Subst. fém. en français, imagene vers 1050, puis en moyen anglais par le français, du latin imago, «imitation, représentation, forme ressemblante, portrait, tableau, statue, masque, simulacre». De la racine im- d'où imitor, et, avec aspiration sifflante, sim d'où similis apparentés morphologiquement et sémantiquement à image.
1. (Beaux-Arts). Représentation matérielle en deux (dessin) ou trois (dans certaines langues l’équivalent du mot image peut désigner aussi les statues) dimensions sur le principe de la ressemblance d’une réalité («ce qui existe effectivement à l’extérieur du sujet»). V. les articles ESTHÉTIQUE, FORME (sens 2), IMITATION, MÉTASTABILITÉ, MIMÈSIS, MIROIR, PEINTURE, PORTRAIT, RÉALISME, RÉEL; RÉALITÉ, SIMULACRE, SYMBOLE.
2. (Poétique). Description verbale des traits saillants d’un objet absent permettant à l’esprit de se le représenter.
3. (Stylistique, Rhétorique). Comparaison. Évocation d’un objet absent ou abstrait au moyen d’un autre, d’une situation, d’un personnage avec lesquels on le compare en raison de points communs qu’il partage avec eux. V. les articles COMPARAISON, MÉTAPHORE.
(Psychologie)
4. Représentation mentale plus ou moins imaginaire d’un objet réel fantasmé ou de soi-même, d’une autre personne, d’un phénomène. V. les articles AUTOREPRÉSENTATION, IMAGOLOGIE, VISION. Évocation d’une réalité.
(Imaginaire)
5. Apparence de réalité qui se présente à l’esprit. V. les articles FANTASME, SIMULACRE.
Image: représentation, métaphore ou idée de la réalité (JMG)
Il s'agit d'un terme complexe dont les emplois varient dans l'histoire des théories artistiques selon les époques ou les orientations idéologiques des différentes cultures. Les usages se rattachent à trois conceptions différentes de la notion d'image. Nous essayons d'en dégager la théorie de l'image implicite dans le discours sur la représentation. L'image est elle-même un discours que la pensée, l'«imagination» tient sur le monde. Elle est ainsi une interprétation du réel. Elle est aussi une écriture, dans la mesure où elle est la trace d’une expérience cognitive, et où elle constitue un langage permettant d’exprimer ce dont la pensée discursive et le discours rationnel savent mal rendre compte. L’image n’est pas un objet, encore moins une chose en soi, elle est une relation fantasmée à un objet. Quand l’énergie symbolique est particulièrement forte et quand elle se développe sous forme de récit, comme dans une sorte de métaphore filée, elle devient mythe. Nous considérons donc d’abord l’image comme représentation, mais aussi comme allégorie et comme fantasme de la réalité.
I. L'image comme représentation ou imitation d'un objet de la réalité.
L'image est d'abord une représentation sur le principe de la ressemblance par les arts graphiques ou plastiques d'une réalité absente ou abstraite. L'image visuelle serait ainsi la forme donnée dans la matière à l'idée d'un objet. V. les articles ART, ARTIFICE, ESTHÉTIQUE, FORME (sens 2), IMITATION, MÉTASTABILITÉ, MIMÈSIS, MIROIR, PEINTURE, PORTRAIT, RÉALISME, SYMBOLE.
C'est ce type d'image qui est formellement défendu par le premier Commandement de Dieu dans les trois religions monothéistes: "Tu ne te feras aucune image sculptée, rien qui ressemble à ce qui est dans les cieux là-haut, ou sur la terre ici-bas, ou dans les eaux au-dessous de la terre" (Exode, 20:4). L'image fétichisée deviendrait une sorte d'idole, un simulacre («représentation qui n’a pas les propriétés de la réalité», en latin species ou imago, en grec έδϖλον) qui détournerait la vénération que l'homme doit au Dieu unique même pas sur une créature, mais sur un artéfact.
Le débat sur les images a été vif entre les juifs, les chrétiens et les musulmans. Chez les chrétiens, la querelle des iconoclastes a été tranchée dans la confession orthodoxe en faveur des iconodules pour qui l’icône est un véritable sacrement de la rencontre de Dieu, une confirmation de l’Incarnation. En Occident, le protestantisme affirme son aversion pour les images, prohibant les représentations visuelles de Dieu, mais tolérant, voire utilisant celle du Christ et les images profanes. Luther avait en effet accepté l’image pédagogique qui est conforme à la tradition platonicienne de l’image laissant entrevoir la vérité : elle prolonge la méditation. La fonction esthétique est la seule qu’admet Jean Calvin dans la mesure où l’image profane est un témoignage de la beauté de Dieu.
Encore moins que l’image plastique, l’image poétique n'est ni la réalité, ni un calque de la réalité; mais l’évocation d’une réalité percue, une réalité reconstituée mentalement dans ses traits saillants grâce à l'art de l'écrivain un effet du réel. Elle place le lecteur dans une disposition d'esprit, une posture qui lui permet de «voir» mentalement l'objet représenté, pas de le voir physiquement mais de l’imaginer en faisant appel à son expérience, à ses souvenirs, à sa culture, à ses lectures. Elle entretient donc un rapport au vrai, à une vérité restituée; en cela elle peut-être plus ou moins figurative ou réaliste. Rien n'est moins réel d'ailleurs que le réalisme: il fonctionne en vertu d'un code, d'une convention au sein d’un texte composé dans les visées d’une relation entre un auteur et un lecteur. L’image qui est en elle-même une illusion permet d’évoquer le monde, de le faire mieux voir. L'image littéraire est ainsi un fait de style, effet de texte ; une sorte d'anamorphose ; si le lecteur-spectateur ne se situe pas dans la bonne position, dans la bonne disposition, il ne voit rien. L’image apparaît à partir des points de vue du texte, celui où l’auteur place son lecteur.
