Dictionnaire International des Termes Littéraires

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                                                                        AUTOBIOGRAPHIE / Autobiography

ETYMOLOGIE / etymology

ETUDE SEMANTIQUE / Definitions

COMMENTAIRE / Analysis

1. Commentaire histrique (MDG)

2. Commentaire gènèrique

Auteur et narrateur (JB)

Auteur et lecteur (KA)

1. Commentaire historique (MDG)

L’autobiographie peut être considérée comme un genre littéraire, mais un genre problématique. Le terme lui-même n’apparaît qu’au début du XIXe siècle, en anglais (1809), précédé toutefois par l’allemand selbstbiographien en 1796, chez Seybold, dans Selbstbiographien berühnter Männer (Tübingen), composé sur la suggestion de Herder. Le français n’adopte le terme autobiographie sur la modèle de l’anglais autobiography qu’en 1838, et celui-ci ne devient courant en Europe qu’à partir du milieu du XIXe siècle. L’apparition du terme correspond bien sûr à une période d’essor du genre qui lui-même coïncide avec ce qu’on appelle le « Tournant des Lumières » (de 1770 à 1820-1830). A ce sujet, Dolf Œhler, spécialiste allemand de cette période, écrit : « L’autobiographie marque plus qu’aucun autre genre ce tournant où l’énergie intellectuelle, au lieu d’aspirer à la connaissance de l’univers entier, se concentre sur le moi comme sur un monde en petit (…), où l’on découvre les charmes de l’introspection, du souvenir, du souvenir d’enfance surtout, du rêve et de la rêverie, de la solitude, de la nature et où les raisons du cœur l’emportent sur celles de la raison » ( « Autobiographie », in : Delon , Michel (dir. Gén.).– Dictionnaire européen des Lumières. – Paris : P.U.F., 1997, p. 119).

Le terme autobiographie peut prendre un sens strict, celui qui, précisément, s’applique au texte considéré , à la fin du XVIIIe siècle et au XIXe siècle, comme le prototype du genre, bien qu’il ne porte pas le titre autobiographie : les Confessions de Jean-Jacques Rousseau (1782). Dans ce sens, l’autobiographie présente des traits bien précis que Philippe Lejeune, premier spécialiste français du genre, présente dans Le pacte autobiographique. Il propose cette définition rigoureuse : « Récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité » (Paris : Seuil, 1975, p. 14) . La rétrospection distingue bien ici l’autobiographie du journal intime, « l’accent sur sa vie individuelle » distingue le genre de celui des mémoires. Comme le reconnaît Philippe Lejeune, «  certaines conditions peuvent être remplies pour la plus grande partie sans l’être totalement » : ainsi, le discours peut occuper une certaine place dans le récit ; la perspective « principalement rétrospective » peut inclure des autoportraits, des parties de journal  intime; le sujet, individuel, peut être accompagné d’une histoire sociale et politique. Il n’en demeure pas moins que selon ce spécialiste, « Pour qu’il y ait autobiographie, il faut qu’il y ait identité de l’auteur, du narrateur et du personnage » (p. 15). Cette identité est le fondement même du « pacte autobiographique », c’est-à-dire du contrat de lecture passé entre l’auteur et le lecteur. Cette identité, comme le précise bien Le jeune ne signifie pas « ressemblance », d’où les modalités différentes qu’elle peut prendre d’un autobiographe à l’autre.

S’il est vrai que l’autobiographie ne ressortit pas, à proprement parler, à la littérature de fiction, puisque l’auteur y apparaît à la fois comme narrateur et comme personnage principal, et qu’il est censé reproduire la vérité, dans la pratique il n’est pas toujours aisé de distinguer l’autobiographie de certains romans écrits à la première personne ; il convient, en fait, de déterminer dans quelle mesure l’auteur s’identifie au personnage, ce qui ne peut se faire qu’à l’aide de confidences de l’auteur lui-même ou à partir de données se trouvant dans le texte même.

