Les historiens de la philosophie distinguent plusieurs périodes du scepticisme. Le scepticisme ancien fut officiellement représenté par deux écoles philosophiques : celle des Académiciens à partir d’Arcésilas, et celle des Pyrrhoniens des héritiers de Pyrrhon d’Elis disséminés sur plus de six siècles.
Selon Richard Popkin (Histoire du scepticisme d’Erasme à Spinoza) une « crise pyrrhonienne » frappe l’époque moderne à partir du XVIe siècle avec la Réforme. Cette crise scientifique et religieuse, qui vit se répandre le fidéisme sceptique, fut suivie, à partir de Descartes, par la naissance d’un nouveau scepticisme, strictement philosophique, dont on discute encore aujourd’hui.
Le scepticisme ancien et le scepticisme moderne se différencient cependant par leurs cibles respectives. Pour les sceptiques modernes, la majorité de nos certitudes n’ont aucun fondement rationnel, surtout en ce qui concerne notre croyance à l’existence du monde extérieur, c’est pour cette raison qu’ils remettent en question la véracité de toutes nos connaissances. Quant aux sceptiques anciens, ils vont certes loin mais ils prennent leurs doutes bien plus au sérieux. En effet, même s’ils n’ont jamais réellement soulevé l’hypothèse du solipsisme selon laquelle seule notre propre esprit existe, ils s’en prennent néanmoins à toutes nos opinions. Ils prétendent se débarrasser de leur incertitude par la suspension de leur adhésion à toute croyance ordinaire ou philosophique. Les sceptiques anciens proposaient un mode de vie, une éthique en accord avec leur philosophie alors que les modernes ne remettent pas en cause notre pratique quotidienne, mais seulement ses justifications.
Il semble difficile de vivre sans opinion, mais l’existence d’un grand nombre de sceptiques anciens déclarés nous est connue : Pyrrhon, Arcésilas, Timon, Clitomaque, Aenésidème ainsi que Sextus Empiricus sans compter leurs maîtres ou disciples et ceux qui les ont plus ou moins suivi à l’époque moderne comme par exemple Montaigne, La Mothe Le Vayer ou Gassendi.
Mais, il n’en va pas de même en ce qui concerne le scepticisme moderne. En effet, il semble que depuis trois siècles, les sceptiques se multiplient et s’avèrent souvent être parmi les plus grands philosophes. Nous pouvons ainsi citer Descartes, Malebranche, Berkeley, Hume ou Kant qui ont tous été désignés comme sceptiques. Mais, aussi surprenant que cela puisse paraître, tous (sauf peut-être Hume) prétendent lutter contre le scepticisme (même Berkeley qui niait l’existence de la matière !). Alors que les Anciens pratiquaient leur scepticisme en réfutant tous les autres philosophes qu’ils qualifiaient de « dogmatiques », le scepticisme moderne se définit plutôt comme la philosophie qui a été réfutée par les philosophes et défendue par aucun.
Dans une première partie, nous nous intéresserons aux « accusations » auxquelles se prête le scepticisme auprès des dogmatiques, qui comme nous allons le voir, le réfutent considérant qu’il va à l’encontre des bases mêmes de la philosophie. Dans une seconde partie, nous verrons que le scepticisme ne se définit pas comme une doctrine philosophique mais plutôt comme une pratique quotidienne. En effet, le sceptique est érudit car il possède un savoir très important, et il s’en sert pour remettre en question toute chose. Enfin, nous terminerons en insistant sur l’importance de l’Usage chez les sceptiques. Pour eux, les faits de l’usage sont indispensables car ils accèdent au statut d’une image véritable de la pensée, qui leur semble plus accessible que la philosophie traditionnelle, trop ancrée dans ses dogmes.
1. Réfutation du scepticisme
Ce sont les nombreuses réfutations composant l’histoire du scepticisme de Pyrrhon à Habermas qui ont contribué à l’élaboration de la philosophie sceptique. Ces refus du scepticisme apparaissent donc comme autant de tentatives de définitions de l’originalité philosophique du scepticisme.
Une vie impossible
L’argument le plus ancien à l’encontre des sceptiques est le fait qu’ils rendent impossibles toute vie ainsi que toute action puisqu’ils disent n’avoir aucune opinion et suspendre leur jugement à propos de toute affirmation sur les éléments, qu’elle soit positive ou négative, descriptive ou même morale.
