A partir du XIVe siècle, farce désigne une pièce de théâtre, d'un comique en général bouffon, le plus souvent courte et comportant un petit nombre de personnages. Ultérieurement et par extension, la farce est bouffonnerie, pièce de théâtre d'un comique bas et grossier, ce genre de comique lui-même, une action ou parole burlesque, une grosse plaisanterie. Le sens de conduite déréglée, actions légères (faire des farces) semble avoir vieilli depuis le début du XXe siècle. Littré signale la locution pièces farcies qui signifiait: pièces dans lesquelles on mêlait à la langue vulgaire des mots du latin ou même d'une autre langue. Cet emploi, toujours rare, a disparu depuis le XVIe siècle.
On n'est pas sûr de la façon dont le mot farce est passé du sens culinaire au sens littéraire, pas plus qu'on ne pas sait grand' chose de l'origine même de ce genre dramatique. Littré semble faire dériver la farce des pièces d'Adam le Bossu. Ce serait «quelque chose de mélangé et d'agréable, comme la farce de la cuisine, c'est-à-dire une espèce de revue de sujets divers ̵ ou une pièce farcie.» Mais il s'écoule près de deux cents ans entre le Jeu de la Feuillée et les premières farces ̵ qui ne traitent généralement que d'un seul sujet. Bloch et Wartburg font dériver la farce des épisodes comiques d'abord introduits dans «la représentation d'un mystère, comme la farce qu'on introduit dans une volaille.» Et Joseph Bédier (Histoire de la littérature française, t. II, p. 82) note que, dès le Jeu de saint Nicolas (XIe siècle) «en contraste avec les scènes épiques, on en rencontre d'autres d'un caractère plaisant et presque trivial: scènes de taverne, de disputes.»
En fait, et c'est aussi l'avis de Bédier, il semble bien que, dès les origines du théâtre français, des pièces comiques étaient jouées pour elles-mêmes et que c'est de cette existence propre qu'elles ont dû pénétrer secondairement comme éléments de détente dans les mystères et le théâtre sérieux. Il est probable que les clercs n'avaient pas de considération pour ces pièces comiques, souvent grossières, brèves, à très petit nombre de personnages et de genre non sérieux. Aussi, ils ne les ont pas copiées et nous n'avons aucun témoignage antérieur à 1450. On peut imaginer que les trouvères récitaient et jouaient des romans et des poèmes mêlés de danse et de chansons, et même qu'ils les dialoguaient. Il nous reste quelques traces datant du XIIe siècle: Rutebeuf: Dit de l'herberie; Courtois d'Arras (fin du XIIe siècle); Le garçon et l'aveugle (1270).
A partir de 1450, des pièces relativement plus nombreuses sont venues jusqu'à nous. Le chef- d'œuvre en est la Farce de Pathelin (1464), et l'on joue encore quelques farces dans les sociétés d'amateurs: la Farce du Pâté, la Farce du Cuvier, etc. Presque toutes sont du XVe siècle. A cette époque diverses Confréries donnent des représentations de pièces comiques, presque toujours burlesques, à Paris et aussi en Province. Les Clercs de la Basoche, constitués dès le XIVe siècle parmi des agents subalternes de la justice, composaient des «causes grasses» (Coquillart) et des revues satiriques (Henri Baude). Les Basochiens aimaient en particulier les moralités, sorte de pièces à intention didactique et morale, et dont les personnages sont souvent des allégories. Ce ne sont pas à proprement parler des farces, mais plutôt les premiers balbutiements de la comédie. Au contraire des spectacles donnés par les enfants sans soucis, qui à la manière des Gilles de la Louvière, dans un costume étrange, mi-parti jaune et vert, gambadaient et faisaient des acrobaties dans les rues de Paris et, sous la présidence du Prince des Sots et de la Mère Sotte, jouaient des sotties ou soties. C'étaient des gens cultivés qui s'attaquaient, sous une forme allégorique et pleine d'audaces, aux travers et aux abus.
La farce proprement dite faisait partie du répertoire des Sots. Elle se distingue difficilement de la moralité et de la sotie, et les contemporains eux-mêmes s'y perdaient. Du moins la farce n'utilise-t-elle pas l'allégorie et n'a-t-elle pas d'intention moralisante. Elle préfère comme moyens d'action un vocabulaire trivial parfois jusqu'à la grossièreté, les coups de bâtons et les artifices de scène les plus voyants. Les sujets qu'elle aime, et ce sont les mêmes que ceux des fabliaux, sont le mari trompé, le médecin incapable, le voleur volé, le trompeur trompé, la malice féminine, la mégère plus ou moins apprivoisée, la belle-mère, etc.
Réduite à un seul personnage, la farce devient le monologue dramatique, le plus souvent burlesque: un grotesque raconte ses aventures et découvre naïvement ses ridicules, ses travers ou ses vices. Le chef d'œuvre du genre au XVe siècle est le Franc Archer de Bagnolet (1468) dont le succès n'est pas encore éteint. Les modernes chansonniers exploitent encore le genre.
La plus grande partie de la production comique du XVIe siècle s'est perdue, et à cette époque la comédie, malgré Pierre de Larivey, est essentiellement représentée par la farce. Le genre a parfaitement convenu à l'époque baroque et l'on a conservé le souvenir des succès de Tabarin. Molière lui-même a écrit des farces et en a joué de plus nombreuses. Et s'il est vrai que Boileau lui a reproché les Fourberies de Scapin que l'on représente toujours, d'autres l'ont appelé un «farceur de génie». Il semble probable que certains metteurs en scène contemporains ont exagéré la part de la farce dans beaucoup de pièces plus sérieuses de Molière, mais jusque dans les plus graves, il ne dédaignait pas y recourir (scène de la séduction dans Tartuffe, scène des petits marquis dans le Misanthrope).
Après l'époque classique, la farce est fortement influencée par la comédie italienne. Elle ne disparaîtra jamais tout à fait et il serait facile d'en retrouver l'influence et même des traces sensibles dans le théâtre du boulevard et jusque dans les meilleures comédies modernes (Topaze, Knock, etc.).
Gilbert Mayer
Université de Grenoble
Joseph Bédier.– Les commencements du théâtre comique, 1980.
Thierry Boucquey.– Mirages de la farce. Fête des fous, Bruegel et Molière.– Amsterdam : John Benjamins, 1990.
Gustave Cohen.– Le théâtre français au Moyen Age, t. II, Théâtre profane, 1931.
Emmanuel Philipot.– Recherches sur l'ancien théâtre français, 1931.
Pierre Melese.– Le théâtre et le public à Paris sous Louis XIV, 1934.
André, Tissier.– Recueil de farces (1450-1550). – Paris : Droz, 2000.