Le mot figure pour la première fois dans De optima reipublicae statu deque nova insula Utopia que fit paraître en 1516 Thomas More, le futur chancelier du roi Henri VIII d'Angleterre.
Dès 1551, l'Oxford English Dictionary en donne la définition suivante: «Une île imaginaire décrite par sir Thomas More comme jouissant d'un système social, juridique et politique parfait.»
En 1610, une nouvelle édition du même dictionnaire précise que le terme s'applique «à n'importe quelle région, contrée, localité située dans un lointain indéfini.»
En un siècle à peine, la notion s'était élargie; elle ne cessera de le faire jusqu'à nos jours. Ce qui est remarquable, c'est que l'utopie ait existé avant que ne fût forgé le terme qui la désigne. Son histoire ne commence pas en 1516, mais dans l'Antiquité.
Plusieurs écrivains de la Grèce, puis du monde hellénistique tels que Phaléas de Chalcédoine, Hippodamos de Millet, Aristophane, et plus tard Zénon, Théopompe, Evhémère ont élaboré sinon de véritables utopies, du moins des plans de sociétés dotés d'une constitution qu'ils considéraient comme parfaite.
Pourtant c'est avec Platon que nous nous trouvons pour la première fois devant des ouvrages d'envergure. Deux aspects essentiels se manifestent dans ses oeuvres. L'utopie considérée comme un traité abstrait du meilleur gouvernement y est représentée par la République et par les Lois; l'utopie littéraire, avec son affabulation plus ou moins complexe y figure sous une forme embryonnaire dans le Timée et dans le Critias.
L'Utopia de More se réclame à plusieurs reprises de Platon, du moins dans sa partie positive qu'est la description de l'île et de sa capitale Amaurote, tandis que dans sa partie négative ̵ la première ̵ elle est avant tout une critique de l'Angleterre contemporaine. Par l'introduction de personnages tels que Raphael Hythlodée, l'ouvrage cherche à éviter l'écueil de l'abstraction, sans pourtant y parvenir vraiment. C'est à partir de l'Utopia, considéré comme paradigme, que le genre va se développer et évoluer.
Le premier imitateur semble avoir été Stiblin, un allemand, qui fit paraître en 1553 une utopie-traité, intéressante à cause de la date de publication, mais en réalité peu originale, intitulée: De Eudaemonensium Republica.
Les utopistes du XVIIe siècle, vivant dans un monde encore largement dominé par les Eglises, auront quelque difficulté à trouver un moyen terme entre le «communisme» de Platon et la fidélité aux dogmes chrétiens. Un livre comme la Reipublicae Christianapolitanae Descriptio du Wurtembergeois Johann-Valentin Andreae n'a certes plus les préoccupations théologiques de la Civitas Dei de saint Augustin, mais tout en recherchant le bonheur de l'homme sur cette terre, il n'arrive pas à s'affranchir de la religion, et d'ailleurs ne le désire point.
Plus nuancée est la position de Tomaso Campanella. Sa Città del Sole (1623) contient plus d'une idée non conforme aux dogmes de l'Eglise et lui vaut des années d'emprisonnement.
Avec Nova Atlantis de Bacon, écrite entre 1620 et 1626, mais publiée seulement en 1638, l'utopie cherche à se mettre «à la mode» en utilisant les thèmes des voyages lointains dont tout le monde rêve depuis les croisières de Vasco de Gama.
A partir de ce moment, l'utopie va s'occuper de problèmes de plus en plus divers. John Barclay dans son Argenis (1621) se contente de faire discuter quelques personnages de son roman d'aventures et d'amour du «meilleur gouvernement possible», ne faisant plus de l'utopie qu'un épisode. Samuel Gott dans La nouvelle Solyme (1648) mêle les préoccupations utopiques où régnerait une constitution idéale. Harrington renoue avec la tradition platonicienne et se cantonne dans le «projet de législation» avec Oceana (1656). La vogue du piétisme en Allemagne inspire à Grimmelshausen dans son Simplicius Simplicissimus un chapitre utopique qui décrit en un style lapidaire une communauté piétiste imaginaire.
A peu près à la même époque Godwin avec L'homme dans la lune (1638) et Cyrano de Bergerac par son Voyage aux Etats du Soleil (1643/1647) préparent la voie aux futures utopies scientifiques, à la «Science-Fiction» du dix-neuvième et du vingtième siècle.
L'ouvrage de Denis Vairasse d'Allais, l'Histoire des Sévérambes (1677) reste cependant le plus célèbre et le plus lu de l'époque. L'eudémonisme qui s'en dégage joint au goût des lecteurs pour les mystérieuses «terres australes» en fit un des succès littéraires du XVIIe siècle finissant.