Les théories idéalistes de l’art portent sur le processus de transmission d’idées ou images mentales de l’esprit d’un émetteur vers celui du récepteur quelque soit le canal ou le support physique empruntés. On retrouve dans l’Arcadia de Sidney (1590-1593) cette notion de l’image comme idée ou fore-conceit (préconception) qui précède la réalisation matérielle de l’œuvre et qui est reconstituée mentalement par le récepteur dans l’interprétation.
Toute image est un codage de la réalité. Elle doit donc être décodée par l'observateur. C'est donc une question de perception et de réception. Le code s'exerce notamment dans le choix des éléments caractéristiques qui feront «apparaître» la réalité, dans la réduction d'échelle ou l'agrandissement, le point de vue et la perspective, la perception des couleurs ou le passage au noir et blanc, la réduction à deux dimensions d'un objet en relief, la stylisation des formes, l'ornement ou le dépouillement, etc. Ces codes sont inscrits dans la culture, de sorte que toutes les représentations, aussi réalistes qu'elles veulent être, ne sont pas entièrement lisibles dans un contexte, une situation, une tradition, une civilisation autre que celle qui a produit l'image. L'interprétation de l'image, c'est-à-dire son décodage à l'intérieur d'un même système peut d'ailleurs être problématique, soit que l'artiste ait mal fait son travail, soit qu'il ait introduit des éléments de brouillage afin de rendre l'image polysémique et pour là-même apte au symbole, soit que l'observateur interprète, reconstruit, décode l'image à sa façon, c'est-à-dire selon ses visées propres marquant un décodage voire une contradiction avec celles de l'émetteur, soit encore que la lecture de l'image ait du mal à se construire sur une signification comme dans le cas de l'image métastable étudiée par Claude Gandelman où l'interprétation bascule d'un référent à un autre (l'image d'un lapin devient soudain dans la lecture de l'observateur celle d'un canard, ou vice-versa, selon l'exemple souvent cité).
Comme type de signe, l'image est souvent appelée techniquement en sémiologie une icône dans la mesure où le signifiant représente visuellement le signifié. L'icône est l'un des trois éléments de la triade terminologique établie par Charles S. Peirce, elle se définit par un rapport de ressemblance entre le signifiant et le signifié par opposition à l'indice (anglais index) fondé sur la contiguïté, l'observateur pouvant accéder à un phénomène par l'intermédiaire de l'indice (au sens saussurien) et au symbole qui est un signe en vertu d'une convention, ou d'un code, un légisigne. Pierce appelle interprétant en anglais tout signe, image, expression, séquence de signes, d’images, d’expressions qui traduit une expression antérieure. Michel Foucault dit quelque chose de semblable ; il suffit de substituer le terme image à celui de signe: «Chaque signe est en lui-même non pas la chose qui s’offre à l’interprétation, mais interprétation d’autres signes» («Nietzsche, Freud et Marx» in Nietzsche, Minuit, 1967, p. 192). Dans la langue courante l’interprétant est au contraire le percepteur d'un signal établissant une relation entre un signifiant ou un indice et un signifié ou un phénomène. C’est dire que toute image nécessite une interprétation qui n’est pas seulement, selon Umberto Eco, la traduction de l’«Objet Immédiat» (contenu du signe), mais aussi l’accroissement de sa compréhension.
Le principe de ressemblance de l'icône ou de l'image a d’ailleurs été discuté par Umberto Eco (Théorie de la sémiotique, 1976) qui a montré sa non-réversibilité: mon portrait me ressemble, mais je ne ressemble pas à mon portrait.
Dans le cas de la littérature, il est évident, bien que peu cela soit peu souvent noté, que l'image n'est pas de même nature que la véritable image plastique l'«image gravée» interdite par le Commandement de Dieu. C'est la description, aussi évocatrice que possible qui permet à l'imagination de se représenter mentalement l'idée de l'objet. Cette assimilation de la littérature aux arts plastiques est en fait une métaphore si l'on en croit l'adage emprunté à Horace «ut pictura poesis»; celui-ci est si fortement ancré dans la culture occidentale qu'il est reçu comme une véritable équivalence.
On notera que l’image visuelle n’est ni la réalité, ni un calque de la réalité; mais l’évocation d’une réalité perçue, une réalité reconstituée dans ses traits saillants grâce à l’art de l’écrivain. Elle place le lecteur dans une disposition d’esprit, une posture qui lui permet de «voir» mentalement l’objet représenté, pas de le voir physiquement mais de l’imaginer en faisant appel à son expérience, à ses souvenirs, à sa culture, à ses lectures. Elle entretient donc un rapport au vrai, à une vérité restituée; en cela elle peut-être plus ou moins figurative ou réaliste. Rien n’est moins réel d’ailleurs que le réalisme: il fonctionne en vertu d’un code, d’une convention. L’image littéraire est un donc un effet de texte, une sorte d’anamorphose.
En linguistique, le signifiant est souvent défini comme une image acoustique. On considère donc qu'il y a des modes de représentation de la réalité (du signifié, du référent) qui ne sont pas visuels et, qui ne sont pas nécessairement fondés sur le principe de la ressemblance ou de l'analogie. Mais on peut considérer que le signal linguistique, la parole, le discours en général provoquent une image mentale comparable (mais non identique) à celle que peut provoquer une image visuelle du même objet. Malgré l’inaptitude mimétique du langage, le signifié absent est convoqué, le référent devient présent.