Mais l’autobiographie peut aussi devenir une notion très étendue. Le terme peut s’appliquer à de nombreux aspects et subdivisions, de caractère littéraire ou non. Peuvent, par exemple, être considérés comme autobiographiques, une liste d’informations pratiques nommée curriculum vitae, un journal, comme celui des Goncourt ou de Gide, rédigé parfois immédiatement après les événements, où l’auteur fait des commentaires à propos de quelques faits mémorables qui se sont produits au cours d’une journée, des fragments de récits ou un récit continu, ou encore des mémoires ou des annales. Des souvenirs d’enfance ou de jeunesse constituent, dans bon nombre de cas la forme du contenu d’une autobiographie, comme dans Enfance de Nathalie Sarraute, où le problème est posé d’emblée : évoquer ses souvenirs d’enfance, n’est-ce pas « prendre(sa) retraite », « (se) ranger » ? (Paris : Gallimard, 1983, pp. 9-10). Telles sont également les nouvelles dont se compose The Heart is a Lonely Hunter de l’Américaine Carson Mc Cullers. L’autobiographie peut encore prendre la forme d’une chronique subjective d’événements historiques ou encore d’une prise de position sur le monde.

Le genre autobiographique au sens large, et plus particulièrement l’autobiographie au sens strict, est exposé à deux écueils principaux et souvent complémentaires : soit une complaisance narrative incontrôlée, soit un étalage présomptueux et volontiers narcissique des sentiments. Aussi l’autobiographie – et même la biographie en général – apparaît-elle fréquemment comme une machine hagiographique. C’est la crainte qu’exprime le romancier belge Pierre Mertens dans Perdre « Je devais avoir quatorze ans, quinze ans tout au plus. J’étais encore vierge et déjà corrompu. Je voulais devenir écrivain./ Si je ne le suis pas devenu, je ne voudrais l’expliquer que par une foncière méfiance de l’autobiographie. Tout au moins à l’endroit de ce qu’on tient pour tel aujourd’hui : la plupart de ceux qui la pratiquent ne manifestent-ils pas à l’égard de la vérité – je veux dire : cette part de vérité qui les mettrait en cause- une désinvolture qui n’a d’égale que leur démagogique complaisance ? » (Paris : Fayard, 1984, p. 92). On peut d’ailleurs , d’une manière générale, se poser la question de savoir dans quelle mesure déjà une biographie est forcément le récit d’une existence au sens strict. S’agissant d’une autobiographie, se posent les problèmes de l’identité du narrateur, de la sincérité de ce narrateur, de l’authenticité des faits racontés, etc. Mais le problème reste de savoir s’il convient, pour un critique littéraire, de vérifier les faits évoqués ou l’image de soi que reconstitue l’auteur (peut-être plutôt le domaine de l’historien) ou s’il convient d’appréhender l’autobiographie comme moyen de compréhension de soi-même de l’auteur par l’écriture. De plus, tout auteur ne se présente-t-il pas comme masqué à partire du moment où il écrit, se reconstitue ou se constitue parfois par l’écriture ? Certes, au nom de la sincérité et de la vérité, Rousseau annonce ses Confessions comme un ouvrage d’utilité publique, c’est-à-dire utile à la connaissance du genre humain, plutôt que comme un récit littéraire. En tête de son livre, il conjure le lecteur « au nom de toute l’espèce humaine de ne pas anéantir un ouvrage unique et utile, lequel peut servir de première pièce de comparaison pour l’étude des hommes, qui certainement est encore à commencer » (Pléiade, p. 3) . Mais le début du « Manuscrit de Neuchâtel », beaucoup plus développé que celui de l’édition définitive, témoigne de questions qu’il s’est posées. Malgré ses protestations de sincérité et de vérité, il était bien conscient de la difficulté de dire sa « véritable vie » : « Nul ne peut écrire la vie d’un autre homme que lui-même. Sa manière d’être intérieure, sa véritable vie n’est connue que de lui ; mais en écrivant, il la déguise ; sous le nom de sa vie, il fait une apologie ; il se montre comme il veut être vu, mais point du tout comme il est » (Pléiade, p. 1154). Autre difficulté : pour être le plus « vrai » possible tout de même, quel style adopter ?  : « Si je veux faire un ouvrage écrit avec soin (…), je ne me peindrai pas, je me farderai. (…) Je prends donc mon parti sur le style comme sur les choses (…). J’aurai toujours celui qui me viendra, j’en changerai selon mon humeur sans scrupule, je dirai chaque chose comme je la sens, comme je la vois, sans recherche, sans gêne, sans m’embarrasser de la bigarrure », annonce Rousseau, pour ajouter : « Mon style inégal et naturel, tantôt rapide et tantôt diffus, tantôt sage et tantôt fou, tantôt grave et tantôt gai fera lui-même partie de mon histoire » (p. 1154). Mais, paradoxe, Rousseau commente un style riche et bariolé qui le définit, un style qui est l’homme même, et les Confessions apparaissent encore comme un chef-d’œuvre de la langue française.