Les Aventures de Télémaque (1699-1717) de Fénelon, dont certaines parties (Salente) sont de véritables utopies, nous font à la fois passer au siècle suivant et à un genre qui s'apparente à l'utopie pure et que les Allemands nomment «Fürstenspiegel», le miroir des princes. Albrecht von Haller s'y distingue dans sa trilogie: Usong (1771), Alfred, König der Angelsachsen (1773) et Fabius und Cato (1774). Le plan du meilleur gouvernement n'est plus transplanté dans des îles lointaines, mais dans un passé plus ou moins historique, c'est à dire plus ou moins arrangé pour les besoins de la cause.
Quant à la véritable utopie, elle subit l'influence de l'immortel ouvrage de D. Defoe, Robinson Crusoe et devient pour un temps «Robinsonade», particulièrement en Allemagne avec l'Insel Felsenburg (1732) de Schnabel. En France, Gabriel Foigny fait découvrir à son héros, Jacques Sadeur, la terre australe, suivi en cela par Restif de la Bretonne qui ajoute à cette découverte le mythe de l'homme volant dans son ouvrage: Découverte australe par un homme volant (1781-82).
Dès le début du XVIIIe siècle, l'utopie devient si répandue et s'oriente vers des directions si diverses qu'il n'est plus possible dans le cadre d'un trop bref article de les nommer toutes. L'insularité, qui caractérisait déjà l'Utopia de More, se retrouve chez Morelly dans un vaste poème en prose intitulé Naufrage des Isles flottantes (1753) et dans L'Ile inconnue publiée en 1784 à Paris et à Bruxelles, sans nom d'auteur. La critique du temps présent, qui n'est que l'aspect négatif de l'utopie, aboutit aux Voyages de Gulliver dans deux pays imaginaires: Lilliput et Brobdignac (1726). Swift réussit à faire de ses livres des ouvrages de réputation mondiale, ce qui dans le domaine utopique est assez rare. Moins connue est l'utopie esthétique de Heinse, Ardinghello, oder die glückseligen Inseln (1781). Citons encore Mercier qui innove avec L'an 2440 (1770-86) en projetant son utopie dans un avenir relativement proche et en fixant une date précise de réalisation. Il aura de nombreux imitateurs.
Avec la fin du XVIIIe siècle, nous nous trouvons à un tournant important non seulement pour l'utopie, mais encore pour l'histoire économique et sociale du monde. Entre l'univers de Platon et celui des utopistes du XVIIIe siècle, il n'y a finalement pas une différence bien grande. En simplifiant à l'extrême, on peut considérer que le monde, malgré les découvertes de terres nouvelles, était resté pendant des siècles agricole et artisanal. Et voici que surgit l'industrialisation et bientôt l'ère atomique. Avant de pouvoir rêver de mondes imaginaires, il faut essayer de maîtriser le réel. Les problèmes posés par l'évolution de l'humanité ne sont peut-être nulle part plus visibles que dans les Wanderjahre de Goethe. En homme du XVIIIe siècle, il écrit encore une utopie parfaite, tout imprégnée de vues sur l'éducation, la «Province pédagogique». Mais en même temps, il soulève le problème de l'industrialisation et montre qu'il va falloir trouver de nouvelles solutions. Les hommes d'action les chercheront dans le socialisme, les rêveurs dans l'utopie socialisante. Cela aboutit au Capital de Karl Marx d'une part, d'autre part aux Parallélogrammes d'Owen et aux Phalanstères de Fourrier. L'utopie socialisante durera jusqu'à l'aube du XXe siècle. Les plus connues sont Looking backward (1888) de Bellamy, News from Nowhere (1890) de William Morris, Freiland (1890) de Herzka, et pour ne pas oublier les Français, Sur la pierre blanche d'Anatole France (1905).
Durant la même époque paraissent des utopies d'un genre différent comme le banal Voyage en Icarie de Cabet, Erewhon (1872) de Buttler qui se rapproche de la satire par sa critique acerbe de l'Angleterre victorienne et qui sera suivi de Erewhon revisited (1901).
Avec The Coming Race (1871) de Bulwer Lytton nous assistons à la naissance de l'anti-utopie. L'Etat des Vril-Ya est en effet de ceux que l'on n'aimerait pas visiter et dans lequel surtout on n'aimerait pas vivre. En fermant le livre, c'est un soupir de satisfaction que l'on pousse à l'idée d'être tout simplement un citoyen d'un de ces bons vieux pays d'Europe. Et tandis que les utopistes des siècles passés ont pu nous faire croire un instant que le progrès scientifique se traduirait par une amélioration de la condition de l'homme, les anti-utopistes nous en font douter avant de nous donner la certitude.