En effet, à moins d’être absolument inactif, le sceptique ne peut mettre en pratique sa doctrine car il est nécessaire de tirer les conséquences pratiques de ses positions théoriques, c’est à dire de vivre en accord avec sa philosophie. Il ne peut agir s’il doute de toute croyance ou connaissance. Ces adversaires ne voient donc à travers le scepticisme qu’une inactivité, une impossibilité de vie sociale ou même une mort imminente. Comme s’interroge Galien (Claude Galien) : médecin grec (Pergame v. 131 –Rome ou Pergame v. 201). Son œuvre reposait sur l’existence des « humeurs », elle eut un grand prestige jusqu’à la Renaissance.), le sceptique s’abstiendra-t-il de se lever prétendant ne pas savoir s’il fait jour ou nuit ? De même Epictète (Epictète : philosophe latin de langue grecque. Il réduit le stoïcisme à une morale fondée sur la différence entre ce qui dépend de l’individu et ce qui n’en dépend pas. ) se moque des arguments des Académiciens dans ses Entretiens (II, chp XX) : « Homme, que fais-tu ? Tu te réfutes toi-même tous les jours : ne vas-tu pas laisser là tes froids raisonnements ? Où portes tu la main quand tu manges ? A la bouche ou à l’œil ? […] Si j’étais l’esclave d’un de ses hommes, dût-il me faire fouetter jusqu’au sang, je lui infligerais des tortures. « Esclave, verse de l’huile pour le bain » ; je lui verserais de la saumure et, en partant, j’en répandrai sur sa tête. « Qu’est ce là ? » Par ta Fortune ! La représentation de l’huile est pour moi indiscernable de celle-ci ; elle lui est très semblable ».
Les réponses des sceptiques à cet argument assument la conclusion du syllogisme en affirmant que l’inactivité absolue est justement recherchée par le sceptique. Il y a bien sûr des réponses plus élaborées.
Dans un premier temps, le sceptique restreint la suspension de son jugement (l’epochê), à certaines croyances, alors que d’autres, nécessaires à la vie quotidienne sont épargnées par le doute. Le scepticisme s’est en effet développé en grande partie contre les spéculations philosophiques. Le sceptique nous apparaît alors comme un de ces « misologues » dont parle Platon dans le Phédon, qui se défient de la raison après avoir été déçus par quelques raisonnements faux. Montaigne et La Mothe Le Vayer se méfient surtout des sciences et de la philosophie de leur époque, et Sextus Empiricus, quant à lui, dénonce « la présomption des dogmatiques ». On peut donc limiter la portée de leurs doutes à la vie savante. Les sceptiques répondent ainsi aux dogmatiques : « Sur ce qui nous arrive en tant qu’homme, nous sommes d’accord, qu’il fait jour, que nous vivons, et tant d’autres faits de la vie, nous le savons bien. Mais de tout ce sur quoi les dogmatiques donnent des affirmations appuyées sur des raisonnements, de cela nous disons que nous ne sommes pas sûrs, et nous suspendons notre jugement sur ces choses incertaines, parce que nous ne connaissons que nos affections. Que nous voyons, que nous pensons, nous l’ignorons. » (Diogène Laërce : Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres).
Cependant, cette limitation de l’extension du doute sceptique ne montre pas en quoi la vie débarrassée des opinions dogmatiques est possible. Les sceptiques doivent donc modifier la signification de leur doute en prouvant qu’il ne porte que sur les justifications de nos actions. D’après eux, ce n’est pas la raison mais la nature, l’habitude ou les coutumes qui nous font agir.
D’un autre côté, ce dernier argument rejoint le « naturalisme » en tant que réfutation du scepticisme. Mais cela est sans cesse invoqué par les sceptiques qui affirment mener leur vie comme tout le monde, non pas en suivant des principes philosophiques mais en suivant la nature et la coutume, disent les pyrrhoniens, en s’orientant à partir d’opinions probables ou vraisemblables, disent les académiciens, et non de vérités certaines qui nous sont inaccessibles.
Les sceptiques revendiquent le parti de la vie ordinaire en opposition à l’idéal de sagesse philosophique ; les convictions sur la nature et la valeur des choses sont inutiles pour pouvoir mener une vie heureuse. Quant au fait de ne pas être en accord avec leur philosophie, de ne pas lier théorie et pratique, les sceptiques antiques ne l’ont pas contesté, sinon au sens où ils se défient de toute philosophie. Mais sa remise en cause se situe dans le scepticisme moderne. Ce dernier est épistémologique : il s’interroge sur les fondements de nos connaissances et non sur la vie humaine ou sur le sens objectif de nos valeurs morales. Par exemple, Descartes sépare les enjeux théoriques de son doute et ses conséquences pratiques (morale, religieuse…) « I. Que pour examiner la vérité il est besoin, une fois en sa vie, de mettre toutes choses en doute autant qu’il se peut […] III. Que nous ne devons point user de ce doute pour la conduite de nos actions ? » (Descartes, Principes de la philosophie).
