1. Diversité du fabliau (MDG)
Le sens premier du terme fabliau , dont la forme est picarde, est probablement : « petite fable ». C’est cette forme qui a été reprise par la critique à partir du XVIe siècle, et en premier lieu par Claude Fauchet, en 1581, dans son Recueil de l’origine de la langue et de la poésie françaises (Paris : Janet, G. Espiner-Scott) : « Nos troverres alloyent par les cours resjouir les princes, meslant quelquefois des fabliaux : qui estoient comptes faicts a plaisir (L. I, Ch. VIII).Toutefois, si de nombreux fabliaux localisés proviennent de Picardie, d’autres viennent d’Artois, de Flandre, du Hainaut, et certains de la Champagne, de Normandie, voire d’Angleterre. Quant au sens, les médiévistes actuels ont pu s’accorder sur la définition minimale qu’a donnée du genre, répandu essentiellement au XIIIe siècle, Joseph Bédier, dans son ouvrage Les fabliaux. Études de littérature populaire et d’histoire littéraire du Moyen Âge (Paris : Émile Bouillon, 1893 ; Nouvelle éd. Genève : Slatkine ; Paris : Champion, 1982). Celui-ci définit tout simplement les fabliaux comme des « contes à rire en vers » (p. 6). Les fabliaux sont effectivement de courts récits, à narrer et non à chanter, dont la plupart sont groupés dans des recueils qui fournissent, de façon générale, un nombre impressionnant de chansons et d’histoires de toutes tailles et de tous genres. Les copistes désignent habituellement quant à eux par le terme fabliaux de petits récits où l’un des personnages est ridiculisé. Parfois, au Moyen Âge, le terme s’est appliqué à des fables proprement dites, mettant des animaux en scène et à d’autres types de textes, des dits, des débats, des nouvelles, des romans d’aventures. Aux Pays-Bas, où le genre s’est introduit, il révèle un caractère agreste, ce que rend le terme en moyen néerlandais boerde (prononcer bourde !), dérivé de boer ( « paysan »). Toutefois, malgré ce flottement terminologique au Moyen Âge, le genre a pu être cerné par la suite, les auteurs d’une soixantaine de textes les ayant appelés eux-mêmes « fabliaux », d’autres textes ayant été rattachés au genre par voie d’extrapolation.
Comme pour tout genre, les fabliaux sont identifiables par un ensemble de traits. D’abord, ils sont en général courts, le plus court comptant 18 vers, le plus long environ 1200, leur longueur moyenne étant de 300 à 400 vers. Outre leur forme, narrative, et fondée sur une aventure unique, ils se distinguent par leur mètre, l’octosyllabe à rimes plates, ce qui les rapproche de la prose rythmée. Les sujets propres au genre se retrouvent dans le fonds folklorique de plusieurs pays, du moins européens, mais ce qui caractérise les fabliaux, c’est le « gabet », c’est-à-dire la moquerie. L’unique but du gabet est de faire rire le public. Les histoires qui sont racontées s’appuient sur des constantes, malgré leur diversité. Les situations qui sont peintes impliquent les mêmes personnages, le curé qui se conduit mal, le mari cocu et content, l’amant doux et sympathique, le vilain toujours rossé, le ménestrel toujours aimable et aimé, la femme toujours prête à se payer la tête et les « cornes » de son mari. De fait, comme le montre Philippe Ménard dans son livre sur Les fabliaux, contes à rire du Moyen Âge (Paris : P.U.F., 1983), ce sont les histoires d’adultère qui dominent et : « En dehors des intrigues triangulaires et des aventures érotiques, les ruses et mésaventures constituent deux pôles importants de la thématique des fabliaux » (p. 24). Et, même si certains fabliaux affichent une « moralité », même si certains se présentent comme didactiques voire édifiants, tels La housse partie de Bernier (XIIIe siècle), Le prêtre et le chevalier, Le vilain ânier, Le tombeur de Notre-Dame, l’intention fondamentale du fabliau est de faire rire du personnage dupé.
On peut diviser les fabliaux selon les sujets, en trois catégories : les fabliaux gaulois, les fabliaux obscènes et les fabliaux psychologiques.