Dans l’autobiographie comme genre littéraire et plus particulièrement comme récit rétrospectif de sa vie ou d’une partie de sa vie (par définition, elle ne comprend pas le dernier acte, la mort), Rousseau eut des précurseurs, comme il eut de nombreux successeurs, surtout dans la littérature occidentale, les  littératures orientales n’attribuant pas la même importance à l’individu en tant que tel. A cet égard, c’est sur l’autobiographie au sens strict qu’il paraît préférable de se fonder, sous peine de s’égarer dans le non-littéraire, avec des « récits de vie » par n’importe quel chanteur, journaliste ou sportif, ou dans ce qui reste exclusivement historique comme la plupart des mémoires, des annales et des chroniques.

L’Antiquité classique ne connaît pas l’autobiographie comme genre littéraire. Certes, certains auteurs fournissent incidemment quelques renseignements ou considérations au sujet d’événements de leur propre vie, ce qui fut le cas, en Grèce, d’Hésiode, d’Archiloque, de Théognis de Mégare et de Solon. On peut aussi considérer qu’Aristophane a évoqué sa vie dans la parabase de certaines de ses comédies. Les historiens ont pu également parler d’eux-mêmes et se mettre en évidence pour autant qu’ils aient joué un rôle actif au cours de certains événements. C’est ce que firent Thucydide et bien sûr Xénophon dans son Anabase. Il en était de même des orateurs grecs, tels Antiphon, Andocide, Démosthène. C’est toutefois Isocrate, orateur athénien, contemporain de Platon, qui se rapprocha le plus du genre dans son plaidoyer fictif Peri antidoseo (A propos des échanges de propriétés). Durant l’Empire romain, Jules César suit la tradition grecque dans ses Commentaires, bien qu’il parle de lui à la troisième personne, séparant en lui-même celui qui observe et celui qui est observé. Mais peut-être Aemilius Scaurus (162-89 av. J. –C ) est-il le premier autobiographe latin. Cicéron, quant à lui, préféra la forme épique pour chanter les louanges de son consulat, dans De consulatu suo (A propos de son consulat) et pour évoquer la période de son exil, dans De temporibus suis (A propos de son époque), mais c’est dans de nombreuses épîtres qu’on apprend le plus à son sujet. Auguste rédigea ses Res gestae à la première personne, Ovide eut une prédilection pour l’épître poétique et ses Tristia (Tristes), notamment le quatrième Livre, peuvent être considérés comme autobiographiques, et Ta eis eauton de Marc Aurèle (180 après J.-C) contiennent à la fois des renseignements biographiques et des méditations qui se rattachent à la vie intérieure.

Mais, ce sont les Confessiones (397-400) d’Augustin, qui, aux premiers siècle du christianisme, constituent déjà, dans leur totalité, un texte fondateur du genre autobiographique. Même si le terme confession connote ici, dans un sens catholique, l’aveu de ses péchés, adressé continuellement à Dieu, l’œuvre, sous l’influence, précisément du christianisme, du sacrement de la confession et de la pratique de l’examen de conscience, met l’accent sur la vie intérieure, sur la conscience de soi. Au Xe livre des Confessiones, exemplaire à cet égard, Augustin pose une question et y répond immédiatement : « Et direxi me ad me et dixi mihi : tu qui es ? Et respondi : homo » (« Alors je me suis tourné face à moi : ‘Toi, me suis-je dit, qui es-tu ?’ et j’ai répondu : ‘Un homme’ » (X, 6, 9, Trad. de Louis de Montadon, Paris : Paris : Pierre Horay, 1947, p. 264)). Il précise plus loin que, dans la quête de Dieu, importe de s’adresser, non au corps mais à l’âme : « Sed malius quod interius » (« Le meilleur est le dedans » ) (Ibid). Texte avant tout religieux dans sa vocation, car l’étalage narcissique du moi eût constitué une manifestation du péché d’orgueil, les Confessions d’Augustin sont à l’origine, par leur structure narrative (une rétrospection de la vie antérieure) et par leur exploration de la conscience, du genre littéraire de l’autobiographie au sens strict.

Le Moyen Âge pratique l’autobiographie à l’imitation des anciens, mais sur la lancée d’Augustin se développent surtout des autobiographies religieuses ou du moins qui reconstituent la vie du moi dans ses rapports avec Dieu. Telles sont par exemple, De vita sua de Guibertus Novigentensis (1053-1121), la célèbre Historia calamitatum mearum (Histoires de mes malheurs) (1134) du moine Abélard, où il revient sur sa conception personnelle de la théologie mais retrace également ses relations amoureuses avec Héloïse ; la Vita nuova (1558-1562) de Dante, ou encore, pour l’Allemagne, l’autobiographie du mystique Heinrich von Sense (1300-1366) .