Une théorie absurde
Une seconde réfutation du scepticisme est plus connue et plus banale que la précédente. Montaigne, à propos des « philosophes pyrrhoniens » la résume ainsi : « Quand ils disent : je doubte, on les tient incontinent à la gorge pour leur faire avouer qu’aumoins assurent et sçavent ils cela, qu’ils doubtent. »
Ainsi, le sceptique se contredit lui-même. En effet, une doctrine philosophique se doit d’être systématiquement cohérente. Ses thèses ne doivent pas se contredire entre elles. C’est pourquoi, les affirmations négatives et universelles des sceptiques (« toute connaissance est douteuse », « je ne sais rien », etc.) présupposent les thèses positives qu’elles nient. On utilise donc l’autocontradiction comme réfutation au scepticisme. Les réponses à cet argument assument d’abord sa conclusion en arguant car la contradiction est un argument nécessaire pour contraindre la pensée. La Mothe Le Vayer justifie l’autocontradiction sceptique : « Il y a beaucoup de choses […] qui ne font rien souffrir aux autres sans s’en ressentir. Le feu qui dévore tout, se consomme lui-même avec la matière qui lui donnait nourriture. Hérophile comparait l’Ellébore à un brave capitaine, qui excite les autres à sortir pour combattre en y allant des premiers et presque tous les purgatifs dont on se sert contre les mauvaises humeurs se vident avec elles, la faculté qu’ils ont les portant, avec ce qu’ils poussent au-dehors […] Enfin les sceptiques ont encore usé ici de la comparaison de ceux qui jettent l’échelle du même pied dont ils sont montés où ils désiraient parvenir, parce qu’elle ne leur est plus d’usage. »
IMais les sceptiques ont aussi tenté de refuser la conclusion du syllogisme en soutenant que leurs « formules sceptiques » s’incluent elles-mêmes dans l’incertitude qu’elles décrivent et que l’autocontradiction n’est qu’un effet de langage incapable de décrire leur epochê, c’est à dire, pour les pyrrhoniens, une abstention de toute affirmation et de toute négation. Ces derniers vont plus loin en assurant que tous leurs discours ne sont que des descriptions de ce qui leur apparaît, des « confessions » ou « aveux », dit Diogène Laërce. Ainsi, ils suggèrent que leur philosophie se contente d’exprimer ce qu’ils ressentent et ne formulent pas de croyance ou de thèse objective, ni ne porte de jugement. Sextus Empiricus pense que lorsque le sceptique parle, « il dit ce qui lui apparaît et annonce son affection sans opinion et sans rien affirmer à propos des objets extérieurs ». Certains sceptiques, par cette argumentation, nient soutenir une quelconque thèse car leurs « confessions » ne valent que comme expression de sentiments personnels et passagers d’incertitude. Les sceptiques contestent également le syllogisme du refus de la contradiction entre thèses d’une part et l’autocontradiction d’autre part, en affirmant qu’ils ne proposent aucune doctrine philosophique, non seulement pour les raisons ci-dessus (concernant uniquement les pyrrhoniens), mais aussi parce que leur activité philosophique consiste essentiellement à réfuter les dogmatiques ou les opinions ordinaires et que, par suite, toutes les thèses qu’ils soutiennent ne sont que celles de leurs adversaires. Les académiciens, en particulier, empruntent tous leurs concepts aux stoïciens, ils examinent leurs thèses et en déduisent des conséquences sceptiques sur l’impossibilité de la connaissance, mais, ces thèses s’imposent plus aux stoïciens qu’à eux-mêmes. Ils pratiquent donc la dialectique ou l’antilogie, c’est à dire la réfutation par l’absurde et l’argumentation pour et contre des thèses opposées, mais ne cherchent à construire aucune doctrine positive.
Une philosophie sans signification
Le dernier type de réfutation, comme quoi les thèses sceptiques n’ont aucun sens, nous semble également intéressant. En effet, les dogmatiques pensent que toute réflexion philosophique doit avoir une signification du point de vue de notre existence « quotidienne ». Or, les thèses sceptiques, selon eux, vont directement à l’encontre de notre expérience du monde.
Par rapport au scepticisme, ce syllogisme se situe à un autre degré que le précédent car il ne le présente pas comme une théorie erronée ou impossible mais plutôt comme un faux problème. Dès lors, il ne s’agit plus tant de réfuter les thèses du sceptique que de nier la pertinence de ses questions, l’intérêt de sa pensée. Ainsi, Heidegger écrit contre Kant qui cherche à réfuter l’idéalisme sceptique : « La question de savoir s’il est en général un monde et si son être peut être prouvé est, en tant que question que le Dasein comme être-au-monde pose et qui d’autre irait la poser ? -, dénuée de sens […]. Le « scandale de la philosophie » ne consiste pas en ce que cette démonstration [de l’existence des choses extérieures] reste depuis longtemps encore en souffrance, mais à l’inverse en ce que de telles démonstrations sont encore et toujours attendues et tentées[…] Le Dasein, s’il est correctement attendu répugne à de telles démonstrations parce qu’en son être il est chaque fois déjà à ce que des preuves apportées après coup tiennent pour nécessaire de venir lui démontrer. »
Cette stratégie argumentative a été mise à profit par deux traditions philosophiques : la phénoménologie et la philosophie du langage ordinaire. Mais ces philosophes se distinguent radicalement par leur définition de l’exigence de pertinence de la philosophie par rapport à l’expérience humaine. C’est l’analyse existentielle de notre rapport au monde pour Heidegger et la défense du sens pour Moore, et les règles d’usage du langage ordinaire pour Wittgenstein ou Austin. Bien que cette dénonciation du scepticisme soit typique du vingtième siècle, les textes antiques et modernes lui trouvent des réponses. Le sceptique assume sa conclusion aisément puisque le doute, comme celui de Descartes ou de Montaigne, s’emploie à critiquer les préjugés humains. Il met un point d’honneur à contredire le sens commun et à mettre en question les évidences les plus banales.