Thomas Seobok établit la symétrie de l'image quand les éléments du signifiant se retrouvent dans le signifié. Dans ce sens, le poème peut être considéré comme une icône dans la mesure où l'interprétant établit une relation point par point entre les éléments du poème et la signification qu'il y établit.
L'onomatopée est dite constituer une icône verbale. Le poème iconique est la description de la littérature d'une œuvre plastique peinture, sculpture réelle ou imaginée (en allemand Bildgedicht); cette conception de l'image se rattache à l'ecphrasis grecque: description saisissante d'un artéfact (par exemple du bouclier d'Achille au chant XVIII de l'Iliade), ou à l’hypotypose, comme description vive et frappante «énergique».
L'image artistique ou poétique n'est pas seulement une reproduction, une imitation, une description de la réalité, c'est foncièrement une expérience esthétique. L'ecphrasis des Grecs n'est pas une banale description, c'est une description qui renvoie autant à l'émotion ressentie devant l'objet d'art qu'à l'objet lui-même.
Chez Platon, l'image est un produit de la mimèsis. Elle permet de voir une réalité absente en mettant en évidence les caractères visuels des objets et des scènes représentés. Dans la tradition classique, l'écrivain doit créer des images fidèles à une réalité désignée, permettant à l'imagination (au sens littéral comme «faculté de concevoir ou de percevoir des images») du lecteur de se représenter le sujet évoqué, avec relief. L'illustratio latine est une «description vivante. L'artiste a donc une obligation morale de fidélité, de vérité dans son imitation d'une réalité qu'il fait apparaître dans ses caractères dominants. Chez les marxistes à partir des années cinquante ou soixante, la poétique du réalisme socialiste adhère à cette fonction de l'image descriptive: il s'agit de faire apparaître une réalité vraie (celle que vivent les travailleurs surtout les travailleurs manuels) dans ses caractères visuels, de donner à voir du vrai. Le vrai représenté ou évoqué mentalement produit un effet de reconnaissance sans lequel l'image ne se réalise pas.
L'image parfaite pourrait être l'image spéculaire qui renvoie inversée point par point la réalité; peut-on concevoir imitation plus fidèle? Pourtant, elle ne sera jamais qu'un reflet du réel, en parfaite conformité avec la conception platonicienne. Toute la littérature est là pour nous dire que l'image est illusion. «(...) Se mire-t-on près du rivage, / Ce n'est pas soi qu'on voit, on ne voit qu'une image». En fait l'image aussi appartient à la réalité virtuelle dont on voit naître les arts au tournant du XXIe siècle.
Une image doit être «saisissante», «frappante», «percutante», elle doit avoir du «relief, de la force». La réalité évoquée par l'image doit impressionner, ne peut être plate, banale; elle doit produire un effet sur le lecteur (cf. notion d'énergie). Ce peut être une émotion ressentie devant la réalité qui a conduit l'article à créer l'image; inversement une image qui ne susciterait aucune émotion chez le récepteur manquerait son objet. Un cliché est une image qui, empruntée à un écrivain ou à la littérature en général par le parler ordinaire, a perdu ainsi son énergie.
Boileau distingue les sortes d'image par les sortes de genres, des types de discours qui se caractérisent eux-mêmes des effets à produire; ainsi l'image en poésie doit provoquer «l'étonnement et la surprise», et l'image en prose (que Boileau attribue à la rhétorique) doit «bien peindre les choses, et les faire voir clairement». L'image poétique est celle qui, à la différence d'un simple reflet provoque une perception émotionnelle.
L'illustration est une image au sens de représentation graphique d'un objet destinée à accompagner un texte écrit. Dans cette situation de voisinage, il s'établit une interaction entre le texte linguistique et le texte iconique (photos, dessins, portraits, gravure diverse) qui concourt à la production du sens. La relation de l'image au texte sert ainsi de discrimination entre les genres et sous-genres. La critique littéraire s'intéresse par vocation aux œuvres à dominante verbale, celle où l'image n'est essentiellement qu'un support, une annexe, une redondance de la parole, plus qu'aux œuvres plastiques simplement «illustrées» d'un commentaire. Du moins en ce qui le concerne, il est amené à observer en priorité les fonctions de l'image par rapport au texte; l'illustration visuelle de la parole écrite peut être principalement décorative, informative, interprétative, significative, ou présenter une combinaison de ces fonctions.
Le genre de l'emblème repose sur l'accompagnement d'un poème par un dessin ou vice-versa selon un code de renvois. La fonction du texte dans une bulle par rapport à l'image et l'enchaînement des images avec leur texte pour former une histoire visuelle caractérisent la bande dessinée comme le roman-photos. La littérature d'enfance et jeunesse fait un grand usage de l'illustration, non seulement pour les premiers âges où l'enfant apprend à écrire, mais aussi dans les ouvrages pour adolescents pour lesquels l'image constitue par son attrait, une voie d'accès au texte verbal, un contrepoint pour le texte, un élément même du texte. Les genres populaires se caractérisent souvent de même par l'usage de l'image à l'appui du texte, tout particulièrement dans les contextes sociaux où peu savent lire et où l'image véhicule de l'information technique, culturelle ou d'actualité comme dans les almanachs, les chansonniers, la littérature de colportage, le graffiti (dont le nouveau genre underground de la poésie pochée et du tag), l'image d'Épinal, etc.
C'est parfois la disposition du texte qui fait image, qui illustre le texte lui-même. Les exemples abondent dans les travaux de Claude Gandelman (V. articles, notamment Reading pictures, Viewing texts, Bloomington: Indiana U. P., 1991). La tradition du poème formant image, le carmen figuratum (poème figuré) est entrée dans la modernité avec les calligrammes d'Apollinaire, les iconotextes du XXe siècle (V. les articles BLASON, EMBLEME, FIGURE comme illustration, v. la définition du vers figuré), FUMETTI, GENRE, ICONOTEXTE, ILLUSTRATION, ROMAN-PHOTO.
