En Grèce où elle a pris son origine, l'élégie était déterminée non par le thème de la pièce, mais par la forme métrique employée. Elle consistait en une suite d'hexamètres et de pentamètres dactyliques alternés, ou distiques élégiaques, et était primitivement accompagnée à la flûte. Quant à la nature de l'inspiration, elle était très variée; alors que les premiers sujets furent des thèmes guerriers avec Callinos, Archiloque, Tyrtée, on trouva des déclarations politiques avec Solon, des écrits gnomiques avec Théognis de Mégare, des pièces sentimentales avec Mimnerme qui y introduisit l'accent mélancolique lié au souci du passage du temps, et des discours philosophiques mêlés à la description de la joie des banquets avec Xénophane de Colophon. Ce sont pourtant les Alexandrins qui, sans en changer la forme, donnèrent à l'élégie ses caractères définitifs; Antimaque ouvrit la voie aux maîtres de l'école alexandrine parmi lesquels Philétas et Callimaque se sont illustrés, d'après l'opinion des anciens, pour avoir chanté avec une érudition subtile les joies et les peines d'amour dans un style délicat.
A Rome, si c'est Ennius qui introduisit le distique élégiaque, c'est Cornélius Gallus qui a été considéré comme le créateur de l'élégie et cette forme a été cultivée surtout par les poètes de l'école de Catulle, imitateurs des Alexandrins. Ces poètes, en effet, employèrent la forme élégiaque non seulement dans l'épigramme et les pièces érotiques, mais Tibulle et Properce la mirent à l'honneur dans des pièces plus ou moins longues où se sont révélés à la fois leurs sentiments et leur esprit mêlés à leur connaissances mythologiques; avec Ovide en particulier, l'élégie se montra capable d'exprimer avec sincérité les tourments de l'exil. Les Alexandrins de Rome sont ainsi parvenus à présenter une finesse de sentiments sous cette forme élégante qui a valu la gloire à la poésie latine.
Dans la poésie moderne, l'élégie n'est pas un genre particulier au point de vue de la versification et elle est en fait soumise à toutes les formes. Ce qui la caractérise, c'est la nature de son inspiration qui fut d'abord le thème de l'amour, de l'amour malheureux dans la majorité des cas. Dès l'époque médiévale, les complaintes des troubadours se rattachent par leur inspiration au genre élégiaque.
Au XIVe siècle, c'est Pétrarque qui, dans son Canzoniere, retrouve la tradition des poètes latins tandis qu'au siècle suivant Charles d'Orléans et Villon composent des pièces que l'on peut qualifier d'élégies. Cependant, c'est au XVIe siècle, avec l'humanisme, que les poètes de la Pléiade, s'inspirant de la poésie antique, en même temps que de celle des poètes italiens, introduisent, avec l'emploi du terme élégie, l'expression de leurs douleurs personnelles dues non seulement à l'amour mais aussi à d'autres causes. Ainsi J. du Bellay dans ses Regrets (1558) aux accents nostalgiques et émouvants, Ronsard dans ses Élégies, Mascarades et Bergeries (1565) et son Élégie (1584) où il s'exprime ses sentiments contre les bûcherons de la forêt de Gastine, alors que dans ses sonnets élégiaques il conserve l'inspiration amoureuse de Pétrarque, et aussi Desportes dont les élégies révèlent l'influence italienne. Environ à cette même époque, les poètes Bembo et Alamanni en Italie, Ferreira et Camões au Portugal et Garcilaso de la Vega en Espagne se sont illustrés par leur inspiration élégiaque. Au XVIIe siècle, on peut citer Théophile de Viau, La Fontaine dans son Élégie aux nymphes de Vaux (1661) et même Racine dans les chœurs d'Esther (1689), mais Malherbe a favorisé pour l'élégie une note plus impersonnelle. Pendant ce temps, Milton, avec son élégie pastorale Lycidas (1637) préparait la voie du lyrisme en Angleterre.
Il faut ensuite attendre la seconde moitié du XVIIIe siècle pour retrouver l'élégie, mais elle aura revêtu des caractères nouveaux. Méditative chez Young dans les Nuits (1742-1745) et chez Thomas Gray dans l'Élégie écrite dans un cimetière de campagne (1751); mélancolique chez Gilbert, Léonard, Parny, Millevoye, elle retrouve une inspiration alexandrine chez André Chénier dans ses Elégies antiques. Cependant, en langue allemande, Gessner dans ses Ydilles (1756), Novalis dans ses Hymnes à la nuit assez mystiques, Schiller, et Goethe dans ses Elégies romaines (1795) qui chantent la beauté pure et la sensualité, sont tous des poètes qui, dans leurs pièces élégiaques, préparent la filiation du romantisme. En effet, en même temps que le terme d'élégie va presque disparaître, l'inspiration élégiaque va faire place à la mélancolie romantique à laquelle chaque auteur laissera l'empreinte de ses sentiments personnels.
C'est bien dans la lignée de l'inspiration élégiaque que l'on peut placer Lamartine avec ses Méditations poétiques (1820), Vigny avec Eloa (1824), Victor Hugo avec les Feuilles d'automne (1831), Musset avec les Nuits (1835-1837). Cette inspiration s'est manifestée d'une façon parallèle dans la poésie européenne, en Allemagne avec Heinrich Heine, en Angleterre avec Keats, Byron, Moore, Shelley, Swinburne, et il est souvent difficile de distinguer, dans l'histoire du mouvement poétique aux XIXe et XXe siècles, l'évolution du genre élégiaque et l'évolution du lyrisme.
Geneviève C. Bird✝
Monte, Michèle (éd.).– Élégies, n°12 de Babel: langages, imaginaires, civilisations.– Toulon: Université du Sud, 2e semestre 2005.
Sacks, Peter M.– The English Elegy. Studies in the Genre from Spencer to Yeats.– Baltimore, MD: The Johns Hopkins University Press, 1987