion, le mot populaire palpite, mais en suivant des règles qui lui sont propres:

- La labilité de la limite fait du peuple une totalité partielle qui désigne tous, mais surtout certains, ou encore tous, sauf certains. Le peuple, c'est tout le monde, mais à commencer par un groupe de référence, par exemple les couches défavorisées, ou à l'exception de ce qui ne s'y trouve que par rencontre ou par malignité. Une universalité hétérogène qui demeure donc toujours conflictuelle, passionnée, par préférence ou par exclusion.

- L'adversativité est une polarisation perpétuelle, qui est aussi bien externe (on est contre, ou pour le peuple) qu'interne (il y a un bon et un mauvais peuple); le mot populaire peut dès lors être mélioratif ou péjoratif, mais il ne peut plus être neutre ou objectif.

- La puissance est la seule constante proprement sémantique des mots peuple et populaire. Car quoi de commun entre les statuts, images et fonctions si opposés du peuple? Qu'il soit référent politique, fondement de légitimité, péril majeur pour les fondements de la société, énergie versatile, également capable d'accorder ses faveurs que de fomenter ses révoltes, masse, nation ou tradition, le peuple est toujours une puissance.

- La pluriaccentuation idéologique rend le mot populaire également disponible pour toutes voies politiques: nostalgie d'une communauté traditionnelle "naturelle", descriptions apitoyés ou inquiètes de la misère, revendication d'égalité sociale, exigence d'une citoyenneté reconnaissant l'égalité des droits et réservant les récompenses aux mérites, approbation ou refus d'une massification.

Qu'est-ce-qu'un roman populaire? A lire les contributions du colloque de Limoges, si convergentes malgré leur diversité, l'envie pointe de risquer une formule globale: "itération, action, jubilation".

Itération

L'itération ne se réduit pas à la récurrence effective de schème narratifs prévisibles. Elle affecte l'organisation d'ensemble de la narration et même son institution sociale sous toutes les formes de la sérialité Paul Bleton: «paralittérature: entre sérialité et innovation» in Le roman populaire en question(s), actes publiés sous la direction de Jacques Migozzi, Limoges: Pulim, 1997, p. 23 sq.. Elle s'inscrit dans la textualité même du roman sous toutes les formes de stéréotypie cf. Magdalena Wandzioch: «la stéréotypie et ses fonctions dans le roman de science-fiction», ibid., p. 133 sq., et ouvre la porte à tous les procédés de l'autodérision Thierry Duc: «Autodérision dans le roman populaire», ibid. p. 255 sq.. Mais dans tous les cas, il s'agit d'un mode de répétition singulier, dans lequel le retour de l'identique est la condition d'une extrême ouverture à l'autre, dans laquelle le retour au même est la condition d'accélération et de prolifération des changements: il s'agit d'une itération intrinsèquement et frénétiquement novatrice. Nous en prendrons quatre exemples.

1. Le récit populaire est à la fois générique et transmédiatique. Il se reconnaît, dès la couverture du livre, dont la collection et les codes visuels annoncent un contrat très explicite: il est roman d'espionnage, roman sentimental, de science fiction, policier, roman-photo, album de bandes dessinées, et le plus souvent respecte scrupuleusement ce contrat. Et pourtant nul récit ne se prête mieux et plus souvent à l'adaptation, au changement de média: adaptation au cinéma, à la télévision, pour la jeunesse. La question du genre focalise la plupart des contraintes qu'accepte une écriture délibérément réglée. Le roman populaire se reconnaît à son honnêteté: la promesse est claire, et tenue; il n'y a pas d'écart entre l'œuvre et l'horizon d'attente, H.R. Jauss le rapprochait du "divertissement": "celui-ci se définit, selon l'esthétique de la réception, précisément par le fait qu'il n'exige aucun changement d'horizon, mais comble au contraire parfaitement l'attente suscitée par les orientations du goût régnant" (Pour une esthétique de la réception, Paris: Gallimard, 1978, p. 53). Et pourtant, de ce fait même, elle peut être renouvelée et réeffectuée par une suite, voire une cascade de reprises, d'adaptations ou d'imitations.

2. L'univers du roman populaire est à la fois clos, par avance et par destination, et pourtant indéfiniment ouvert. C'est même cette tension qui permettait à Jean-Claude Vareille de le définir: "Posons donc prudemment le roman populaire comme le lieu d'écartèlement entre deux postulations complémentaires et contradictoires: la tentation régressive d'une civilisation close (la plupart du temps hautement revendiquée), la constatation (souvent implicite ou préconsciente) que la clôture est impossible" Jean-Claude Vareille: Le roman populaire français, Limoges: Pulim Nuit Blanche, 1994, p. 112..

3. La narration est à la fois prévisible et imprévisible. Pour être populaire, un événement doit à la fois être attendu et inouï. Sans doute rejetterais-je un polar sans meurtre, ou un roman sentimental sans rencontre, mais j'attends une manière inédite d'assassiner, de séduire, ou du moins quelque détail singulier que je n'ai encore jamais lu. Le principe même de l'itération contraint donc l'auteur à l'invention: c'est parce qu'ils se ressemblent tous que les romans populaires s'ingénient à la différence, et sont poussés à l'extrême, dans une sorte de règle d'attente de l'insolite.