Pourtant, les sceptiques se réclament aussi d’un accord total avec le sens commun et refusent d’accepter que les thèses sceptiques n’aient aucun sens. « Je pense, écrit Sextus Empiricus, qu’il suffit de vivre selon l’expérience et sans opinion dogmatique, en accord avec les prescriptions et les opinions communes, en suspendant le jugement à propos des affirmations tirées de la subtilité dogmatique et très éloignées des besoins de la vie ordinaire. » Ainsi, les thèses sceptiques, allant directement à l’encontre de notre expérience du monde, seront critiquées grâce à une forme de synthèse du refus de l’acceptation comme quoi les thèses sceptiques n’ont aucun sens. En effet, la motivation critique du sceptique peut être associée à l’idée d’une défense sceptique du sens commun contre les errements spéculatifs des dogmatiques. C’est, par exemple, du point de vue d’une véritable « philosophie du langage ordinaire » que Berkeley réfute l’idée philosophique de matière. Cette stratégie indirecte dénonce les prétentions des dogmatiques à interpréter le sens commun et à s’en servir comme caution de l’utilité de leur recherche. Il y a là une remise en cause radicale de la démarche philosophique de dépassement progressif de ce sens commun au nom d’exigences issues d’une analyse interne de ce dernier. Sur ce point, la différence est grande entre une certaine tendance antiphilosophique et « urbaine » du scepticisme ancien et le scepticisme moderne qui est la forme extrême du divorce entre réflexion philosophique et appréhension ordinaire du monde. Ainsi, les arguments du premier se retrouvent plusieurs fois dans les réfutations du second.
Le scepticisme moderne a été, toutefois, lui-même réévalué de ce point de vue : certains philosophes anglo-saxons ont cherché, contre Wittgenstein ou Austin, en quoi est justifiée l’affirmation de Descartes selon laquelle ses motifs de douter sont raisonnables, c’est à dire compréhensibles pour n’importe qui. « Beaucoup de gens semblent penser que, si le philosophe soutient qu’une certaine condition doit être remplie pour connaître quelque chose, et si nous ne soulignons pas que cette condition est remplie dans la vie de tous les jours, alors que le philosophe impose sûrement des critères nouveaux ou plus exigeant pour la connaissance ou change le sens du mot « connaître » ou d’un autre mot […] [Selon le philosophe sceptique] Il y a un seul concept de la connaissance à l’œuvre à la fois dans la vie de tous les jours et dans la recherche philosophique sur la connaissance humaine, mais ce concept opère, dans la vie de tous les jours, sous la contrainte d’une pratique sociale et des exigences de l’action, de la coopération et de la communication. Les objectifs sociaux pratiques remplis par nos affirmations et nos prétentions à connaître des choses dans la vie de tous les jours expliquent pourquoi nous sommes normalement satisfaits par moins que ce que, avec détachement, nous pouvons être conduits à reconnaître comme étant les conditions complètes de la connaissance. »
Le scepticisme peut donc se déclarer contre toute attente fidèle au sens commun et présenter ses prétendues extravagances spéculatives comme des analyses précises de nos comportements ordinaires face à la connaissance. Ainsi, le fait que les thèses sceptiques aillent directement à l’encontre de notre expérience du monde est encore refusé. Le syllogisme qui démontre que toute réflexion philosophique doit avoir une signification du point de vue de notre existence « quotidienne », voit sa critique représenter la contestation la plus radicale de la réfutation. Dès lors, pourquoi les critères de signification interne à l’expérience humaine du monde s’imposerait-ils à la philosophie ? «Pour ma part, écrit Cicéron, je crois qu’on n’agit jamais davantage qu ‘en résistant aux représentations, en s’opposant aux opinions, en suspendant des assentiments dangereux et je partage l’avis de Clitomaque, écrivant que Carnéade a supporté un travail d’Hercule en retirant de nos âmes l’assentiment, c’est à dire l’opinion et les affirmations hasardeuses. » . Ici, le sceptique assume, comme tous les philosophes antiques mais contre eux, l’ambition d’atteindre la sagesse si rare parmi les hommes, ce qui exige de se déprendre de notre existence quotidienne, de « dépouiller l’homme », disait Pyrrhon. Dans cette optique, l’existence ordinaire n’est pas méprisée mais maîtrisée à partir d’une compréhension du monde qui lui est étrangère, parce qu’elle est morale et métaphysique. L’incertitude de tout jugement et de toutes choses et l’indifférence doivent donc s’imposer contre notre adhésion naïve et spontanée au monde.
Ainsi, ces trois modèles de réfutation ne sont pas seulement des moyens de présenter différentes interprétations du scepticisme. Ils ont aussi contribué à l’élaboration de ces interprétations et ont un pouvoir structurant très important dans l’histoire du scepticisme. Ils permettent également de mettre en lumière certains enjeux du scepticisme : le rapport entre pratique et théorie dans la vie ordinaire ; et en philosophie, la dimension négative, critique ou thérapeutique de la pensée, l’antiphilosophie et le rapport au sens commun. Ces trois syllogismes peuvent être considérés dans un sens comme représentant les trois « époques » successives, antique, moderne et contemporaine. Ces trois réfutations font appel à une confrontation entre pratique et théorie explicitée par la première, à un principe de non-contradiction mis en évidence par la deuxième et à une exigence de pertinence (ou de signification) formulée par la troisième. Ces trois hypothèses décrivent assez bien la grille philosophique de compréhension et d’évolution du scepticisme en tant qu’il est un « effet de structure », c’est à dire une philosophie sans cesse réduite à nos trois réfutations qui la caricaturent.
