Depuis la fondation de l'esthétique comme discipline philosophique indépendante par Alexandre Gottlieb Baumgarten (1714 - 1762), la notion de Gestalt est le concept fondamental de cette science. Au XVIIIe siècle, le concept d'une Gestalt extérieure était dominant. C'est ainsi que Johann Jakob Bodmer (1693-1783) attribue à la tenson des troubadours, dans la mesure où elle correspond à des règles précises, le terme de Gestalt. Dans cet usage, Gestalt est à la pensée «ce que l'habit est au corps» (Strube) et non pas ce que le visage est au caractère.
Dans l'esthétique de Johann Joachim Winckelmann (1717 - 1768), le concept d'une Gestalt extérieure, telle qu'elle existe pour l'école de Christian Wolff devient un concept de substance, c'est-à-dire une désignation qui dépasse l'arbitraire d'une signification formelle extérieure. La beauté suprême étant celle de Dieu et que Dieu ne peut être pensé que dans son Unicité, la beauté ne peut être qu'unique. Seules les entités qui ont atteint leur unicité peuvent recevoir le prédicat de la beauté; c'est le cas des figures géométriques. Winckelmann évoque une «Gestalt qui n'appartient à aucune personne en particulier, et qui n'exprime ni tel état du mental, ni telle senSation de la passion». C'est de cette manière qu'a été consacré l'usage idéaliste du concept, de la Gestalt comme substance éternelle ou comme l'être même d'une personne ou d'une oeuvre d'art. C'est dans cette acception que Friedrich Schiller (1759 - 1805) utilise le concept dans le poème «L'idéal et la vie» (1795): «Seul le corps appartient à ces puissances,/ qui trament l'obscure destinée,/ mais sauve de toute violence du temps,/ compagne de jeu des natures heureuses,/ divine parmi les dieux,/ avance dans l'altitude des champs de lumière,/ la forme» (Editions nationale, Vol. 2, I, 397).
L'usage lexical de Schiller n'est pas pensable sans Kant. Toute forme des objets des sens est soit Gestalt, soit jeu. «Si je fais abstraction à partir de la représentation d'un corps de ce qu'en pense la raison, comme la substance, la force, la sécabilité, etc., de même de ce qui revient à la sensation, comme l'opacité, la dureté, la couleur, etc., il subsiste quelque chose de cette vision empirique, à savoir l'étendue et la forme (Gestalt) (Critique de la raison pure, 1781, §.1, p. 64). L'on peut donc considérer le concept de Gestalt de Kant comme l'unicité et la cohérence parfaites refermées sur elles-mêmes d'un objet.
La Gestalt ainsi entendue peut devenir dans l'esthétique de Schiller, même comme objet à représentation figée, une forme vivante». La théorie de la pulsion de jeu, développée dans les Lettres sur l'esthétique (1793 - 1795), qui comprend le jeu comme un compromis entre la «pulsion de matière» et la «pulsion de forme», pourvoit le jeu d'une «forme vivante»: «un concept qui sert de désignation à toutes les qualités esthétiques de l'apparence, en un mot à ce que l'on entend au sens large par beauté.» (Edition nationale, Vol. 20, p. 355). La beauté naît, là où «la forme est vie et la vie forme».
C'est de cette manière que le concept de Gestalt est devenu un concept fondamental de la philosophie de l'idéalisme classique allemand. La théorie esthétique des Lumières, référée à des règles, est ainsi dépassée, tout comme la théorie esthétique des sensualistes, qui ne reconnaît de beauté qu'à la vie.
En 1773 déjà, Goethe avait reconnu dans la cathédrale de Strasbourg l'oeuvre de génie qui doit être considérée comme fait naturel. L'organe de ce type d'appréhension est la «sensibilité», seule en mesure de comprendre «le fait que dans les oeuvres de l'éternelle nature, tout, jusqu'à la fibre la plus infime, est forme (Gestalt) et que tout vise la totalité.» (Edition de Weimar, I, 37, p. 146 s.). La notion de Gestalt correspond ici à celle de l'unicité de l'oeuvre d'art. La notion formée par Winckelmann, Kant, Schiller et Goethe subit une modification chez Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770 - 1831) dans son esthétique (1817 - 1829): il appelle «Gestalt» «l'apparence extérieure (...) dans laquelle l'idéalisme objectif du vivant se constitue pour les contemplateurs voués aux sens que nous sommes»; il entend donc par «Gestalt» «extension spatiale, contour, figure se différenciant par la forme, la couleur, le mouvement, etc.» (Esthétique, Edition Bassenge, Berlin, 1955, p. 157). Mais d'autre part, il reconnaît pour ce qui est de l'oeuvre d'art classique, la détermination de la Gestalt par le contenu (cf. id. p. 429). En distinguant l'art «classique» de l'art «symbolique» et en attribuant la notion de «Gestalt» au premier, il est au commencement de la différenciation que subira le concept de «Gestalt» au XIXe siècle.
Dans la période suivante, on entend par «Gestalt» d'une part «l'être intérieur» (par ex. chez M. Carrière, 1885), d'autre part, par restriction du concept, apparence extérieure d'une oeuvre d'art.
Au vu de la définition d'Oskar Walzel, cette restriction semble devoir s'imposer: en poésie, la forme (Gestalt) est «tout ce qui agit sur l'organe des sens qu'il soit externe ou interne, ce qui parle à l'oeil ou à l'oreille aussi bien que ce qui éveille des représentations auditives ou visuelles» (Contenu et forme dans l'oeuvre d'art du poète, 1923, 1957, p. 178).
La discussion esthétique de ce concept semble trouver une conclusion provisoire dans l'attribution par W. Strube de ses différentes significations à différents «concepts de la conscience esthétique» (In: Joachim Ritter (Ed. sc.): Historisches Wörterbuch der Philosophie, Vol. 3, Bâle 1974, col. 540).
Ulrich Karthaus
Universität Justus Liebig Giessen
Traduction: Jean-Louis Risse
Université de Limoges
Hildebrand, R.– «Gestalt», in Jacob und Wilhelm Grimm (Hrgg. Deutsches Wörterbuch, Bd. 5, Leipzig: S. Hirzel, 1987, Sp. 4178 - 4190.
Strube, W.– «Gestalt», in Joachim Ritter (Hrg.).– Historische Wörterbuch der Philosophie, Bd. 3, Basel: Schwabe & Co., 1974, Sp. 540 - 547.
Walzel, O.– Gehalt und Gestalt im Kunstwerk des Dichters. Darmstadt: Gentner, 1957 (2. Aufl.).