Un cas particulier de la relation de l'image au texte verbal est présenté par le post-théâtre qui privilégie les langages plastiques dans la représentation dramatique, le post-théâtre structure l'espace et fait vivre aux spectateurs une expérience où la parole devient accessoire.
Le débat sur les images a été vif entre les juifs, les chrétiens et les musulmans. Chez les chrétiens, la querelle des iconoclastes a été tranchée dans la confession orthodoxe en faveur des iconodules pour qui l'icône est un véritable sacrement de la rencontre de Dieu, une confirmation de l'Incarnation. En Occident, le protestantisme affirme son aversion pour les images, prohibant les représentations visuelles de Dieu, mais tolérant, voire utilisant celle du Christ et les images profanes. Luther avait en effet accepté l'image pédagogique (qui est conforme à la tradition platonicienne de l'image laissant entrevoir la vérité: elle prolonge la méditation. La fonction esthétique est la seule qu'admet Jean Calvin dans la mesure où l'image profane est un témoignage de la beauté de Dieu.
II. L'image comme analogie, métaphore, allégorie.
Sous la même appellation d'image, la tradition classique désigne aussi l'évocation d'une réalité au moyen d'une autre à laquelle on la compare en raison d'un caractère qu'elles ont en commun.
Au principe de la ressemblance caractéristique de l'image-illustration se substitue ici celui de l'analogie ou de la proximité, de la similitude. Dans l'image de la fuite de l'eau représentant le temps qui s'écoule, c'est la fluidité commune à l'idée représentée et au représentant qui fait image. Une chose fait penser à une autre dans un texte. L'image-analogie très proche de la notion de trope, qui est une figure par laquelle on fait prendre à un mot une signification qui n'est pas habituellement la sienne.
b) ce qui offre une représentation d'un être, d'une chose sans en reproduire exactement l'aspect. L'image constitue parfois un cas particulier de la métonymie, la synecdoque désignant le tout en nommant une partie, ou une partie par le mot désignant le tout: La figure, image du corps.
Image: dénomination figurée
représentation indirecte
Aristote:
«Quant aux images (...) elles sont toujours en quelque manière des métaphores très goûtées. Elles reposent toujours sur deux termes, comme la métaphore par analogie».
La fidélité envers la réalité suggérée est importante, mais plus encore son effet sur le lecteur objet principal n'est pas de décrire, mais d'éveiller des sentiments de haine, d'envie, d'admiration, de joie envers l'objet ou à propos de l'objet en lui attribuant les qualités d'un autre objet.
Quelquefois l'aspect visuel peut disparaître des images crées aussi par la similitude non pas des réalités, mais des mots: image langagière au début rapprochements de mots dans des buts mnémotechniques puis dans des buts esthétiques.Se rattachant à la notion d'image par comparaison, le similé met en relation deux réalités de nature très différente habituellement reliées par les copules pareil à, comme, ainsi que, de même que, comparable à, rappelant, de même que, etc. Les deux objets sont essentiellement dissemblables, mais peuvent être rapprochés par un point commun ("mon livre est comme le tien" ne constitue pas un similé car il s'agit de deux livres, mais «Das Schloβ de Kafka se présente comme un labyrinthe» compare le cheminement laborieux du héros dans les méandres de l'administration à un parcours labyrinthique). Peu employée par la critique francophone, la notion de similé est plus développée en anglais, notamment à propos de l'épopée: the epic simile ou homeric simile ou extended simile, quelquefois appelée en français comparaison épique ou (par Henri Morier) bijection homérique est une comparaison dynamique particulièrement élaborée, et, développée comme on peut en trouver chez Homère ou chez ses initiateurs modernes (Milton dans Paradise Lost par exemple). Dans son article «Similé» du Dictionnaire de poétique et de rhétorique (Paris: PUF, 1981, pp. 1049-1056) Henri Morier définit le similé comme une «comparaison multiple, composée d'une série d'images [au sens mathématique] dont chacune réfléchit un point réel et un seul. Cet ensemble de relations forme donc une bijection, qui est une figure à symétrie axiale». Le similé serait alors une comparaison filée sous forme de métaphore ou d'allégorie continuée. De part et d'autre de l'axe de symétrie le comparé et le comparant se renvoient point par point comme dans le miroir l'image reflet de la réalité. On a affaire alors à deux isotopies parallèles développées dans deux ordres différentes et qui, superposées, finissent par n'en faire qu'une. V. sur ce point les articles ALLÉGORIE, ISOTOPIE, MÉTAPHORE, SIMILÉ, SYMBOLE.
III. L'image comme fantasme de la réalité.
L'image est aussi une apparence de réalité qui se présente à l'esprit, la vision d'une réalité intérieure, représentation imaginaire. (V. SIMULACRE). L’image est une relation du sujet au réel, de l’homme au monde. Relève de cette conception toute représentation mentale d'origine sensible, mais tout aussi insaisissable que l'image spéculaire. C'étaient des images de tours qui surgissaient dans son rêve. Sensualité de l'image pourtant. Gaston Bachelard a su nous montrer comment l’image poétique émerge de la rêverie. La psychanalyse a fait de l’image une représentation inconsciente régissant les relations de l’individu à son environnement. Dans le Plaisir du texte, Roland Barthes considère l’art producteur d’images non pas comme une imitation du réel, mais plutôt comme l’expression pulsionnelle d’un pathos. L’image (Imago) de Carl G. Jung (1911) est une représentation (celle du père, de la mère,...) se fixant dans l’inconscient et orientant plus tard sa relation à l’autre.