2. Les sceptiques en pratique
Après l’effet de structure vient « le fait d’histoire ». Il semble qu’il soit très difficile de décrire le scepticisme historique, non seulement pour des raisons de complexité, mais aussi parce que les auteurs sceptiques ayant assumé leur philosophie (pyrrhoniens, académiciens et leurs sectateurs modernes) ont chacun des théories différentes et même parfois opposées. L’idée de scepticisme ne correspond à aucune philosophie déterminée. D’ailleurs le mot n’est apparu qu’au XVIII° siècle. Si l’on considère l’origine grecque de ce mot, selon Jacques Brunschwig dans Le Savoir grec (art. « Scepticisme ») « l’activité de skepsis n’a par elle-même rien qui l’associe nécessairement à ce que nous entendons par « scepticisme ». C’est d’abord l’activité de regarder attentivement, d’observer, d’examiner avec les yeux : le verbe skeptesthai, fréquentatif du verbe skopein, renvoie à l’idée de voir et de regarder […] C’est ensuite par une métaphore familière au vocabulaire de la connaissance, l’activité d’examiner avec l’esprit, de réfléchir, d’étudier. Les mots en question ne sont donc pas la propriété exclusive des « sceptiques » : ils caractérisent les philosophes en tant que tels. »
Cette analyse linguistique montre par conséquent que le scepticisme se définit d’abord par son activité et non par une doctrine. Le mot « scepticisme » suggère que les sceptiques partagent des thèses communes et nous ramène donc à la « structure » qui les enferme dans l’alternative suivante ; c’est à dire le dogmatisme ou l’absence de philosophie. Mais n’est-il pas possible de fonder une tradition philosophique sur autre chose que sur des positions théoriques ? De ce point de vue, le « fait d’histoire » prend la forme d’un style sceptique qui permettrait de caractériser les sceptiques par leurs pratiques de la philosophie plutôt que par leur doctrine.
La connaissance
On a toujours considéré la plupart des sceptiques comme de piètres philosophes et des auteurs tels que Montaigne, La Mothe Le Vayer, Bayle ou Diderot sont plus souvent étudiés par les historiens de la littérature que par les historiens de la philosophie. Même Sextus Empiricus, selon Richard Popkin n’est qu’un « auteur helléniste obscur et sans originalité » . Ce mépris peut s’expliquer par le côté encyclopédique des ouvrages écrits par les sceptiques. Il y apparaît un souci de mise en scène d’un grand nombre de connaissances littéraires, philosophiques, juridiques, scientifiques, historiques… Se présentent ainsi le Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (que l’on surnomme le « manuel des érudits » ou « la bible des sceptiques ») ainsi que les Essais de Montaigne qui renferment selon Léon Brunschvicg, « la matière d’une Encyclopédie […]. Qui ne connaîtrait qu’eux posséderaient déjà de larges perspectives sur les horizons de la planète aussi bien que sur les époques de l’histoire. » (Descartes et Pascal lecteurs de Montaigne).
De même, il ne faut pas oublier que Hume fut un historien réputé de l’Angleterre et que ses écrits philosophiques parlent de la « nature humaine » au moyen de la sociologie, de l’histoire, de la littérature ou même du droit. Quant à Sextus Empiricus, son Contre les savants apparaît comme une encyclopédie négative, examinant chaque partie de la philosophie et réfutant de manière méthodique tous les savoirs de son temps.
Le style sceptique se définirait donc d’abord par son savoir. Le sceptique n’est pas seulement cultivé, il est plutôt érudit : c’est à partir du volume des connaissances qu’il a accumulé par ses lectures qu’il écrit, soit pour ordonner et exposer comme Bayle, soit pour les réfuter comme Sextus Empiricus. Pourtant, cette présence du savoir érudit n’indique rien au sujet du « style sceptique » de mise en scène de ce savoir. Tout d’abord, il faut constater que les sceptiques apprécient les anecdotes, les « petits faits vrais » que ce soit à propos d’un animal, d’un personnage historique ou des opinions sur tel ou tel sujet. Il ne s’agit pas bien entendu d’ordonner des faits ou thèses pour composer des systèmes mais de pulvériser le savoir, de sortir ses éléments de leur contexte et de la reproduire par des juxtapositions et des énumérations caractéristiques d’une véritable rhétorique sceptique. Au fond, c’est l’histoire que les sceptiques préfèrent : naturel ou humaine, ancienne ou moderne, son enquête satisfait leur goût du détail et de la diversité. C’est ainsi que l’explique Montaigne dans ses Essais : « Les Historiens sont ma droite bale [ce qui me va le mieux], ils sont plaisans et aysez ;et quant et quant l’homme en général, de qui je cherche la cognoissance, y paroist plus vif et plus entier qu’en nul autre lieu ».