Les fabliaux gaulois sont pour la plupart construits sur un calembour, ou sur un quiproquo assez naïf. Ils sont pleins de bon sens et ne visent qu’à faire rire. En font partie Estula et, par exemple La bourgeoise d’Orléans, un « classique des histoire d’adultère », selon Philippe Ménard, dans la préface à son édition critique des Fabliaux du Moyen Âge (Genève : Droz, 1979, t. I, p. 12) et surtout Les trois aveugles de Compiègne de Cortebarbe (XIIIe siècle), histoire « habilement composée et finement écrite » (Ibid.), d’un clerc qui dupe trois aveugles en feignant de leur remettre une pièce d’or, puis l’hôte de la taverne où il les a rencontrés
Les fabliaux obscènes sont souvent considérés comme tellement répugnants que, dans les éditions postérieures, on n’a même pas osé les imprimer complètement : les passages jugés trop lestes sont remplacés par des points. Il va sans dire que ce procédé laisse la porte ouverte à des interprétations plus osées encore que ne permettrait l’original. Pour avoir des textes complets, on est obligé de s’en reporter à des éditions en fac-similé. Il n’est pas sans intérêt de rappeler que ces fabliaux, dont on ne compte qu’une dizaine environ, pouvaient être lus dans les chambres des dames. On peut citer par exemple Du C.. de Gautier Le Leu, probablement un clerc déclassé, en querelle avec un ordre religieux, auteur de fabliaux le plus fécond du XIIIe siècle : dans celui-ci, il caricature une vie de saint et parodie les héros chevaleresques. On peut citer également ce fabliau anonyme qu’épingle Joseph Bédier comme le « récit d’un songe odieusement déshonnête » (p. 337) : La damoiselle qui sonjoit.
Les fabliaux dits psychologiques sont les plus intéressants, bien que la brièveté du récit ne permette pas une psychologie approfondie. Il en reste deux célèbres : La veuve de Gautier Le Leu, satire des défauts alors attribués aux femmes et Le vilain qui conquist paradis par plaist. Ce dernier est significatif pour le caractère irrévérencieux du genre, caractère que l’on retrouve jusque dans les contes dévots. En effet, dans ce fabliau, l’admission au Paradis est refusée à un vilain, mais il se met à discuter et fait du chantage à l’égard de saint Pierre, de saint Thomas et de saint Paul en évoquant des faits scabreux de leur propre vie terrestre.
En fait, tous les fabliaux associent à leur volonté de divertissement la mise en avant de la recherche du plaisir et de la jouissance charnelle, défiant ainsi les valeurs morales et religieuses traditionnelles, transgressant les tabous. Plus précisément, partant de la manière dont la ruse est « auréolée de prestige », Ph. Ménard, dans son ouvrage de 1983 sur Les fabliaux..(Op. Cit.), y voit la source d’une « morale de l’efficacité », d’un « renversement de valeurs » (p. 117). Celui-ci, s’il ne va pas jusqu’à l’« immoralisme », s’il ne remet pas en cause la foi ni les dogmes chrétiens, promeut le plaisir comme dieu le temps d’une histoire, et un « amoralisme » souriant. Le médiéviste fait remarquer : « Nos conteurs se contentent d’oublier un instant à des fins divertissantes les exigences de la morale chrétienne » (p. 141).