On appelle image archétypale la figuration matricielle supposée issue des expériences premières de l'humanité et inscrite, selon Carl G. Jung, dans un inconscient collectif. Elle est une «trace», une «archi écriture» précédant la parole qui va l’actualiser, selon les théories postmodernes inspirées par Jacques Derrida. Il peut s'agir d'un détail descriptif, d'un personnage emblématique, d'une structure narrative, etc. susceptibles d’émerger en dehors de chaque parole et de la structurer. Ces «matrices», «patrons» (patterns) ou schèmes engendrent une résurgence des mêmes formes transcendant les variations dans des cultures et à des époques éloignées les unes des autres. V. les articles FANTASME, FIGURE, INCONSCIENT, INVARIANT, MYTHOCRITIQUE, SITUATION.
A l'image mimétique (restitution d'une réalité vraie par la mise en avant des caractères visuels saillants) s'oppose l'image imaginaire qui est production d'une apparence de réalité n'ayant pas nécessairement son ancrage dans le réel objectif. Elle est alors synonyme de ombre, fantôme, apparence, mais aussi d'idée: les deux mots idée et image sont souvent interchangeables, l'image étant la concrétisation de «l'idée qu'on se fait d'une chose». Depuis le XVIIIe siècle, l'image finit par s'opposer à la notion de concept ou idée abstraite et, d'autre part à la réalité, aux choses qui existent indépendamment de l'esprit qui les pense. «Me voici donc en présence d'images, au sens le plus vague où l'on puisse prendre ce mot, images perçue quand j'ouvre mes sens, inaperçue quand je les ferme» (Bergson, Matière et mémoire, p. 11). Elle est ce qui apparaît comme la manifestation sensible de l'invisible ou de l'abstrait(« Une image du génie français»).
Dans de nombreux emplois les termes d'image au sens de représentation mentale et de mythe au sens de représentation imaginaire ressentie comme une vérité personnelle (v. l'article IMAGOLOGIE). Exemples: Le mythe de l'Orient chez Nerval, Lamartine, Gautier..., «l'image de l'Allemagne dans le roman français...» (titre de l'ouvrage de G. Pistorius, Paris: Debresse, 1964), ou encore: l'image de l'automobile. Mais le mythe renvoie aussi plus largement et plus profondément à un système qualifié de «dynamique» par Gilbert Durand, de représentations imaginaires, d'images («symboles, archétypes, schèmes») qui tend à se composer en récit. Question ouverte (Jolles). La notion d'image imaginaire est également proche, parfois interchangeables, avec celle d'ethos qui serait une configuration d'images, image morale, portrait moral que, dans la rhétorique classique, l'orateur veut projeter de lui-même, configuration de valeurs et attitudes morales. V. les articles ETHOS, FANTASME, IDENTITE, INCONSCIENT, PROPAGANDE.
Dans la littérature qui échappe aux règles ***** de la mimèsis descriptive et informative, la frontière entre représentation d'une réalité vraie, sensible et les images-visions devient imprécise, en particulier dans la poésie moderne chez les symbolistes et les surréalistes. Un objet peut-être en même temps un objet sensible et un objet mythique, onirique, symboliques, spirituel... Autour d'une représentation directe peuvent se greffer, ou proliférer des métonymies,
métaphores et symboles de façon que plusieurs perceptions, plusieurs lectures-interprétations esthétiques sont possibles simultanément. Dans le Cimetière marin de Paul Valéry le vent est un vent réel (qui ouvre et ferme le livre qui fait des vagues, pousse les bateaux), mais surtout finalement un vent spirituel et vital ("Le vent se lève! ... Il faut tenter de vivre...").
L'image dans le Paysan de Paris d'Aragon XXX
Ernst Cassirer dans le second volume de la Philosophie des formes symboliques (p. 38) montre que l'image mythique ne "représente" pas la chose: elle est la chose. En effet, langage symbolique du mythe se développe en réaction au monde et par là lui donne une réalité. A la différence du langage rationnel, discursif, philosophique, il ne sépare pas le réel du concept, il ne se livre pas à une réflexion ou à une représentation du réel: il appréhende le réel dans l'image.
V. ÉMOTION, RÉEL, REFLET
A ces trois notions fondamentales cohabitant sous les vocables d'image sont dérivés certain nombre d'emplois spécifiques dont on peut relever ceux qui ont trait à la science littéraire.
4. (Littérature comparée) Façon dont un individu, une collectivité humaine, une profession (une notion, un ensemble linguistique, une minorité, une classe) est perçu à l'extérieur croit ou souhaite être perçu à l'extérieur. V. les articles ETHOS, IDENTITÉ, PROPAGANDE. «Représentation d'une réalité culturelle au travers de laquelle l'individu ou le groupe qui l'ont élaborée (ou qui la partagent ou qui la propagent) révèlent et traduisent l'espace social, culturel, idéologique, imaginaire dans lequel ils veulent se situer» (Daniel H. Pageaux, La littérature générale et comparée, Paris: A. Colin, 1994, p. 60), «(...) Images de la femme (...), titre d'un ouvrage publié sous la direction de Wolfgang Leiner (Tübingen: Gunter Narr..., 1978).
5. (Sens élargi fréquent en littérature) Vision intérieure, plus ou moins exacte d'un être ou d'une chose. «Pourquoi certaines images demeurent-elles pour nous aussi nettes qu'au moment de la vision, alors que d'autres, en apparence plus importantes, s'estompent, puis s'effacent si vite? (Maurois, Climats).
Images, considérées comme des représentations sensibles indépendantes de la réalité, et parfois s'y opposant «les images sont de purs produits de l'imagination, de la rêverie».