Même en philosophie, les sceptiques privilégient l’histoire des doctrines et leur diversité, le nombre des auteurs sur leurs profondeurs : « Il n’est point de combat si violent entre les philosophes et si aspre, que celuy qui se dresse sur la question du souverain bien de l’homme, duquel, par le calcul de Varro, naquirent 288 sectes. » (id.)
Cet intérêt pour les savoirs obéit à des règles et des stratégies précises. Il y a plusieurs manières efficaces de susciter la suspension du jugement face aux affirmations sur la nature des choses. Parmi ces modes, les dix attribués au pyrrhonien Aenésimède représentent de véritables techniques d’utilisation du savoir qui opposent entre eux les faits, les connaissances de tous ordre et les sensations.
L’érudition sceptique se reconnaît à ses bataillons d’énumérations et à ses manœuvres héritées d’Aenésimède: on la retrouve chez Montaigne qui joue la zoologie contre l’anthropocentrisme dans l’Apologie de Raymond Sebond; chez Bayle dans les Pensées diverses sur la Comète qui accumulent les faits de l’histoire de l’Europe, de la physique ou de la politique contre les délires de l’astrologie, et même chez Hume lorsqu’il oppose les institutions humaines à la simplicité des instincts naturels : « Les mots héritages et contrat représentent des idées infiniment compliquées ;pour les définir exactement, 100 volumes de lois et 1000 de commentaires n’ont pas suffi, trouve-t-on [ …] Les hommes, aux différentes époques et en différents lieux, construisent différemment leurs maisons ».
L’existence ainsi que l’utilisation d’un tel savoir sont plutôt surprenante face aux réfutations du scepticisme qui lui reprochent sans cesse de ne rien vouloir savoir. A ce sujet, le plus clair est sans doute La Mothe Le Vayer : « Il n’y a peut être point eu de secte qui ait pénétré plus avant dans toutes les sciences que la sceptique, comme celle qui était incessamment aux prises avec toutes les autres et qui se fût rendue trop ridicule d’entrer en contestation avec elles touchant la vanité ou l’incertitude des disciplines, si elle les eût ignorées, voire même si elle n’eût su jusqu’où s’étendant la plus grande connaissance des dogmatiques. C’est donc une injustice toute pure d’en parler avec tant de mépris que plusieurs sont et de vouloir traiter tous les sceptiques comme gens qui n’auraient eu nulle connaissance des bonnes lettres. »
Argumenter
Habernas dans sa Morale et communication dit que le sceptique « désavoue, ni plus ni moins, son appartenance à la communauté de ceux qui argumentent. » C’est souvent l’image que les dogmatiques se font du scepticisme, mais en lisant Sextus Empiricus ou Hume, on se rend compte que cela n’est pas très justifié. En effet, les textes sceptiques sont caractérisés par leurs mouvements argumentatifs interminables. Le Traité de la nature humaine de Hume eut peu de lecteurs, tant il est minutieux dans son examen de nos raisonnements les plus communs. Quant à Montaigne, il s’engage dans une argumentation complexe pour montrer l’impuissance de la raison humaine dans le plus long et le plus sceptique de ses « essais ». De même Bayle peut résumer tout le mouvement des Pensées diverses sous la forme d’un dilemme dont chaque branche est réfutée en trois ou quatre étapes.
Il semble que l’argumentation soit donc indissociable du scepticisme. Pour Aristote, ce sont des philosophes qui ne font pas la différence entre ce qui doit être démontré et ce qui ne doit pas l’être. En effet, Aggripa part du principe que toute proposition doit être démontrée induisant qu’aucune proposition ne peut être démontrée. Montaigne, Bayle et Hume confirme cela, ils exigent des raisons pour nos moindres affirmations. Cette remarque de Sextus Empiricus dans son Hypotyposes permet de mesurer la passion sceptique pour l’argumentation : « Si quelqu’un nous présente un argument que nous ne sommes pas capables de réfuter, nous lui répliquons que, de même qu’avant que fût né le fondateur de l’Ecole à laquelle il appartient, la théorie qu’il soutient était sans validité, bien qu’il en fût réellement ainsi, de même il est possible précisément que, l’argument opposé à celui qu’il nous propose existe bien aussi, et soit conforme à la réalité des choses, bien que cet argument ne nous apparaisse pas encore :aussi ne doit-on pas donner son assentiment à un argument qui aujourd’hui nous paraît solide. »
Selon les sceptiques, il semble donc que chaque argument formulée à leur encontre n’ait qu’une durée de vie limitée. Il ne faut pas négliger la conclusion de tous les raisonnements sceptiques :suspendre tout jugement sur la question débattue. Ces arguments disent agir sur celui qui prend le temps de les assimiler, cet effet semble s’accentuer au moyen des accumulations et des répétitions chères aux sceptiques. Les arguments doivent se confronter et s’équilibrer dans un esprit particulier et non dans un entendement logicien: ils doivent provoquer des sentiments d’incertitude, d’indétermination et non des conclusions valides. Ainsi le pyrrhonisme peut parfois adapter ses arguments et leurs forces à l’individu auquel il veut faire éprouver (et non comprendre) « l’epochê »). En effet, sur chaque sujet et pour chaque individu, il existe un traitement argumentatif adapté pour susciter la suspension du jugement. C’est pourquoi il est possible d’interpréter les textes sceptiques sous un autre angle. Ils refusent de s’adresser à un lecteur unique et il est probable que l’énumération d’argument soit une chance, pour chaque lecteur, de tomber sur celui qui lui conviendra.
