Dictionnaire International des Termes Littéraires

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HAINTENY (Malagasy)

ETYMOLOGIE / etymology

ETUDE SEMANTIQUE / Definitions

COMMENTAIRE / Analysis

1. Le genre hainteny entretient des liens structurels avec deux autres genres traditionnels malgaches : le ohabolana, «proverbe, sentence, jugement, pensée sapientiale» et le kabary «discours public solennel à thème politique ou social (mariage, mort, etc.)». Il emprunte, au premier, rythme et travail du signifiant et joue subitement du rappel, opposition et détournement de ces locutions figées à finalité morale qui constituent les ohabolana en corps dogmatique de la culture malgache traditionnelle; il se différencie du second (le kabary) par sa thématique ludique et souvent érotique, destinée à emporter l'adhésion de l'auditeur.

Formellement le hainteny est en principe, du moins aujourd'hui, plus long que le ohabolana (un ou deux vers, ou phrases) et plus court qu'un kabary où le travail formel est apparemment moins orienté vers le signifiant. Partant d'un genre oral, transcrit par la suite dans un alphabet latin imposant un découpage en mots et une ponctuation non endogènes, la collecte écrite des hainteny (Dahle, 1877; Paulhan, 1913; X... s/s. d.; etc) représente une double trahison: par la fixation, elle rompt avec la fluidité originelle (le hainteny n'a pas de version définitive et est susceptible d'énonciation chaque fois nouvelle); par la mise en mots et en phrases, elle casse son ambiguïté constitutive.

La mise en vers cherche imparfaitement et de façon aléatoire à retrouver le système de rimes, d'assonances et le rythme, mais les transcripteurs modernes s'interrogent sur la légitimité de leurs découpages et pallie ce doute en en proposant parfois plusieurs. L'épreuve de la traduction en langues européennes, depuis le recueil de Paulhan (1913), a permis de soulever tous les problèmes liés à la polysémie des énoncés et au transfert des systèmes de formes pour retrouver l'énigme de la production du sens en l'orientant vers les problématiques de l'énonciation (retrouver l'alternance des prises de parole) de l'intertextualité (le jeu d'écho avec des ohabolana, voire des hainteny préexistant) et de l'historicité (le contexte politico-social de certains hainteny). [On retrouve ces problèmes à propos du PANTOUM malais].

2. La première collecte de poésie orale malgache a été ordonnée par la reine traditionaliste et nationaliste Ranavalona I (1828-1861). On en trouve un premier écho dès 1832 dans un article de l'ethnologue anglais Baker et plus tard dans la première grammaire malgache de Freeman (1838) figurant en annexe au 1er volume de l'histoire de Madagascar de W. Ellis. Le hainteny y est défini comme «capacité des mots ou beautés (charmes) du langage». Plus tard, Weber, dans son Dictionnaire malgache/français (1853) définira le hainteny comme catégorie de proverbes «dans le genre érotique». Mais c'est le missionnaire norvégien Lars Dahle qui, le premier pour l'Occident, identifie nettement le hainteny comme genre traditionnel en le différenciant nettement du ohabolana tant par sa forme et sa finalité que par son mode de production (comme joute poétique). Cependant, en assimilant, un peu rapidement le ohabolana au ordsprog (proverbe) norvégien et le hainteny au sterv (chant alterné) des sagas nordiques, il introduisait un malentendu que la critique littéraire ultérieure allait s'efforcer de dissiper (sans parler des nombreuses censures que ce pasteur luthérien fit subir à certaines pièces érotiques). Jean Paulhan (1913; 1938) eut le mérite de mettre en avant la fonction hautement littéraire de ce type de production poétique, les rapports intertextuels noués avec le genre distinct du ohabolana et le jeu métaphorique et formel des locutions populaires. Mais en insistant sur l'obscurité et la complexité thématique, Paulhan orientait le lecteur vers une interprétation ésotérique et/ou intellectualiste. L'originalité fondamentale de l'étude plus récente de Bakoly Domenichini-Ramiaramanana (1983), bénéficiant de toutes les recherches ethnologiques et historiques du XXe siècle sur Madagascar et plus généralement sur les littératures orales traditionnelles, et de la publication d'autres recueils de hainteny, est d'avoir cherché à restituer le genre dans son contexte historique et social, ce qui lui permet de rejeter l'interprétation évolutionniste (le hainteny serait un genre tardif et savant attestant une postériorité-supériorité par rapport aux ohabolana) aussi bien qu'ésotérique en le replaçant dans les rapports dialectiques que le genre entretient aussi bien avec les ohabolana qu'avec les kabary. Le hainteny suppose une connaissance profonde de tout un corps de ohabolana, il est donc bien intégré dans la culture et la société malgache traditionnelles; mais il faut restituer le genre dans son contexte historique car l'obscurité de certains épigrammes cache une forme de contestation politique et c'est en cela qu'il se distingue du kabary, discours politique officiel conformiste.

3. Cette manipulation des mots et des sons de la langue malgache en un jeu de rapprochement des signifiés (homonymie, synonymie, antonymie) et/ou des signifiants (paronymes, déplacements d'accents, découpages multiples) aussi bien dans la dimension métaphorique (paradigmatique) que sur l'axe des métonymies (syntagmatique) propre au genre du hainteny traditionnel, il conviendrait d'en voir les traces et la fortune dans la poésie moderne malgache et dans la poésie malgache d'expression française (J.Rabemananjara; J.J Rabarivelo...).Mais ne peut-on pas aussi chercher du côté de la littérature orale des îles créolophones de l'Océan Indien (dans les Sirandanes, les «jeux de mots», les «Kosa in soz» de la Réunion et de Maurice) un écho de ces techniques poétiques? N'est-il pas non plus possible de retrouver dans les fragments poétiques (Sens magiques, Antananarivo, 1962; Sens plastique, rééd. Gallimard 1984) ciselés par le grand poète mauricien Malcolm de Chazal, chantre de la «Lémurie» indianocéanique (fantasme d'un continent «lémurien» à l'origine de l'humanité) des avatars des jeux formels des hainteny traditionnels malgaches? 

Daniel Baggioni

Université de la Réunion

BIBLIOGRAPHIE / Bibliographie

Recueils

Bezavola.- Hain-teny.- Antananarivo, 1964.

Lans Dahle.- Specimens of Malgasy folklore.- Antananarivo, 1877.

Bakoly Domenichini-Ramiaramanana.- Hainteny d'autrefois [poèmes traditionnels malgaches recueillis au début du règne de Ranavalopna I, 1828-1861].- Antananarivo, 1968.

Jean Paulhan.- Les hain-tenys merinas.- Paris, 1913.

Rainandriaman Panddry.- Tantara sy fomba drazana [Histoire et coutume des ancêtres].- Antananarivo, 1896 (Reed. 1972).

Randriamorasata: Hain-teny.- Antanarivo, 1960.

«Ny hainteny sasany fanaon'ny ntaolo» [quelques hainteny en usage chez les anciens], in: Anon.- Manuscrit inédit sur Ambohimanga, s.l.s.d.

Critique

Ed. Baker.- «On poetry of Madagascar», in Journal of Bengal Society.- Calcutta, 1832, pp.86-96.

Bakoly Domenichini-Ramiaramanana.- Du ohabolana au hainteny. Langue, littérature et politique à Madagascar.- Paris: Karthala, 1983.

William Ellis.- History of Madagascar.- London-Paris, 1838 (T. I. Freeman J. J.: «General observation of the malagasy Language ...», pp.491-517).

Jean Paulhan.- Les Hain-tenys.- Paris: Gallimard, 1938 (rééd. 1960).