Eu égard au milieu référentiel privilégié par les fabliaux, la vie des bourgs, les maisons, les tavernes, les auberges, aux sujets, au « réalisme terre à terre » et au ton, bonhomme, comique voire burlesque, de la majorité des fabliaux, à leur « conception gaie et ironique de la vie », Joseph Bédier a émis l’hypothèse qu’en opposition avec la littérature courtoise, « Les fabliaux naissent dans la classe bourgeoise, pour elle et par elle ». Ils représenteraient l’esprit bourgeois de l’époque : « Il y a d’un bourgeois du XIIIe siècle à un baron précisément la même distance que d’un fabliau à une noble légende aventureuse. À chacun sa littérature propre : ici la poésie des châteaux, là celle des carrefours » (p. 329). Il se contredit cependant par la suite en reconnaissant que parmi les fabliaux, « l’un des plus véritablement grossiers que nous possédions » (p. 339), montrant des duels d’ « équivoques » entre seigneurs et grandes dames, Le sentier battu de Jean de Condé, ménestrel des comtes de Flandres, et bien d’autres de la même veine furent récités en de hautes cours . Autre témoignage à ajouter ici, Watriquet de Couvin, auteur du fabliau, plutôt scatologique, Les trois chanoinesses de Cologne (début du XIVe siècle), précise clairement : « Ce sont risees pour esbatre/ Les rois, les princes et les contes ». En fait, les fabliaux s’adressaient à tous les publics. Ils figuraient au répertoire des mêmes jongleurs. Dans la controverse sur le public des fabliaux, le médiéviste danois Peter Nykrog, dans son livre sur Les fabliaux (Genève : Droz, 1973, éd. orig, København, 1957), prend le contre-pied de Joseph Bédier. Il argue que l’utilisation des motifs de la littérature courtoise, dans des situations et pour des personnages contraires à l’éthique courtoise fait naître le burlesque, mais que, de ce fait, le fabliau ne peut s’adresser qu’à un public courtois, seul capable de percevoir la dérision. C’est tout aussi partiel. Ce qui est certain et qu’on peut retenir des observations de Nykrog, c’est l’opposition du fabliau aux genres courtois par le style : « le style bas ». Dans les salles d’auberges et les carrefours, les fabliaux étaient diffusés par les goliards, moines défroqués et universitaires déclassés courant les routes et disant des histoires pour quelques sous. Quant aux auteurs, ils étaient de toutes les conditions : il y a autant de clercs que de chevaliers et de bourgeois qui écrivent des fabliaux. Il s’ensuit que ces œuvres offrent un double intérêt, littéraire et social, dans la mesure où l’on peut y découvrir toute la société médiévale. Toutefois, comme le précise Philippe Ménard, en 1979, dans la préface à son édition de Fabliaux .. « Ces textes alertes et allègres nous font entrevoir rapidement la vie quotidienne du Moyen Âge », « Nos conteurs ne s’attardent jamais : une touche, une silhouette leur suffisent pour évoquer le réel. Leur ambition est de conter prestement une aventure piquante » (p. 13).
Environ 125 à 150 canevas de fabliaux ont été conservés. De plusieurs d’entre eux il reste même quatre ou cinq versions.
La date des œuvres est moins connue. Le genre, qui a fleuri surtout au XIIIe siècle, a pu être constitué dès la fin du XIIe siècle, si l’on en croit Charles Foulon, dans son ouvrage sur L’œuvre de Jehan Bodel (Paris : P.U.F., 1958), selon lequel les fabliaux de cet auteur datent des années 1190. On peut, par exemple citer Brunain, la vache aux prêtres, qui raille l’avidité du clergé, Le vilain de Bailleul, histoire d’un mari trompé, Le souhait insensé, histoire d’un rêve obscène. En revanche, la date de disparition des fabliaux est plus ou moins connue : cette date se situerait aux environs de la mort de Jean de Condé, en 1340. Non que les fabliaux cessent de paraître à ce moment, mais depuis lors ils ne se transmettent plus sous la forme de vers : tout en diminuant sensiblement en nombre, ils sont, dès cette époque, écrits en prose. Toutes ces œuvres ont été traduites et répandues dans la plupart des langues européennes. Ils ont inspiré les Schwankmären allemands et des auteurs comme Boccace, dans certaines nouvelles du Decamerone, Chaucer, dans un grand nombre de Canterbury Tales, La Fontaine, dans certains de ses Contes.
