Seuls les sens 1 et 3 nous intéresseront pour la critique littéraire.
D’abord, les auteurs, quels qu’ils soient, et en particulier les éditeurs scientifiques de textes ou les auteurs d’ouvrages théoriques, critiques, peuvent recourir à l’astérisque pour renvoyer à une variante, à une note subpaginale ou à un glossaire. Ainsi, les éditeurs de Rabelais dans la « Bibliothèque de la Pléiade », Mireille Huchon et François Moreau (Paris : Gallimard, 1994), font suivre d’un astérisque les termes du Quart Livre qui sont expliqués dans le glossaire de Rabelais lui-même, intitulé Brieve déclaration d’aulcunes dictions… : par exemple, dans le titre du chapitre L « Comment par Homenaz nous feut monstré l’archetype* d’un Pape » (Pléiade, p.654).
Les écrivains, romanciers ou dramaturges, ou autres, recourent parfois à l’astérisque, simple, double ou triple par discrétion, vraie ou feinte. Ainsi, Diderot intitule un de ses écrits Entretien d’un philosophe avec la maréchale de *** (Pléiade, p.1171), par réel souci de discrétion. En revanche, dans sa Satire I, sur les caractères et les mots de caractère, de profession, etc, il rapporte, à des fins satiriques, précisément, ce qu’un ami lui raconte à propos d’un « agent du clergé » envieux : «Enfin, il a obtenu, malgré bien des concurrents, l’intendance de *** pour son frère. Vous conviendrez que si l’on m’eût dit, en me mettant à table : c’est un janséniste, sans naissance, insolent, intrigant, qui déteste ses confrères, qui en est détesté, enfin, c’est l’abbé de *** ; on ne m’aurait rien appris de plus que j’en ai su, et qu’on m’aurait privé du plaisir de la découverte» (Pléiade, p.1195). L’astérisque peut suivre l’initiale d’un nom de famille (anthroponyme) qu’on ne veut pas dévoiler , ou au contraire qui est si connu que cette initiale suffit. Dans sa Confession d’un enfant du siècle, Alfred de Musset, rapportant au style indirect libre les propos d’un prêtre mondain s’en moque ainsi : « Il en venait (de Paris), connaissait tout le monde ; il allait chez madame de B***, qui était un ange ; il faisait des sermons dans son salon, on les écoutait à genoux » ( IIIème Partie, chapitre V, Paris : Garnier, 1947, p.144).
Il arrive, dans certaines œuvres, qu’un nom de lieu (toponyme) soit désigné par un astérisque, simple, double ou triple ou par la seule initiale, suivie d’un astérisque, souvent triplé. Cette pratique peut être dotée de plusieurs significations. Elle peut, à nouveau, exprimer la discrétion, comme dans On ne badine pas avec l’amour de Musset : la jeune camille a écrit une lettre «A la sœur Louise du couvent de ** » (Acte III, scène II, Pléiade, 1958, p.369). Ce peut être également une façon de rendre un lieu typique, à valeur universelle. Ainsi, l’écrivain russe Pouchkine utilise volontiers ce procédé dans ses Повести покойного Ивана Белкина Povesti Pokojnogo Ivana Belkina (Récits de feu Ivan Pétrovitch Belkine) (1834). Par exemple, la nouvelle Выстрел « Vystrel » (« Le coup de pistolet » commence par ces deux phrases : Мы стояли в местечке *** Жизнь армейского офицера известна «My stojali v mestečke***Gizn’ armejskogo oficera izvestna » (Œuvres choisies- Leningrad : Lenizdat, 1968, p.437, en russe) « Nous avions nos quartiers dans la localité de X***. Ce qu’est la vie de garnison d’un officier, on le sait de reste » (Trad. par André Gide et Jacques Schiffrin, Griboïedov, Pouchkine, Lermontov. – Œuvres. – Pléiade, p.252). Il s’agit de la petite ville de garnison exemplaire, et la répétition du procédé contribue, chez Pouchkine, à la valeur universelle de ses récits.
Dans les ouvrages philologiques, tels que des dictionnaires ou des traités de grammaire, l’astérisque, placé, cette fois, devant le mot ou la forme sous laquelle le mot est décliné, indique que ce mot ou cette forme ne sont qu’hypothétiques, ne sont pas attestés. Ainsi, les romanistes allemands, O. Bloch et W. Von Wartburg, dans leur Dictionnaire étymologique de la langue française marquent leur incertitude quant à l’origine du verbe accueillir : « Accueillir- Lat.pop. * accoligere. » (4e éd., Paris : P.U.F., 1964). De même , Maurice Grammont signale ainsi une dérivation possible, mais non attestée, du mot latin upupa : « Ce n’est pas par une simple évolution phonétique que upupa est devenu houppe en français, il n’aurait pu aboutir qu’à * ouppe » (Traité de phonétique. – Paris : Delagrave, 1939, 2e éd., p.401). David Crystal donne pour exemple *peter, qui serait la forme indo-européenne de pater, father, père, etc..et il commente : « The asteriskin front of a form, in historical linguistics, shows that the form in question is a reconstruction which has not been attested in written records » (The Cambridge Encyclopedia of Language. – Cambridge : Cambridge University Press, 1987, pp.292-293).
Marcel De Grève
Rijksuniversiteit Gent
Crystal, David. – The Cambridge Encyclopedia of Language.- Cambridge : Cambridge University Press, 1987, 2e éd.
Grevisse, Maurice. – Le bon usage. – Gembloux : Duculot, 1975, 10e éd.