ETYMOLOGIE / etymology

ETUDE SEMANTIQUE / Definitions

COMMENTAIRE / Analysis

Pour Richard Conte, de la revue Tribu (Toulouse, n°10, 1985), «graffiti serait le mot-valise d'une époque qui s'abreuve dans la marge et dans l'interligne, d'un temps qui ne croit plus totalement à la cohérente déclinaison des idées et des représentations». Cependant, si le phénomène devient (ou plutôt redevient) à la mode au XXe siècle, il ne faut pas oublier que c'est dans l'Antiquité qu'apparurent les premiers graffitis: ou la grotte préhistorique, Vallée de Merveilles, etc.. Il s'agissait d'inscriptions tracées à la main par des passants sur des monuments, ou, comme à Pompeï (le patrimoine historico-graffitique y est en effet assez important), par des gladiateurs. Ces inscriptions peuvent être considérées comme de véritables documents d'époque: elles ont permis de révéler certains détails historiques, concernant notamment l'écriture et l'évolution de la langue (le latin vulgaire par exemple), ainsi que les habitudes de vie des Grecs ou des Romains. Depuis la deuxième Guerre mondiale, avec la libéralisation des moeurs et l'amé- lioration de la liberté d'expression, les graffitis semblent s'être accrus. Mai 1968 a donné aux graffitis un caractère protestataire. Plus tard, aux Etats Unis, le mouvement graffitique gagnait du terrain, et la protestation devenait revendication d'un art. Il convient de distinguer les différents types de graffitis contemporains.

Le graffiti le plus fréquent est sans doute «l'écrit urbain». Il est bombé (appliqué à la bombe), ou peint sur les murs des villes, des écoles, etc. Ce graffiti traditionnel (puisque le plus ancien) est effectué sur des parois verticales (murs, ballustrades, panneaux etc.), ou horizontales (bancs). On le trouve parfois en surcharge sur des affiches publicitaires ou politiques détournant le message commercial comme pour en montrer la fragilité. D'une manière générale, il représente la volonté de clamer à autrui une idée personnelle. Les principaux thèmes sont axés autour de l'amour, du sexe et de la politique. Le graffiti urbain utilise à la fois les mots et toute une panoplie de symboles et de signes. La combinaison des deux donne à ce phénomène toute son originalité. On trouve sur nos murs des signes mathématiques (+,=, comme dans M+F=A), des symboles amoureux (♣), scientifiques (♀,♂), ou plus violents (la croix gammée). Le style verbal employé est simple, basé sur le type sujet-verbe-complément. Il s'agit le plus souvent en effet d'une phrase courte: «Nous sommes tous des Juifs allemands», mais percutante. Cependant, ce mouvement connaît quelques débordements que les graffiteurs «professionnels» redoutent. Ainsi, l'excès de vulgarité par exemple nuit souvent à l'appréciation des graffitis.

Parmi les graffitis traditionnels, on trouve également les graffitis de latrines. En effet, WC publics, des écoles, et des universités regorgent de graffitis. Cette activité débordante s'explique par le fait que les toilettes correspondent à un lieu bien évidemment fermé des autres, où les murs, véritables palimpsestes, reflètent souvent un dialogue plus que vulgaire. Ici, il n'y a pas de tabou, pas de retenue linguistique et picturale. Le «jeu» consiste souvent à fixer des rendez-vous d'ordre sexuel; un autre donnera une réponse et ainsi de suite, créant une sorte de roman- feuilleton. Les murs des latrines représentent les fantasmes bruts des individus, quelquefois la misère sexuelle de certains, en fait des pensées secrètes. Le vocabulaire est celui du sexe, mêlant pornographie (des dessins illustrent les textes), scatologie, homosexualité, sado-masochisme etc. L'intérêt littéraire est nul, seule la linguistique et la sémiotique y prêtent attention. La principale curiosité réside dans le fait que l'on peut penser à une sorte de psychanalyse du mur. Pour certains, l'activité des latrines aurait même une fonction cathartique! Le principal thème de ce type graffitique est le sexe, mais l'on trouve, en seconde position, la politique. Cependant, l'inspiration elle-même n'est pas directement liée aux WC...

Un autre genre graffitique s'est développé au milieu des années quatre-vingts dans les grandes villes, singulièrement à Paris: littérature pochée constituée de textes peints ou bombés au pochoir dans un lieu public. Le pochoir utilisé par souci d'esthétisme permet un tracé plus pur. Certains types d'écriture pochée accompagnent des dessins, d'autres sont consacrés à la politique, à la musique; seuls quelques uns utilisent le pochoir comme support poétique. Le mur symbolise l'éditeur qu'on ne peut pas se payer. Les graffiteurs offrent au public de rue des poésies originales et gratuites. Ils avouent leur admiration pour des poètes contemporains comme Prévert, ou certains surréalistes et s'en inspirent. Les textes sont courts et percutants:

            «j'enfile

            l'art mur

            pour bombarder

            des mots coeurs». (Miss Tic)

Les graffitis de type américain, quant à eux, sont aussi récents que les écrits ou dessins pochés. Ils se reconnaissent dans le monde à leurs couleurs vives et à la combinaison des lettres et des images. Ce mouvement prend sa source dans les ghettos new-yorkais. L'action des taggeurs est souvent en corrélation directe avec la musique (le Rap). Ils sévissent fréquemment dans le métro parce qu'ils recherchent la reconnaissance d'autrui. Ils sont capables d'effectuer une fresque en peu de temps. La plupart sont influencés par la bande dessinée (comics) et la science fiction: les héros des dessins sont des personnages caricaturaux chevauchant souvent des engins cosmiques ou imaginaires, tout cela s'entremêlant volontiers à un slogan ou un nom de code («Graffiti 1990», «Speedy Graffito» ou «Street Boys»). L'influence des graffiteurs américains inspire les Européens belges, français et allemands surtout. Les taggeurs représentent une génération d'artistes «sauvages» qui entame inexorablement son entrée dans le monde avide de l'art. Est-ce un retour vers le «Pop Art» des années 60?

Ecrire sur les murs permet sans doute la libération de soi, et permet de montrer son talent de poète ou de peintre. Les graffiteurs encourent souvent une peine de prison: ce risque ne représente-t-il pas une des motivations des artistes en art mural?France Picard

BIBLIOGRAPHIE / Bibliographie

J. Herber.– Etude sur les graffitis.– Paris : Musée des arts et traditions populaires, 1952.

Richard Conte.– «L'ordre du graffiti», in Tribu.– Toulouse, numéro X, 1985.

D. Riout, D. Gurdjian, J.P. Leroux.– Le livre du graffiti.– Paris : Editions Alternatives, 1985.

Graffitis américains

Henri Chalfant, Martha Cooper: Subway Art, Londres, Ed. Thames and Hudson, 1984.

Henri Chalfant, James Prigoff: Spraycan Art, Londres, Ed. Thames and Hudson, 1987.

Poésie pochée

C. Baroche, P. Estrella P., D. Noguez, A. Clement, I. Langlet, E. Pierrat: «La littérature pochée», numéro II de la revue trimestrielle NYX.– Paris : Ed. NYX-Les auteurs, 1985, pp. 62-83.

Thierry Mattei.– Pochoir à la une.– Paris : Ed. Parallèles, 1986.

Graffitis de type «Mai 68»

Julien Besançon.– Les murs ont la parole.– Paris : Ed. Tchou, 1968.