En amont, comme les textes ne sont pas datés de façon précise, la genèse et l’histoire du genre restent difficiles à retracer. Joseph Bédier examine longuement avant de les mettre en doute trois théories : la « théorie aryenne », selon laquelle les fabliaux renfermeraient des traces d’une mythologie aryenne, la « théorie anthropologique » qui aurait détecté dans les fabliaux des survivances de mœurs et de croyances abolies et la « théorie orientaliste » qui fait remonter le genre à l’Inde des temps historiques. Il en conclut que l’origine des fabliaux n’est d’aucun temps ni d’aucun pays. Plus tard, en 1983, Philippe Ménard admet qu’on puisse « supposer une certaine parenté entre la fable et le fabliau qui relèvent du genre bref » (p. 225). Sans oublier que le fabliau a pu conserver le caractère didactique et la « moralité » de la fable. Mais, affirme finalement ce médiéviste moderne : « Des conditions de naissance du fabliau nous ne connaissons rien » (p. 226).
Marcel De Grève
Rijksuniversiteit Gent
2. Histoire du fabliau
Le terme fabliau (pl. fabliaux) communément employé par les philologues modernes pour désigner les quelque cent cinquante pièces que l'on possède encore d'un genre narratif court du XIIIe siècle remonte à des manuscrits picards où il sert déjà à désigner un genre littéraire. La première étude sur ce genre (Claude Fauchet, Recueil de l'origine de la langue et poésie française, Ryme et Romans, Paris, 1581) l'adopte. L'emploi du mot fut fixé par l'étude fondamentale de Jean Bédier et l'édition encore aujourd'hui indispensable de Montaiglon-Raynaud (1872-90). Francisque Michel et Gaston Paris ont préféré la forme parisienne.
Les variantes du mot fabliau sont les plus courantes dans les manuscrits (du XIIIe et du début du XIVe siècle) ce qui justifie l'usage moderne. On peut enregistrer les formes suivantes:
sujet sg./rég. pl.: fabliaus (attesté 33 fois dans le recueil de Montaiglon-Raynaud), variantes: flabliaus (1 fois), fabliaux (1 fois), fablaus (1 fois); rég. sg./suj. pl.: fablel (38 fois), var.: fabel (2 fois), flabel (13 fois), flablel (1 fois), fabliau (3 fois).
La forme de la région parisienne, fableau est attesté de la manière suivante: suj. sg./rég. pl.: fableaus (2 fois), var.: flabeaus (1 fois); rég. sg./suj. pl.: fablel, var.: flabeau (1 fois), fableau (2 fois), flabeax (1 fois). De plus; on trouve: fabler (rég. sg., 2 fois) et fabelet (rég. sg., 1 fois).
Un auteur de fabliaux (Jean de Condé) s'appelle lui-même: rimoieres de fabliaus (Montaiglon-Raynaud CXXX, v. 210). Une personne qui sait dire (et faire?) des fabliaux est un fableor (fabloier (trover fablel (MR VL, vv1/) et fere fablel (MR CLI, vv. 248/49). La récitation des fabliaux est exprimée par: dire fablel (MR CXXXIII, v. 213) et conter fablel (MR XLVI, v. 1).
2. Sémantique du genre:
Ce fut Bédier qui formula la définition la plus célèbre: «Les fabliaux sont des contes à rire en vers» (Bédier, p. 36). Après lui, les érudits (à l'exception de Jodogne, Le Fabliau, Turnhout, 1975, pp. 22/23) ont renoncé à proposer une telle définition courte et absolue du genre. On préfère aujourd'hui décrire tous les traits caractéristiques des fabliaux, en les comparant souvent avec ceux des autres genres narratifs courts du Moyen Age (lai, fable, dit, etc.). Quelques chercheurs essaient aussi de trouver les traits caractéristiques du genre dans le concept littéraire des poètes médiévaux eux-mêmes. Pour comprendre ce concept, on analyse l'emploi des noms de genres dans les textes médiévaux. L'utilité de cette méthode a été souvent niée à cause du manque de précision de la terminologie médiévale, qu'on a cru constater (P. Zumthor, Hist. litt. de la France médiévale (VIe -XIVe siècle), Paris, 1954, p. 239). Ceux qui emploient la méthode en question (p. ex. R. Kiesow, Die Fabliau, Bensberg, 1976, p. 