(linguistique) : image acoustique/sound-; phonic image. Signifiant verbal.
Représentation mentale provoquée par l’audition du mot.
Toute une classe de termes philologiquement liés au vocable image peuvent se définir en relation avec trois sens principaux (représentation métaphore et fantasme):
imagination, comme faculté de concevoir ou de percevoir des images
imaginaire:
imagerie:
imagologie: Représentation d'un pays, d'une culture, de la pensée ou de l'imaginaire d'un auteur, d'une littérature dans la littérature d'une autre entité. Façon dont un individu, une collectivité humaine (une profession, une notion, un ensemble linguistique, une minorité, une classe) est perçu à l'extérieur croit ou souhaite être perçus à l'extérieur (v. l'article IMAGOLOGIE).
Jean-Marie Grassin
CORRÉLTS / Collocations
ABÉCÉDAIRE/Abecedary; Alphabet primer; ABC book, ABSENCE/Absence, ACTUALISATION/AKTUALISACE/Actualization, ALLÉGORIE/Allegory, ANALOGIE/Analogy, ANAMORPHOSE/Anamorphosis, ARCHÉTYPE/Archetype, ART/Arts, ARTÉFACT, ARTIFICE/Artifice, ASIANISME/Asianism,
BACHELARDIEN/Bachelardian, BLASON; CONTRE-BLASON/Blazon,
CADRE/Framework, CARICATURE/Caricature, CARNAVALISATION/Carnavalization, CLICHÉ/Cliche, CODE/Code, COMPARAISON/Comparison, CONGRUENCE/Congruence, CONVENTION/Convention,
DÉCALAGE/Off-center; Lag; Slippage, DÉFAMILIARISATION/Defamiliarization, DESCRIPTIF/Descriptive, DESCRIPTION/Description,
ECPHRASIS, ÉCRITURE/Writing, EFFET/Effect, EMBLÈME/Emblem, ÉMERGENCE/Emergence, ÉMOTION/Emotion, EMPLOI/Use, ÉNERGIE/Energy, ENSEMBLE, ENTHOUSIASME/Enthusiasm, ESTHÉSIE/Æsthesis; Esthesis, ESTHÉTIQUE/Æsthetics, ETHOS, ÉTRANGISATION/Estrangement, ÉVOCATION/Evocation,
Fancy, FANTASME/Fantasy, FANTASTIQUE/Fantastic,
FÉTICHISME/Fetichism, FIGURÉ/Figurative language, Foregrounding, FORME/Form, FUMETTI/ROMAN DESSINÉ,
GESTALT, GRAFFITI,
ICÔNE/Icon, ICONICITÉ/Iconicity, ICONIQUE/Iconic, ICONOLOGIE; ICONOGRAPHIE/Iconology; Iconography, ICONOTEXTE/Iconotext, ICONOTION, IDÉE/Idea, IDÉALISME/Idealism, IDÉOGRAMME/Ideogram, IDÉOLOGIE/Ideology, ILLUSTRATION/Illustration, IMAGERIE/Imagery, IMAGINAIRE/Imaginary, IMAGINATION/Imagination, IMAGOLOGIE/Social images, IMITATION/Imitation, IMPRESSION/Impression, INCONSCIENT/Unconscious, INCONSCIENCE, INTERICONICITÉ/Intericonicity, INTERPRÉTATION/Interpretation,
JUNGIEN/Jungian,
LAKSNA; LAKSANIKA,
MÉTAPHORE/Metaphor, Metaphysical conceit, MÉTASTABILITÉ/Metastability, MÉTONYMIE/Metonymy, MIMÈSIS, MIROIR/Mirror theory, MISE-EN-ABYME/, MODALISATION/Modalization, MONTAGE/Mounting; Editing, MOTIF/Motif, MYTHE/Myth, MYTHOCRITIQUE/Myth criticism,
NATURALISME/Naturalism,
PARALLÈLE/Parallel, PEINTURE/Painting, PERCEPTION/Perception, POÉSIE/Poetry, POÉSIE POCHÉE, POÉSIE-VISUELLE/Visual poetry, POINT DE VUE/Point of view, PORTRAIT/Portrayal, PRECESSION/Precession, PROJECTION/Projection, PSYCHOCRITIQUE/Psychocriticism,
RÉALISME/Realism, RÉALISME SOCIALISTE, RÉALITÉ/Reality, RÉEL/Real, REFLET/Reflection; Refraction, REPRÉSENTATION/Representation, ROMAN-PHOTO/Photo romance,
SIGNE; SIGNAL/Sign; Signal, SIMULACRE/Simulacrum, STYLE/Style, STYLISTIQUE/Stylistics; Stylistic, SUBLIME/Sublime, SUBSTITUTION/Substitution, SUGGESTION/Suggestion; Suggestiveness, SYLLEPSE SÉMANTIQUE/Semantic syllepsis, SYMBOLE/Symbol,
TRACE/Trace, TROPE/Trope,
VISION/Vision, Visual arts, Visual arts, VISUEL/Visual, VRAI/Truth, VRAISEMBLANCE/Verisimilitude.
L'image poétique (HVJ)
La notion est utilisée largement dans les études littéraires de divers pays; toutefois chez certains chercheurs ou milieux idéologiques, elle est soumise à diverses interprétations et elle n'y est même pas désignée par un seul terme fixé une fois pour toutes. A côté de poetic image utilise-t-on, en anglais la définition image in poetry; en russe on peut parler de chudozestvennyj obraz (l'image dans l'art), mais aussi de poeticeskij obraz (image poétique), etc. Diverses solutions terminologiques traduisent, en fait des attitudes méthodologiques différentes devant le message verbal. La notion repose
a) sur la confrontation du message littéraire et des arts plastiques,
b) sur les critères relevant de la structure de l'œuvre littéraire et de ses composants et
c) sur les définitions langagières, philosophiques et psychologiques du mot et du concept image, eïkôn, imago. Ces trois approches s'amalgament souvent, à chaque époque, dans chaque courant de pensée et dans chaque tendance d'orientation esthétique, leur contamination s'effectue toutefois sous des formes particulières.
