Les indices du zeugme dans la deuxième acception du mot, plus importante pour la poétique et la critique littéraire que la première, sont : 1. la présence d'une chaîne paratactique (sans indication de la nature du rapport) des termes similaires: J'ai traversé sur mes souliers ferrés le monde et la misère. (F. Leclerc); 2. l'hétérogénéité sémantique des mots grammaticalement homogènes qui forment cette chaîne: le monde «concret», la misère «abstrait»; 3. la présence d'un terme-noyau qui ne fait pas partie de cette chaîne paratactique et qui est lié avec chacun de ses membres par des liens hypotactiques: traverser le monde; traverser la misère; 4. l'actualisation simultanée de deux significations différentes dans le mot-noyau: traverser/«voyager» et «vivre».
Le zeugme est proche du calembour, de la syllepse et de l'antanaclase. Ce qui le distingue du calembour, c'est ce que le calembour ayant des indices sémantiques stricts, n'est pas strictement structuré, comme le zeugme. La même chose avec la syllepse qui, elle aussi, actualise deux significations à la fois, mais ne crée pas obligatoirement l'effet comique, comme le calembour, et n'est pas strictement structuré, comme l'est le zeugme: La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue (G. Flaubert). La différence entre l'antanaclase et le zeugme consiste en ce que dans l'antanaclase le mot polysémique qui actualise dans le texte deux ou même trois de ses significations, se répète dans le micro-contexte pour chacune des significations actualisées: Il y en a qui élèvent des enfants, d'autres qui élèvent des poulets ou des vaches, moi, j'élève la voix (J. Prévert).
A titre de mot-noyau on voit dans le zeugme le plus souvent un verbe, alors que dans la chaîne des termes similaires ce sont des noms qui dominent. La collection des modèles du zeugme est assez grande: en français, par ex., on en constate 23. Un modèle intéressant représente deux phrases soudées ayant un prédicat commun: Son corps nageait dans l'eau verte, et son esprit dans l'opulence (H. Troyat).
Pour ce qui est du degré de la cohérence sémantique, on pourrait distinguer trois types du zeugme: faible, fort et paradoxal. Le type faible. Le mot-noyau actualise non pas des significations différentes que l'on trouve fixées dans un dictionnaire, mais des nuances à peine perceptibles. Dans la chaîne des termes similaires on voit une cohérence syntaxique complète et une cohérence morphologique partielle: La poussière et les mouches s'élevaient de la route (R. Rolland).
Le type fort. Le mot-noyau actualise des significations évidemment différentes. Dans la chaîne dépendante on observe une incohérence sémantique fort prononcée, une cohérence syntaxique complète et une cohérence morphologique partielle: «He put his little kit in his pocket and with it his desire to stay a little while with Caddy» (Ch. Dickens).
Le type paradoxal. Le mot-noyau peut actualiser des significations différentes, mais ce n'est pas strictement nécessaire. Dans la chaîne dépendante on voit une cohérence morphologique complète et une incohérence syntaxique complète ce qui entraîne une incohérence sémantique fort prononcée, reductio ad absurdo: Vous rencontrez une personne plus âgée que vous qui vous demande en mariage, mais soit par intérêt, soit par un clair matin de printemps, vous refusez la main (P. Dac).
Né comme lapsus linguae, le zeugme apparaît dans un bon mot qui est apprécié et répété, dans une blague anonyme: Ah, dit-il en riant et en portugais. Du langage spontané il passe dans la langue des belles lettres, d'abord comme l'imitation d'une faute drôle dans le discours du personnage: Tout jeune Napoléon était très maigre et officier d'artillerie. /Plus tard il devint empereur/ alors il prit du ventre et beaucoup de pays (J. Prévert, Composition française). Dans le discours de l'auteur le zeugme peut créer un effet comique en caractérisant d'une façon ironique un personnage, une scène, une couche sociale: Robert avait toujours exigé sa ration de sucre dans le café et de politesse dans la conversation (H. Bazin). Le zeugme est très organique pour la perception associative du monde propre à un poète: Le ciel s'est couvert de rage et de plumes (R. Queneau).
L'effet stylistique créé par le zeugme est basé sur la combinaison originale d'une stricte symétrie extérieure (morpho-syntaxique) avec une asymétrie interne (sémantique) plus ou moins évidente.
Dans la langue des belles lettres le zeugme est un phénomène assez rare. Mais il y a des écrivains qui sont particulièrement attirés par la liberté nonchalante et élégante de ce procédé, par la complication de la chaîne de paroles que cette anomalie cause: Ch. Dickens, O. Henry, H. Heine, R. Rolland, H. Bazin, J. Prévert, A. Voznessenski et d'autres.
Eda Beregovskaïa
Institut Pédagogique de Smolensk
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