17-21) doivent en effet expliquer: 1. pourquoi quelques textes qui n'appartiennent pas au genre des fabliaux (par leur structure et leur contenu) sont désignés par ce terme (Le Dit des C., MR XL, v. 53), 2. pourquoi on trouve dans les fabliaux typiques non seulement le terme «fabliau» mais aussi «conte» (fréquemment), «rimme» (MR XXXVI, v. 258), «essanple» (MR XLIX, v. 5), «provierbe» (MR vol. 6, App. III, v. 11), «reclaim» (MR VI, v. 5), «fable» (MR CXI, v. 1), «dit» (MR LXXXVIII, v. 2). Considérant le premier problème, Kiesow a observé que les textes erronément désignés par le terme «fabliau» se trouvent toujours auprès des groupes de fabliaux dans les manuscrits. Il en déduit que les désignations fautives peuvent s'expliquer par la répétition automatique d'un scribe qui copiait un manuscrit contenant surtout des fabliaux. En ce qui concerne le deuxième problème, on peut constater que «conte» et «rimme» sont des termes généraux appliqués à beaucoup de genres différents. «Fable» et «dit» peuvent aussi avoir le sens large de «récit en vers». De plus pour «fable» on peut supposer qu'on a parfois employé le nom de la source (fable) au lieu du nom du genre (fabliau). La confusion des genres chez Jean de Condé (Le Dit dou Pliçon, MR vol. 6, App. II; Le Dit de la Nonnette, MR vol. 6, App. III sont des fabliaux d'après leur contenu et leur structure) marque la fin de l'histoire du fabliau. «Essanple», «provierbe» et «reclaim» sont des termes empruntés à d'autres genres et employés comme «pars pro toto» parce que la «morale» (formée souvent par un proverbe ou «reclaim») est une partie non obligatoire mais fréquente dans les fabliaux. Le caractère exemplaire enfin ne résulte pas de l'action des fabliaux mais il est une exigence de la «morale» ajoutée souvent assez artificiellement aux textes.
Jusqu'à présent la liste des pièces considérées comme fabliaux a toujours été soumise à de grands changements à cause des différentes définitions en usage. Dans le recueil de Montaiglon-Raynaud on trouve p. ex. 150 compositions, pour 148 chez Bédier et 160 chez Nykrog. Il existe un corpus de 60 fabliaux (appelés par Kiesow, p. 148/49 «fabliaux proprement dits») désignés comme tels dans les manuscrits et caractérisés par des traits communs qui sont généralement admis pour les fabliaux. On peut y ajouter un groupe d'environ 65 fabliaux (liste de Kiesow, p. 150/51) qui ne sont pas désignés par le terme «fabliaux» dans les manuscrits mais dont la structure et le contenu correspondent aux «fabliaux proprement dits».
Traits caractéristiques du contenu et de la structure des fabliaux:
1. a) La brièveté (le fabliau moyen a 250 vers, mais il y en a de 100 à 200 vers, de 200 à 600 vers et parfois davantage) provoque la concentration sur les événements importants. Elle formait une règle pour les auteurs de fabliaux (MR LVIII, vv 1-5).
b) A l'exception de MR XXXII, tous les fabliaux sont écrits en vers octosyllabes à rimes plates sans coupure strophique (mètre d'ailleurs typique de toute l'œuvre narrative de l'époque).
c) Abstraction faite de prologue (non obligatoire) et de la morale finale, l'action proprement dite d'un fabliau typique consiste en un ou plusieurs épisodes dont le style est souvent dramatique (emploi fréquent du dialogue) et qui sont structurés en fonction d'un point culminant (une idée ou un jeu de mots surprenant, des conséquences imprévues etc.).
2. Le contenu des fabliaux est presque totalement dépourvu des éléments féeriques ou magiques essentiels dans les lais (exceptions probablement parodiques: MR LX, MR XLVII).
Dans le fabliau «De Sire Hain et de Dame Anieuse» (MR VI), le tailleur Hain et sa femme se battent dans la cour de leur maison pour décider qui portera désormais la culotte dans leur ménage. Ce «noble» combat est décrit à la manière des duels chevaleresques.