A la fin du Moyen Âge et à la Renaissance, le genre autobiographique se développa en Europe et surtout en Italie. Christof Weiand, dans son ouvrage «Libri di famiglia» und Autobiographie in Italien zwischen Tre- und Cinquecento (Tübingen : Stauffenburg, 1993) montre comment, en Italie et à cette époque, l’expression de l’individu, sous l’influence de l’humanisme, se manifeste tantôt sous la forme de témoignages méticuleux sur la vie quotidienne, ce qui donne naissance aux libri di famiglia (livres de famille) tantôt sous la forme d’autobiographies analytiques qui sont autant de récits de la vie d’artistes, d’intellectuels, d’écrivains ou de personnages publics. Ces textes, qu’ils relatent la vie de tous les jours ou qu’ils élaborent une vie stylisée, peuvent représenter une image anthropologique du mode de vie et de l’histoire de l’Italie du XIVe au XVIe siècle. Mais ils révèlent surtout le développement du sens de l’individualité, donnant lieu à ce que Weiand appelle la « scrittura autobiografica » , mais non moins de la famille et de l’appartenance à une communauté, dans ce cas qualifiée de « scrittura domestica » (« écriture domestique, familiale »). Il s’agit du développement de pulsions menant soit vers soi-même, soit vers Dieu. Se sont exprimés dans une « scrittura domestica » Goro Dati, Donato Velluti, Bonaccorso Pitti, Giovanni Morelli, Francesco Guicciardini, Marcello Alberini. Dans la « scrittura autobiografica », on peut citer Pétrarque, Benvenuto Cellini, Girolamo Cardano, chez qui se manifeste le développement d’un programme existentiel individualisé. On relèvera tout particulièrement : de Pétrarque, le De secreto conflictu curarum suarum (1342) où il évoque sa crise religieuse, de Cellini, une Vita (1558-1562), de Cardano, De vita propria (1576), mais aussi les Commentarii (1584) de Silvio Piccolomini. Dans le reste de l’Europe, on ne peut exclure, comme proches de l’autobiographie au sens strict le Libro de su vida (1588) de l’Espagnole Thérèse d’Avila, sur le mode des confessions, ni les Essais de Montaigne. Bien que cette dernière œuvre ne soit autobiographique que partiellement, elle met en avant l’expression de l’auteur de façon telle, dans l’avertissement au lecteur (« car c’est moy que je peins » ; « je suis moy-mesme la matière de mon livre », Pléiade, p. 9) que Pascal, au XVIIe siècle a pu y condamner le « sot projet » que Montaigne a de se peindre (Pensées, Pléiade, p. 1103).

Le renforcement de l’individualisme est à l’origine d’un épanouissement du genre après la Renaissance. Ainsi, au XVIIe siècle, les Commentaires de Blaise de Montluc, les Mémoires de Pierre de Bourdeille, les Mémoires de Marguerite de Valois, en France, et le Diary (1660-1669) de Samuel Pepys (qui n’était pas destiné à être publié et le fut à titre posthume en 1825) sont à considérer comme des autobiographies. Et avec l’Anglais George Fox et son Journal (1694), l’autobiographie religieuse retrouve un représentant. Mais c’est surtout à partir du XVIIIe siècle que le genre se répand vraiment. Le développement de la bourgeoisie n’y est pas étranger. Les autobiographies les plus remarquables sont les Mémoires de Goldoni en trois parties  (1707-1748 ; 1748-1762 ; et ensuite la période de son intense activité littéraire, suivie de son séjour à Paris ; et en France, les Mémoires de Saint-Simon et bien sûr les Confessions de Rousseau, où s’affirme l’autobiographie comme genre littéraire laïque et moderne.