Le mot d'image est encore employé dans d'autres contextes, souvent comparatistes, pour désigner la vision et la représentation d'un pays, d'une société ou d'un événement historique dans la littérature par exemple: «image de l'Espagne dans la littérature française», ou: «image de la Révolution française chez les Slaves». Cette acception n'entre pas dans le cadre des procédés esthétiques dont fait partie l'image poétique et ses diverses manifestations; elle n'est pas prise en considération dans ce commentaire.
1. Chez Platon et d'autres écrivains grecs, la notion d'image s'associe à la conception de la mimèsis. Toute œuvre littéraire est une image fondée sur la ressemblance entre la réalité représentée dans l'œuvre et la réalité extralittéraire. Ses qualités consistent à mettre en évidence les aspects visuels des objets et des scènes constituant le message verbal. Les théoriciens latins reprennent cette conception, tout en mettant l'accent sur le rapport entre les procédés de représentation et la perception de l'œuvre. Selon la Rhétorique à Herennius, l'écrivain doit créer des images fidèles à la réalité, claires, permettant au lecteur d'imaginer facilement le sujet évoqué. En traduisant le Traité du sublime attribué à Longin, Boileau écrit: «Ce mot d'image se prend en général pour toute pensée propre à produire une expression, et qui fait une peinture à l'esprit de quelque manière que ce soit. Mais il se prend encore dans un sens plus particulier et plus resserré, pour ces discours que l'on fait; «lorsque par un enthousiasme et par un mouvement extraordinaire de l'âme, il semble que nous voyons les choses dont nous parlons, et quand nous les mettons devant les yeux de ceux qui écoutent (Œuvres complètes, Paris: Bibliothèque de la Pléiade, 1966, p. 363).
Dans ce même traité, on commence à distinguer la forme et la fonction des images d'après les genres dans lesquels elles sont employées. Les images qu'on introduit dans les œuvres en prose diffèrent en effet de celles qui font partie de la poésie: «/.../ les Images, dans la Rhétorique, ont tout un autre usage que parmi les Poëtes. En effet le but que l'on s'y propose dans la Poësie, c'est l'étonnement et la surprise: au lieu que dans la prose, c'est de bien peindre les choses, et les faire voir clairement» (ibid.)
L'acception du terme image en tant que représentation «fidèle» à la réalité et se distinguant par des caractères visuels, a été mise en valeur dans des travaux des théoriciens soviétiques des années cinquante et soixante, guidés par la poétique du réalisme socialiste.
2. Dès l'antiquité, le terme d'image est employé également dans une acception plus étroite, réduisant sa notion à certains types de représentation, en principe à ceux qui sont fondés, explicitement ou implicitement, sur une comparaison. On fait une image quand on nomme une chose en pensant et en faisant penser à une autre. Le terme d'image devient ainsi synonyme de tropes, de dénomination figurée ou de représentation indirecte. Cette acception se trouve chez Aristote et chez les théoriciens qui se sont inspirés de son Art poétique et Art rhétorique: «Quant aux images /.../ elles sont toujours en quelque manière des métaphores très goûtées. Elles reposent toujours sur deux termes, comme la métaphore par analogie. (Aristote, Art rhétorique et Art poétique. Traduction nouvelle avec texte, introductions et notes par Jean Voilquin et Jean Capelle, Garnier, Paris, 1944, p.363).
Après Aristote, les théoriciens cherchaient à distinguer divers types de dénomination figurée dont l'image n'était qu'une des manifestations, fondée sur la ressemblance et accentuant les traits visuels de la réalité présentée. Selon la Rhétorique à Herennius, l'image est une sorte de comparaison à laquelle elle est subordonnée. Sa valeur ne consiste cependant pas seulement en fidélité envers la réalité représentée, mais également dans l'efficacité avec laquelle elle agit sur le lecteur. Elle ne désigne pas seulement les objets, mais elle donne leur appréciation pour éveiller des sentiments de haine, d'envie, etc. L'aspect visuel peut même disparaître de la définition d'image. On ne parle pas d'images uniquement par rapport aux dénominations fondées sur la ressemblance des choses, mais également par rapport aux dénominations créées par des ressemblances de mots. Au début, ce type d'images langagières n'était pas conçu selon des desseins esthétiques, mais pour des buts mnémotechniques. Il n'en est pas moins vrai qu'on trouve ici les germes de la conception du message verbal émanant des qualités langagières mêmes.