Comme les fabliaux se moquent de tous les idéaux (religieux et courtois) on a du mal à prendre au sérieux leur caractère prétendument exemplaire. Les poètes renoncent pourtant très rarement à y introduire une partie morale (D'après Nykrog pp. 100-103, peut-être à cause des exigences de l'enseignement scolaire sur la composition littéraire). D'ailleurs, la «morale» n'est pas toujours reliée au texte d'une manière logique, si bien que l'on trouve parfois une tension comique entre l'action et les réflexions édifiantes de la fin (MR LVII, v. 307 suiv.). Nykrog trouve là un argument de poids pour défendre la thèse selon laquelle les fabliaux sont une parodie des fables de Marie de France.
3. La transmission des fabliaux, les poètes, le public
On connaît aujourd'hui 36 manuscrits dans lesquels sont conservés des fabliaux (Nykrog, p. 310/11; P. Ménard, Fabliaux français du Moyen Age, Genève 1979, t. 1, p. 8). Les plus importants sont les suivants: BN f fr. 837 (fin XIIIe siècle), Bern Bürgerbibl. 354 (XIVe siècle), Berlin, Hamilton 257 (XIIIe siècle), BNffr. 19152 (début XIVe siècle), BN f. fr. 837 contient de nombreux textes dont la rédaction est considérée généralement comme supérieure aux autres versions conservées. Les fabliaux sont mélangés avec d'autres pièces courtes (récits religieux ou didactiques) dans les manuscrits. Le fait que les fabliaux sont toujours transmis par groupes s'explique d'après la théorie de Nykrog (p. 48 suiv.) par l'habitude des collectionneurs de fabliaux de faire écrire à un jongleur passant le ou les fabliaux de son répertoire sur un feuillet et de laisser «recopier le tout par un même copiste sur un parchemin régulier» (Nykrog, p. 48).
Ceux qui ont écrit et diffusé des fabliaux proviennent de classes très différentes. Il y a des chevaliers «récitants amateurs» (Nykrog, p. 28), des jongleurs, des clercs (MR XV, v. 2), des ménestrels attitrés à la cour d'un seigneur (Jean de Condé, Watriquet de Couvin).
La question de savoir à quel public s'adressaient les fabliaux est fondamentale pour la recherche sur ce genre. Les deux pôles de la discussion sont formés par les deux thèses de Bédier et de Nykrog. Bédier fait une distinction très nette entre «la poésie du château» (roman courtois) et «celle des carrefours» (fabliaux). La dernière serait le produit de l'esprit de la classe bourgeoise se constituant au XIIIe siècle. Mais Bédier lui-même doit admettre le fait que les fabliaux étaient récités dans les cours nobiliaires (la promiscuité de genres «courtois» et de genres «populaires» dans les manuscrits en est une preuve). Nykrog quant à lui affirme qu'il est impossible de séparer le fabliau des milieux courtois:
«Il y trouve son public, reflète les idées littéraires et sociales qui leur sont propres. Sa face comique présuppose très souvent chez les auditeurs une assez bonne connaissance de la littérature spécifiquement courtoise.» (Nykrog, p. 227) Depuis l'œuvre de J. Rychner (Contributions à l'étude des fabliaux. Variantes-Remaniements-Dégradations, Neuchâtel 1960), les chercheurs essaient en général de concilier les deux aspects. Rychner distingue les formes originales des fabliaux qui sont d'un niveau littéraire élevé et destinées à un public courtois des formes remaniées et dégradées par l'usage des jongleurs qui sont destinées à un public populaire.
Des recherches plus récentes insistent à nouveau sur l'idéologie bourgeoise dans les fabliaux (Kiesow, pp. 79-106, l'article de Bianciotto) sans nier pourtant que les nobles aussi appartenaient au large groupe de ceux qui s'intéressaient à ce genre.