Au Xe siècle, l'utopie envahit la littérature, ce terme étant pris au sens le plus large. Anticipations, voyages dans des planètes lointaines, naissance de races nouvelles, de héros invincibles comme «Superman», tout cela se trouve soit dans des utopies «sérieuses», soit dans des bandes dessinées de journaux prétendument destinés aux enfants. Seul le domaine de la véritable utopie, philosophique et littéraire, retiendra notre attention. Un nom s'impose à nous au tournant du XIXe siècle finissant, celui de H.G. Wells. Avec des ouvrages comme The Time Machine, qui date encore de 1895, puis avec The War in the Air (1903), avec Men like Gods (1921) et bien d'autres, nous pénétrons dans un monde scientifique effrayant, très différent de celui de Jules Verne dans lequel l'homme domine la science et dans lequel le «méchant savant» périt.
L'utopie tend de plus en plus à décrire un idéal négatif auquel l'homme n'aspire plus. Le chef-d'oeuvre et le modèle de l'anti-utopie est Brave New World (1932) d'Aldous Huxley qui sera suivi en 1948 de Ape and Essence. Il avait été précédé en 1920 par Samjatin, un Russe, dont l'ouvrage «My» dépeignait déjà un monde dans lequel chacun fait la même chose au même moment, c'est à dire un univers d'où la liberté individuelle est entièrement exclue. L'anti-utopie, c'est au fond la prise de conscience par les écrivains du fait que le problème essentiel de l'utopie n'est pas la recherche du bonheur dans une société parfaitement réglée, mais la liberté de l'homme. Nulle part l'absence de cette liberté n'est peut-être décrite d'une manière plus effroyable que dans Nineteen Eighty-Four que George Orwell publia en 1947.
Face au monde collectivisé à l'extrême qui promet à l'homme un hypothétique bonheur, les anti-utopistes vont tâcher de créer des personnages héroïques qui s'insurgent contre la conscience collective et qui restaurent le règne de l'homme libre. Ce mouvement semble particulièrement vivace dans l'Allemagne contemporaine. La lecture d'ouvrages tels que Der Stern der Ungeborenen (1946) de Franz Werfel, de Heliopolis (1949) d'Ernst Jünger, de Die Sintflut (1949/59) de Stefan Andres de Nein. Die Welt der Angeklagten (1950) de Walter Jens, de Die Kinder des Saturn (1959) de Jens Rehn ou de Der achte Tag de Hermann Gohde laisse percer l'espoir qu'il suffit qu'un seul homme soit conscient de la nécessité qu'il y a de conserver l'homme tel qu'il fut toujours pour faire échec à la civilisation scientifique nivellatrice.
L'anti-utopie, qui est pour l'instant le dernier maillon d'une chaîne d'oeuvres littéraires qui débuta par les fragments utopiques des Anciens et par la République de Platon, surprend par la qualité littéraire qui est la sienne. Dans l'immense production de visions d'avenir plus ou moins utopiques et souvent sans valeur, l'anti-utopie a su se garder une place de choix qui la fait apparaître comme digne de prendre la relève des utopies anciennes. René Stempfer
Université de Nancy II
Cités imaginaires, n° 4 de la 2e série de Littérature et Nation.- Tours: Université, décembre 1990.
Koon-Ki T. Ho.- «Utopianism: A unique theme in Western Literature?- A short survey on Chinese Utopianism», in Tamkang Review, XIII: 1 (Fall 1982), pp. 87-108.
Claeys, Gregory (ed).- Modern British Utopias 1700-1850. 8 vol. set.- Brookfield, UT: Pickering & Chatto Publishers, 1997.
Hertzler, Joyce.- The History of Utopian Thought.- London: G. Allen & Unwin, 1923.
L'utopie, n° spécial de L'Ecole des Lettres (Paris).
Hugues, Micheline.- L’utopie.- Paris: Nathan, 1999.
Ricoeur, Paul.- «Du texte à l’action - Essais d’herméneutique II».- Paris : Seuil, 1986.
Riot-Sarcey, Michèle.- L’Utopie en questions.- Paris: PUV, 2001.
Ruyer, Raymond.- L’utopie et les utopies.- Paris: PUF, 1950.
Servier, Jean.- Histoire de l’utopie.- Paris: Gallimard, 1957&1991.
Trousson, Raymond.- Voyages aux pays de nulle part. Histoire littéraire de la pensée utopique.- Bruxelles: Ed. de l’ULB, 1980.