4. Le personnage est immuable et toujours en mouvement. Comme on l'a souvent remarqué, les personnages du roman populaire sont le plus souvent définis d'avance, souvent par des traits stéréotypés et redonbants, enfermés dans une nature passible éventuellement de duplicité, mais non d'évolution. Or c'est précisément cela qui permet au personnage d'endurer les pires, les plus perpétuels et les plus extrêmes changements de condition, de sort et de fortune: ils peuvent tout tenter, risquer, gagner ou perdre, tout en restant intacts, dans une sorte de règle d'immutabilité frénétique.

L'itération mène donc à l'action, et la multiplie. De ce fait, le roman populaire se reconnaît deuxièmement au primat qu'il accorde à l'action, en une sorte de principe de péripétie. On a beaucoup reproché au roman populaire cette prévalence, qui équivaudrait à un recul de la réflexion et de l'analyse, depuis les traditionnelles inquiétudes bien-pensantes jusqu'au critiques idéologiques inspirées du marxisme. On trouvera un rappel de ces critiques dans Anne Marie Thiesse: Le roman au quotidien, Paris: Le Chemin vert, 1984, p. 50 sq.. En fait, il est vraisemblable comme l'a montré Hoggart, qu'un mode de lecture distancié, propre au roman populaire, permette à son lectorat de résister à d'éventuels effets ou projets de conditionnement:

«la lecture est [dans les classes populaires] un instrument plus qu'une valeur. Un bon exemple de ce type de consommation nonchalante est donné par les femmes des classes populaires qui, lorsqu'elles lisent un feuilleton, commencent par jeter un coup d'oeil sur la première page pour s'assurer "si ça débute vite" et se reportent immédiatement à la dernière page pour s'assurer "que ça finit bien" (...). Pareille attitude, combinée avec la tolérance traditionnelle, explique pourquoi les membres des classes populaires ne songent pas à s'insurger contre les manifestations les plus ridicules du mauvais goût et de l'absurdité de la presse qui leur est destinée.» Richard Hoggart: La culture du pauvre, Paris: Editions de Minuit, 1970, p. 295-296.

Action

C'est au niveau de l'action et du personnage qu'elle suppose que l'on retrouve le plus clairement les règles du fonctionnement sémantique du mot populaire, comme si le personnage du roman populaire était mis pour le peuple, emblématique, "populaire" à la fois par faveur et par excellence. Tel est peut-être le secret de sa polymorphie, comme de la facilité avec laquelle il remplit sa fonction d'identificatoire universel.

1. A la règle de labilité correspond en effet le personnage mutant, qui change d'identité, en changeant de famille comme le Victor de Ducry Duminil, ou de nom, comme Monte Cristo. Il change parfois de corps, recourant au déguisement, tel Arsène Lupin ou Sherlock Holmes, à une fausse difformité, comme le Bossu, ou à la greffe, comme Chéri Bibi. La mue peut aussi être sociale: à la déchéance, qui ouvre le roman de la victime, répond l'ascension sociale, qui le conclut; enchaînés à volonté, ils donnent l'itinérance sociale dont La porteuse de pain serait un bon exemple. Le lieu, enfin, change sans cesse, par le voyage, la fuite, sinon l'ubiquité, Lupin ou Fantômas s'approchent tant.

La même règle sémantique conduit également au personnage intercesseur, intermédiaire, en contact avec toutes les couches de la société, comme d'Artagnan, qui fréquente chacun, de la reine aux valets, ou Lupin, à l'aise dans n'importe quel milieu.

La labilité, crée enfin le personnage ingénieux, bondissant ou endurant qui, à toute situation, sait opposer la parade qui réversibilise les actions. Car le propre de l'action, dans le roman populaire, est d'avoir un inverse. Son personnage est un miroir narratif, qu'aucune action ne peut affecter sans, tôt ou tard, se transformer en son contraire, comme si quelque contrat implicite passé avec le lecteur le fondait dans son attente qu'à l'arrestation réponde une évasion, que la blessure s'efface en guérison, le déguisement en révélation, la séparation en retrouvailles, la déchéance en réhabilitation, la décadence en grandeur retrouvée et la faute en rachat. La mort elle-même s'annule, n'étant bien souvent qu'une fausse mort.

2. L'adversité, si nette dans le mot populaire, semble elle aussi structurer le roman populaire dans l'univers des personnages comme celui de leurs valeurs, qu'elle polarise et valorise. Le roman populaire est tendu entre des situations sociales extrêmes: le même roman présentera des cas de la plus haute richesse et des cas de grande misère, autour de types aussi récurrents que le bagnard, la servante ou l'alcoolique. Ce principe d'extrémité sociale écartèle les symétries les plus puissantes: les doubles, les frères, les sœurs et jusqu'aux jumeaux ont des destins divergents, souvent antithétiques.