4. Histoire du genre
Il est impossible de décrire l'évolution du genre des fabliaux puisqu'aucun fabliau n'est daté. Le premier auteur dont nous connaissons l'œuvre est Jean Bodel (1165(?)-1210). Il a écrit huit fabliaux et une fable (énumérés par lui-même au début de son fabliau «Des deus chevaus»). Ce sont des fabliaux à un épisode dont la figure typique est le vilain complètement naïf, toujours trompé. Trois sur les huit fabliaux abordent déjà un sujet érotique. On suppose (par comparaison avec les autres genres narratifs) que les fabliaux sont caractérisés dans la seconde phase de leur évolution par des suites de plusieurs épisodes assez indépendants (Des trois aveugles de Compiengne, par exemple). Plus ils sont longs et complexes, plus seraient-ils tardifs. C'est au commencement du XIVe siècle que les fabliaux disparaissent. Le dernier poète de fabliaux, Jean de Condé, qui est connu comme poète de «dits» appelle ses fabliaux «truffe» et «dits». Pour lui, ces pièces ne forment plus un genre indépendant.
Le fabliau appartient au nord de la France. La seule pièce d'origine provençale connue est le «Castia-Gilos» (éd. par L. Cluzel, ds: Annales du Midi, 66 (1954), p. 317-26).
C'est dans le deuxième quart du XIIIe siècle qu'écrivit le Stricker en Allemagne les premiers «Schwankmären», un genre correspondant à celui des fabliaux en France. «Le conte comique en vers allemands doit donc vraisemblablement s'expliquer ou bien comme une imitation du genre français, ou bien comme le produit des mêmes forces que nous avons supposées actives dans la formation des premiers fabliaux français» (Nykrog, p. 258). Quelques thèmes des fabliaux ont été repris plus tard dans les nouvelles de Boccace, chez Chaucer, Rabelais, La Fontaine et Molière.
Gertrud Meyer
Universität Göttingen
II. Le fabliau, genre français ou genre universel.
A propos de l'histoire du genre évoquée in fine par Gertrud Meyer, on remarquera deux interprétations du terme fabliau. La majorité des critiques, du moins des médiévistes considèrent le fabliau comme un genre spécifiquement français fleurissant aux XIIe et XIIIe siècles. Du Nord de la France, le genre aurait rayonné ailleurs en Europe; il aurait aussi influencé formellement et thématiquement des genres voisins. Il n'y a pas de doute que l'on puisse retrouver des éléments du fabliau français hors de l'oïl.
Le terme fabliau sert aussi, dans la tradition de l'école comparatiste dite américaine (depuis le congrès de l'A.I.L.C. à Chapel Hill), à désigner un type de littérature, qui trouve certes une forme et une thématique exemplaires dans le Nord de la France au XIIe siècle, mais qui peut aussi se manifester à toutes les époques et dans tous les pays. Le type d'histoires représenté par le fabliau se rencontre notamment dans la littérature orientale pré-chrétienne et dans la littérature latine. Dès le XVIIIe siècle, des pénitentiels semblent mettre en garde contre les fabliaux avant même leur émergence comme genre reconnu. Certaines nouvelles pourraient d'ailleurs aisément être considérées comme des fabliaux en prose. L'influence française suffit-elle à expliquer des exemples aussi divers que le Miller's Tale et le Reeve's Tale des Contes de Cantorbéry de Chaucer, le Décaméron de Boccace, en Allemagne les récits de C.F. Gellert et, en Russie, de I.A. Krylov? Les genres médiévaux de contes drôlatiques en vers en Europe non francophone désignés comme fabliaux ou rapprochés des fabliaux sont loin du devoir systématiquement leur manifestation au fabliau français. Le cas du fabliau néerlandais, la boerde, (v. le commentaire III ci-après) fait plutôt penser à des développements parallèles et peut-être inter-influencés désignés commodément par l'appellation française. Dans cette perspective, il y aurait donc un type d'œuvres littéraires s'exprimant au cours des âges et selon les cultures dans des genres caractéristiques et dont les fabliaux français du Moyen Age constitueraient la manifestation la plus remarquée par l'histoire littéraire occidentale, mais pas nécessairement la matrice. Les questions de l'origine du fabliau comme «conte à rire en vers» et de l'influence ou de la diffusion du fabliau français en Europe restent liés aux problèmes de définition et de dénomination. Les interactions de la narration et du théâtre, entre le répertoire de la prose et de la versification fait qu'il est souvent difficile d'attribuer à une forme l'origine d'une narration ou de suivre la diffusion d'un genre par son contenu. Un consensus sur la distribution des genres et leur appellation ne manquerait pas d'avoir un caractère conventionnel. Le fabliau, narration, doit-il quelque chose au théâtre, ou peut-on considérer que le proverbe ou la farce sont parfois des fabliaux dramatiques? Si l'on considère le ton satirique et moralisateur comme des éléments caractéristiques de définition du fabliau, quelles limites, quels jeux d'interactions et d'influences, quelles antériorités faudrait-il attribuer à des appellations concurrentes comme dit, fable, conte, exemplum, facétie (un fabliau en prose moins la satire et la morale?)