Le danger de la parole
Le dernier trait sceptique qui participe au style concerne le langage. Les sceptiques se méfient beaucoup de la parole. Cette dernière leur paraît souvent dogmatique car elle permet aux hommes de formuler des jugements sur la réalité des choses au lieu de décrire seulement leurs impressions : « Je voy les philosophes pyrrhoniens qui ne peuvent exprimer leur générale conception en aucune manière de parler :car il leur faudrait un nouveau langage. Le nostre est tout formé de propositions affirmatives, qui leur sont du tout ennemies ».
Cette inadéquation du langage humain à la pensée sceptique ne provoque pourtant pas leur silence. Cela fait de nouveau l’objet d’une réfutation. Mais selon Aenésidème: « C’est sans avoir de quoi exprimer notre pensée que nous parlons. » Pour eux, le style est un moyen de décrire son sentiment et ainsi de faire rendre à la langue un son juste et non les dissonances dogmatiques d’elle diffuse habituellement. Sextus Empiricus possède ce souci de la tonalité sceptique: il a en effet l’habitude de toujours préciser dans quel sens il faut entendre les différents mots de ses définitions.
En conséquence, le style sceptique, qui revendique une parole non – dogmatique, se définit par l’aphasie, la non assertion. Pour éviter d’ajouter de nouveaux mots à une langue déjà trop dogmatique, les sceptiques empruntent souvent le vocabulaire des autres écoles philosophiques. Ils passent ainsi très souvent par le langage des stoïciens. En conclusion, les trois pratiques qui définissent le style sceptique semblent être l’érudition, l’argumentation et la formulation. La question que l’on se pose maintenant est de savoir l’usage que l’on peut en faire.
3. Les Usages sceptiques
On peut se demander si adopter la pensée sceptique ne nous réduit pas à adopter une philosophie strictement négative. En effet, selon Diogène Laërce : « Les philosophes sceptiques passaient leur temps à détruire les convictions des autres écoles et n’en établissaient aucune pour leur part. » Est-il intéressant de détruire toutes les thèses philosophiques pour en contrepartie, s’abstenir de tout jugement ? Mais ce n’est pas seulement au niveau des affirmations dogmatique que le sceptique met en œuvre sa puissance négative, c’est plutôt au niveau de l’idée que les dogmatiques se font de la philosophie. Selon Marcel Conche, le pyrrhonisme « ne critique pas seulement les systèmes dogmatiques, ou les résultats du dogmatisme […] mais détruit les notions même (et les principes) qui définissent et rendent possibles la pensée et la recherche dogmatique. »
Les pratiques de l’usage
Il ne faut pas oublier que les sceptiques se reconnaissent à leur pratique et non à leur doctrine. Pour eux, le fait de penser représente une activité concrète et actuelle. Montaigne nous l’explique dans ses Essais : « Ma philosophie est en action, en usage naturel et présent; peu en fantaisie. » La pensée est faite de nombreuses pratiques que les dogmatiques ignorent et écrasent sous les règles abstraites de la logique. Pour les sceptiques, penser ne signifie pas « suivre des règles » mais c’est faire usage d’un concept, d’un fait ou même d’une règle: l’insérer dans un contexte différent, s’en servir pour lier deux faits indépendants ou pour tirer d’un postulat des conséquences qu’on ignorait jusqu’alors. La philosophie sceptique trouve son originalité dans le déplacement qu’elle fait subir aux règles de l’invention philosophique.
L’ « usage » ouvre alors une autre dimension où, sans créer de nouveaux objets ou de nouvelles règles, on parvient quand même à le transformer en totalité. En effet, les sceptiques ne font que critiquer une certaine manière de faire de la philosophie que pour en proposer une nouvelle. Au moyen de leur pratique, ils montrent que les règles de la logique ne rendent pas compte de notre pensée.
De plus, selon Sextus Empiricus, l’identité de certaines thèses n’impliquent en rien l’identité des philosophies : « L’apparaître des contraires au sujet d’une même chose n’est pas une opinion particulière aux Sceptiques, mais un fait qui tombe sous le sens non seulement des Sceptiques mais des autres philosophes et de tous les hommes […] Nous avons tous en usage un matériau commun » .
C’est donc l’usage que chaque penseur fait de ces matériaux communs qui le distingue des autres. Le sceptique use donc à sa guise de l’évidence et de la logique hors des sentiers battus. Les dogmatiques, eux, font de la pensée un usage particulier et limité parce qu’ils n’osent s’approcher de la contradiction. Par conséquent, l’indifférence des sceptiques et leur suspension du jugement ou leurs doutes sont l’effet de la découverte des possibilités ouvertes par l’usage de la pensée. En effet, il ne sert à rien de fixer des certitudes si on peut les combiner ou les utiliser pour de nouveaux objectifs.