3. A la puissance comme règle du mot correspond celle du personnage, qui est invariablement immense, au point de devenir une loi du genre. Elle est tantôt la capacité d'action du héros, innée, inépuisable, qui confine à l'impossible, et rend l'exploit vraisemblable (D'Artagnan, le Bossu, Fantômas, Lupin) tantôt l'endurance infinie de la victime, du travailleur modeste, dans tous les cas du juste injustement traité. Comme le mot "populaire", le personnage du roman populaire a une puissance qui le rend également capable des contraires, pour peu qu'ils demeurent superficiels au regard d'une nature, d'un fond immuable: les situations, les fortunes et les conditions se succèdent et s'inversent souvent pour un personnage du roman intangible, et apte par là même à être tous les personnages. Le personnage du roman populaire immuable, et donc tellement intact dans les états les plus changeants divers qu'il peut être n'importe où, n'importe qui, indéfiniment disponible pour d'infinies métamorphoses. Pouvant être chacun de tout en restant lui-même, il s'étend jusqu'au peuple tout entier: il va jusqu'à chacun et chacun, de ce fait, se retrouve en lui.

Jubilation

Au fond, un roman serait populaire lorsque son personnage, si méconnaissable ou solitaire puisse-t-il sembler, est au fond le peuple lui-même, et donc à la fois chacun de nous et nous tous. Telle peut-être la clef de la jubilation qu'il nous procure, aussi personnelle que générale.

1. Plusieurs orateurs du colloque de Limoges se sont retrouvés sur ce terme de jubilation. Jacques Migozzi, qui se réfère à Eco et à Lipovetsky pour élucider le succès éditorial de plusieurs grandes collections de romans populaires, parle de "jubilation du second degré", ou encore de "distanciation ironique du plaisir du texte" Jacques Migozzi: «Le retour éditorial du refoulé ou le jubilation du second degré» in Le roman populaire en question(s), actes publiés sous la direction de Jacques Migozzi, Pulim, 1997, p. 223 sq. Charles Grivel, dans sa défense du plaisir pris à la lecture des romans populaires, l'évoqua dans bien de ses formules, en évoquant "l'excès affolant et singulier", "cette demande -ce feu!- est excitatif", "deux états de jouissance unique, tour à tour acquiesçante et refoulée" Charles Grivel: «Populaire, infiniment parlant» in Le roman populaire en question(s), actes publiés sous la direction de Jacques Migozzi, Limoges: Pulim, 1997, p. 523 sq.

2. L'objectif d'une jubilation à la fois singulière et universelle semble atteint par une nouvelle homologie entre le roman et le mot populaire: la pluriaccentuation idéologique. Le mot peuple, n'a pas pour seule vocation de délimiter une population et l'offrir aux courants idéologiques qui la redélimitent aux mieux de leurs intérêts. Car cette fonction même serait impossible si chacun ne se confiait au même mot pour faire en sorte que tous découpent la réalité sociale comme lui-même pense avoir avantage à le faire. Dans le mot "populaire", se rencontrent et confondent des stratégies et des courants qui s'opposent par ailleurs. Mais quel est l'invariant également présent dans les sens idéologiques opposés du mot peuple? un schème utopique, déclinable selon plusieurs idéologies. Le roman populaire serait structuré par un schème pluriaccentuable en trois temps, issu du foyer central du sens du mot populaire:

             1° la nature est immuable (situation initiale)

             2° Rien n'est impossible (très longue péripétie)

             3° La justice triomphera (telle est la fin)

Le sens effectif du récit fidèle à ce schème peut différer selon la conception de la justice qui le sous-entend, mais l'ambiguïté de la formule, que multiplie celles des fins (tant poursuivies que narratives) lui permet de fédérer sur un mode quasi-universel.

Il est permis de penser qu'à l'intérieur de la longue péripétie centrale, chaque séquence mette en abîme un schème analogue. On retrouverait alors les trois phases d'ouverture-réalisation-clôture que Brémond indiquait dans sa logique des possibles narratifs. Claude Brémond: «La logique des possibles narratifs», Communications, n°8, 1966, p. 60-76. Au sein d'un schème global utopique, une série de séquences la dupliqueraient à l'infini, faisant du roman populaire une utopie d'utopies.

3. La perspective utopique, clef de la jubilation, opère une sorte de syncrétisme idéologique. Le récit populaire paraît conservateur, voire réactionnaire: son début et sa fin semblent en faire le vœu de retour à un ordre initial, de restaura-

tion. Mais il semble révolutionnaire, si l'on souligne les renversements de situation nécessaires au règne de la justice, et la manière dont elle récompense chacun, selon ses actes et ses mérites.

Robin des Bois, qui vainc le tyran et sauve le roi plaît à tous, non par ambiguïté, mais par utopie.Car seule l'utopie peut apporter, la perspective unanimité de jugement quant au bien social, qui se manifeste dès à présent, dans la lecture, comme un sentiment d'appartenance à une communauté unie dans son plaisir à voir un personnage d'une grande puissance, analogue au peuple entier, faire les efforts les plus valeureux, et enfin réussir à établir le juste. La jubilation serait donc ce plaisir utopique que procure la littérature populaire, et le roman populaire, le plaisir pris à l'utopie.

Jean-Paul Galibert

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