Les attestations d'usage du terme fabliau dans la critique contemporaine généralement inscrivent de facto le genre dans la problématique générale du conte (cela en conformité avec l'appellation médiévale du fabliau), exemple «les fabliaux, contes à rire du Moyen Age» (titre de la communication de C. Jouet-Pastre et M.H. Gimento au Congrès National des Professeurs de français à Florianópolis, Brésil, mars 1991). Le fabliau est donc perçu comme une variété du conte définie par
- a) un type de comique
- b) une forme généralement versifiée
- c) une référence au Moyen Age européen et souvent spécifiquement français comme modèle.
Cette opposition entre fabliau considéré, d'une part au sens strict, comme genre médiéval français ayant exercé une grande influence en Europe et d'autre part fabliau au sens large comme type narratif universel, rappelle la relativité de toute historiographie et de la théorie des genres. C'est surtout après Joseph Bédier que l'on parle de fabliaux. Les auteurs de fabliaux eux-mêmes désignaient leur œuvre comme des contes, fables, dits, etc (v. le commentaire); cette dénomination elle-même n'était pas limitée à ce que l'on a appelé plus tard fabliau, s'étendant à toute forme narrative...
On dira même que le fabliau comme genre défini est une désignation de l'historiographie littéraire du XIXe siècle à l'époque de la vogue du Moyen Age.
Jean-Marie Grassin
Université de Limoges
Editions:
A. de Montaiglon et G. Raynaud.- Recueil Général et Complet des Fabliaux des XIIIe et XIVe siècles, imprimés ou inédits, publiés avec notes et variantes d'après les manuscrits.- Paris, 1872-1890, 6 vol.
Ph. Ménard.- Fabliau français du Moyen Âge.- Genève, 1979, t. 1. (TLF 270).
N. van den Boogaard, W. Noomen, L. Geschiere.- Nouveau Recueil Complet des Fabliaux.- Amsterdam/Groningue (Neophilologus 61), Groningue 1977, pp. 333-346.
Etudes Générales:
Aubailly, Jean-Claude.– Fabliaux et contes moraux du Moyen Âge.– Paris : Librairie générale française, 1987.
Bédier, Joseph.– Les fabliaux. Études de littéraire populaire et d’histoire littéraire du Moyen Âge.– Genève : Slatkine ; Paris : Champion (Bibliothèque de l'Ecole des Hautes Etudes, IVe section, 98), 1982 (éd. orig. 1893, la plus récente: 1969).
Boutet, Dominique.– Les fabliaux.– Paris : Presses Universitaires de France, 1985, « Études littéraires ».
Brusegan, A.– Fabliaux.– Paris: 10/18, n̊2469.
Dubuis, Roger.- Les cent nouvelles nouvelles et la tradition de la nouvelle en France au moyen âge.- Paris: Presses universitaires de Grenoble, 1975.
Dufournet, J.- Fabliaux du moyen âge.- Paris: GF Flammarion, n̊972.
Foulon, Charles.– L’œuvre de Jehan Bodel. – Paris : Presses Universitaires de France, 1958.
Lorcin, Marie-Thérèse.- Façon de sentir et de penser: les fabliaux français.- Paris: Champion, 1979.
Ménard, Philippe.- Les fabliaux. Contes à rire du Moyen Âge.- Paris: Presses Universitaires de France, 1983.
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Intégrer par ordre alphabétique ou compléter:
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