Les faits de l’usage
Ici, cette pratique de l’usage est une insertion concrète et actuelle dans le monde par l’intermédiaire de nos sensations, de nos sentiments, coutumes ou lois et par rapport auxquels la connaissance est toujours arbitraire et fantaisiste. D’après Montaigne, lorsqu’il cite Cicéron « Dieu, en effet n’a pas voulu que nous ayons la science, mais seulement l’usage de ces choses. »
Les faits accèdent au statut de véritables coordonnées d’une image de la pensée. Ils sont le contexte dans lequel chaque pensée s’inscrit et ce à partir de quoi elle pense. Les inventions du sceptique sont à la fois des usages recherchés de tel ou tel argument et des usages possibles parmi d’autres.
Hume, dans son Traité de la nature humaine affirme « Je puis céder, mieux, il faut que je cède au court de la nature en me soumettant à mes sens et à mon entendement ; et par cette aveugle soumission, je montre très parfaitement ma disposition sceptique et mes principes ». Il semble alors que ces pratiques résultent de la nécessité, que les sceptiques ne font que s’appliquer à ce qui s’impose à eux. Il faudrait alors parler de contingence, c’est à dire de l’absence de justification dans laquelle se meut la pensée.
On comprend alors mieux la critique sceptique de la raison et l’ « epochê » ou le doute. La Mothe Le Vayer dans De la vertu des païens dit « Nous croyons toujours faire par raison et justice, ce que nous faisons par usage et imitation.» En effet, si toute théorie est une excroissance de notre rapport pratique aux choses et que c’est dans la contingence des « usages » que se constituent nos opinions et conceptions, à quoi servirait-il de se fixer un avis sur toute chose ou de soutenir des convictions qui se soutiennent elles mêmes par l’effet de nos habitudes.
Les stratégies de l’usage
Mais comment croire que le scepticisme nous donne un quelconque pouvoir sur nous ou sur les choses ? C’est alors qu’intervient la troisième coordonnée de l’image sceptique de la pensée, celle de la réflexivité aussi nommée stratégique: la pensée est un moyen et non une fin en soi. Cela implique que la pensée trouve son sens par rapport à une situation ou un projet d’action :elle est traversée par des objectifs et des détours. Une pensée est donc susceptible de plusieurs usages déterminés par des fins spécifiques et une certaine adaptation ou inadaptation au contexte auquel elle se rapporte. Ici, les usages se retrouvent sous la forme de stratégie plus générales qui mettent une pensée au service d’objectif propre à chacun.
Ce qui distingue les divers usages du scepticisme, ce sont les stratégies et les méthodes dans lesquelles il est engagé, les objectifs et les ambitions qu’il permet d’atteindre, ce ne sont ni les raisonnements, ni les concepts.
D’après Sextus Empiricus à propos de la découverte du scepticisme, le sceptique cherchant à atteindre l’ataraxie en déterminant la nature des choses, a rencontré l’incertitude de toutes choses et a donc suspendu son jugement, puis, par hasard, il a découvert que cet état de suspension conduisait à l’ataraxie. C’est donc le hasard qui transforme un échec en réussite et un dogmatique en sceptique.
Ainsi, d’un même état de la pensée on peut faire des usages différents et c’est la stratégie dans laquelle sont pris des arguments ou des situations qui détermine leur sens. Le pyrrhonisme sera donc l’invention chanceuse d’un usage « ataraxique » de l’epochê. Ainsi, à chaque étape de l’histoire du scepticisme, le hasard de l’usage se répète et des arguments changent de rôle.
En conclusion, le scepticisme ne comporte pas de mode d’emploi. Il n’inclue pas une soumission mais un entraînement, non pas une adhésion mais un exercice. Il peut être mis au service de toutes les passions. Si les dogmatiques se méfient tant des sceptiques, c’est parce que ces derniers n’hésitent pas, comme leur philosophie est faite pour être utilisée et non suivie, à faire usage des philosophies dogmatiques. Ainsi les académiciens transforment le système rigoureux du sage stoïcien en une machine à produire l’incompréhensibilité universelle. Le scepticisme ne se prête pas à certains usages ou, alors, de manières provisoires.
L’anthologie semble être la forme littéraire la plus propice à l’épanouissement de l’image sceptique de la pensée: en choisissant des textes et en les rapprochant, elle en fait usage et elle prend le risque de susciter des usages inédits de ces textes en les libérant en partie de leur contexte historique et théorique.
On comprend alors pourquoi les sceptiques ont considéré toute doctrine comme inutile. On peut maintenant dire qu’en un sens aucun philosophe n’a jamais été sceptique. Si le sceptique est « libre vis-à-vis de toute affirmation de principe », comme dit Aenésimède, il l’est aussi vis-à-vis du scepticisme qu’il soutient d’autant moins qu’il en fait usage à son gré. Cette liberté ouvre à ses stratégies toutes les possibilités de la pensée, exploitables selon qu’elles sont ou non adapté à certaines visées théoriques ou pratiques.
Virginie Rodriguez
Élodie Virot
Maîtrise, Université de Limoges
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