3. Si d'un côté l'image est interprétée comme une représentation «fidèle» de la réalité, destinée à mettre en relief ses caractères visuels, de l'autre le même terme signifie «ombre, fantôme, apparence». Dans ce sens, l'image peut déformer la réalité, en substituant à l'évocation des objets attestés par l'expérience directe, des créations bizarres, grotesques ou fantastiques. Souvent, et tout particulièrement par rapport à la littérature ancienne, on explique ce type d'images comme expression symbolique, fondée sur un raisonnement logique ou sur une tradition culturelle et langagière profonde, propre à l'entendement de l'homme dans un monde où la communication dépasse le niveau des rapports linéaires envers une réalité immédiate. Les images a- ou anti-mimétiques de ce genre peuvent être interprétées comme une représentation symbolique ou allégorique des valeurs spirituelles, des concepts abstraits ou des états psychiques. Il n'en est pas moins vrai que dans cette acception, la mise en valeur de l'image poétique ouvre la voie à la libre fantaisie et à l'intrusion du subconscient dans la poésie, laquelle n'est plus une imitation de la nature, mais est censée créer un univers autonome. Infidèle ou même opposée à l'expérience sensorielle directe, l'image peut rester dans la sphère du visuel, en contaminant de façon inhabituelle des éléments perceptibles constituant la réalité ou en leur conférant des fonctions qui ne leur sont pas propres dans le monde de l'expérience directe. Toutefois le mot d'image peut être employé aussi pour des expressions figurées fondées sur d'autres impressions sensorielles (auditives, olfactives etc.); leur contamination sert de base à un type particulier de dénomination figurée, la synesthésie, moyen d'expression qui a été en faveur tout particulièrement à l'époque du romantisme et du symbolisme.
Dans certains cas, l'acception de l'image se rapproche de celle d'un symbole au sens magico-religieux (Voir Mircea Eliade, Images et symboles, 1952). Elle peut également être interprétée comme transcription des états du subconscient, des rêves ou des états provoqués par des drogues. Leur étude fait alors partie de l'approche psychanalytique d'une œuvre littéraire. La distinction traditionnelle de la description fidèle de la réalité (de la dénomination directe, non figurée, des objets) et de la représentation fondée sur une comparaison de deux objets (de la dénomination indirecte ou figurée se servant d'images poétiques) s'estompe dans ce cas. Le monde du mythe, du rêve ou du subconscient appartient, lui aussi, à une réalité, laquelle cependant ne peut être exprimée que par des images. Les images n'ajoutent pas de traits complémentaires, appréciatifs ou émotifs, aux objets présentés, mais offrent la seule possibilité d'exprimer des choses «non définissables» et des sensations de l'expérience subjective unique. Selon C.G. Jung (L'homme et ses symboles, Paris 1964, pp. 20-21), on peut employer, en effet, des mots ou des signes «qui renvoient seulement aux objets auxquels ils sont associés» ou des mots qui «impliquent quelque chose de plus que leur sens évident et immédiat». Dans ce deuxième cas, il s'agit de mots ou d'images symboliques dotés d'un «aspect «inconscient» plus vaste, qui n'est jamais défini avec précision, ni pleinement expliqué».
Dans la poésie moderne, et en général dans des œuvres non soumises à des règles d'une mimèsis descriptive et informative, cette conception est mise à l'épreuve. Il en résulte que la frontière entre ce qui est et ce qui n'est pas une dénomination figurée (une image poétique au sens plus étroit du mot) s'efface. De plus les diverses qualités de l'expression (métaphoriques, métonymiques, relevant de représentation directe...) commencent à se confondre, en se prêtant à plusieurs perceptions et à plusieurs interprétations esthétiques simultanées. C'est ainsi que s'exprime Paul Valéry dans son Cimetière marin:
Le vent se lève! ... Il faut tenter de vivre!
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs!
Envolez-vous, pages tout éblouies!
Rompez, vagues! Rompez d'eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs!
L'image du vent «réel», d'un moment au bord de la mer se confond avec l'image du «vent spirituel» (que l'on ne pourrait pourtant pas nommer autrement), le monde de la nature s'unit avec celui de l'âme humaine. Presque chaque mot a deux ou même plusieurs significations sans qu'on puisse les définir de façon analytique. Il s'agit d'une expression synthétisante, unissant divers degrés de dénomination métaphorique et non métaphorique. Dans ce sens, l'image poétique se présente comme un complexe de messages et d'impulsions multiples exprimant une étape de la pensée et de la tension spirituelle et émotive.
Les types d'images poétiques et leur fonction dans le message littéraire ne se révèlent pas seulement par la forme et le contenu de l'expression verbale, mais également par leur position dans le contexte immédiat de l'énonciation ainsi que dans le contexte plus large de l'œuvre tout entière et par sa place dans la tradition littéraire. De plus, ils peuvent acquérir des caractères différents dans diverses perceptions esthétiques. Le même poème ou roman peut être constitué, aux yeux d'un lecteur, ou même d'un lecteur dans une situation particulière, d'éléments de description non figurée, tandis qu'un autre lecteur (ou le même lecteur dans une situation différente) y découvrira divers complexes d'images poétiques. Par exemple Le Cantique des cantiques peut être perçu comme un poème d'amour ou comme un chant religieux mystique, éventuellement il peut être lu comme une confrontation conséquente ou inconséquente des deux orientations. Dans ces derniers cas, les passages qui, dans la «première lecture», avaient l'aspect non figuré, acquièrent, au moins partiellement, le caractère d'images poétiques.
Dans la création poétique ainsi que dans les recherches littéraires, la notion de l'image poétique est ambiguë et fuyante. Elle contamine des éléments d'ordre différent: des arts plastiques et de la gnoséologie, de la rhétorique et de la psychanalyse; compte tenu du fait qu'elle repose à la fois sur le type d'expression verbale et sur sa perception esthétique, elle échappe, et cela tout particulièrement dans la littérature moderne, à une définition précise et se prête à des interprétations subjectives variées. Toutefois c'est à cause de son caractère «ouvert» que l'image poétique joue un rôle très important dans le développement des programmes littéraires et dans la quête esthétique en général. Les meilleures œuvres baroques, romantiques, symbolistes ou surréalistes ont, en effet, atteint leur éloquence esthétique par l'emploi novateur et audacieux des procédés qui entrent dans le domaine protéen des images poétiques.
Hana Voisine-Jechova
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Article IMAGE POÉTIQUE
[Autres langues: básnický obraz.]