Au XIXe siècle, le genre se répand dans toute l’Europe, par exemple avec Alfieri, dès 1803, dans sa Vita, en Allemagne, avec une nouvelle autobiographie religieuse ou confession, Heinrich Stillings Leben, eine wanre Geschichte (Vie de Heinrich Stilling, une histoire vraie) (1806) de J.H. Jung Stilling, avec Gœthe, dans Dichtung und Warhreit (Poésie et vérité) (1811-1814), avec Charteaubriand qui, dans les Mémoires d’outre-tombe ( 1848), entrelace délibérément les événements personnels de sa vie d’homme, d’écrivain, d’homme politique et de voyageur aux « événements généraux ». Il y pose des problèmes majeurs relatifs au point de vue de l’autobiographe sur le passé et à la mémoire : « Mes opinions ne sont-elles pas changées ? Vois-je les objets du même point de vue ? Ces événements personnels dont j’étais si troublé, les événements généraux et prodigieux qui les ont accompagnés ou suivis, n’en ont-ils pas diminué l’importance aux yeux du monde, ainsi qu’à mes propres yeux ? quiconque prolonge sa carrière sent se refroidir ses heures ; il ne retrouve plus le lendemain l’intérêt qu’il portait à la veille. Lorsque je fouille dans mes pensées, il y a des noms, et jusqu’à des personnages, qui échappent à ma mémoire, et cependant ils avaient peut-être fait palpiter mon cœur : vanité de l’homme oubliant et oublié ! Il ne suffit pas de dire aux songes : ‘Renaissez !’ pour qu’ils renaissent ; on ne peut ouvrir la région des ombres qu’avec le rameau d’or et il faut une jeune main pour le cueillir »(I, 13, chap. 2, Pléiade, t. I., p. 436).

Au XIXe siècle et au XXe siècle, le genre fleurit sur presque toute la planète. Parmi d’innombrables exemples, on peut citer, dans différents pays : les Confessions of an English Opium-Eater (1821) de l’Anglais Thomas de Quincey ; Le mie prigioni (1832) de l’Italien Silvio Pellico ; Mit livs Eventyr (L’aventure de ma vie) du Danois Andersen ; l’Histoire de ma vie (1855) de la Française George Sand ; Apologia pro sua vita (1864) du cardinal J. H. Newman ; Tjänstekvinnans son (Le fils d’une servante) (1886-1887) et Le plaidoyer d’un fou (écrit en français en 1887) du Suédois Strindberg, Das Abentauer meiner Jugend (L’aventure de ma jeunesse) de l’Allemand G. Hauptmann ; Jahre und Zeiten (1949) de (vérif) E. Wiechert, auxquelles on peut ajouter, par exemple en Russie, les écrits autobiographiques de Maxime Gorki (les célèbres Mes universités, 1830), d’Ilya Ehrenbourg, de Boris Paternak (vérif), en Flandre et aux Pays-bas, ceux D’Henri Conscience, de Schimmel, d’Henriette Roland Holst, de Stijn Streuvels. Certains hommes d’Etat, et non des moindres, ont écrit une autobiographie pouvant intéresser autant les critiques littéraires que les historiens. C’est le cas de benjamin franklin aux Etats-Unis ( à la différence d’autres, tels Von Bülow, Winston Churchill, Charles de Gaule, Antony Eden ou T.J. Toelstra, qui se sont limités à des mémoires d’intérêt politique ou militaire).

Parfois un auteur peut recourir à une forme déguisée de l’autobiographie en prêtant les événements de sa vie mais aussi sa vie intérieure à un personnage, ce qui conduit le critique à envisager le récit selon deux critères : l’identité, mais tout autant la distance entre l’auteur et le narrateur. Il s’agit, bien évidemment, d’une limite du genre, illustrée par exemple par le cycle Anton Reiser (1785-94) de l’Allemand K. Ph. Moritz, la Vie de Henri Brulard (1890, posthume) de Stendhal, ou encore Joachim van Babylon ( 1947 ) du Flamand Marnix Gijsen , en Flandres, la série Anton Wachter (1934-49) du Hollandais Simon Vestdijk, ou , aux Etats-Unis Invisible Man (1965) de Ralph Ellis. Et selon André Helbo, spécialiste de Sartre, dans les romans de cet auteur, « le contrat autobiographique est spécifique en tant qu’il implique une distance minimale entre le locuteur (l’auteur) et son énoncé » (L’enjeu du discours. Lecture de Sartre. – Bruxelles : Complexe, 1978, p. 16). A la fin du XXe siècle, l’apparition du SIDA (AIDS) a fait se multiplier les autobiographies de vie en détresse, des autobiographies qui sont souvent des confessions thérapeutiques, telles The Runaway Soul de l’Américain Harold Brodkey et L’’ami qui ne m’a pas sauvé la vie d’Hervé Guibert. Ce faisant, la plupart des auteurs de ce type d’autobiographies désirent également faire œuvre salutaire pour les autres, les nombreux malades qui n’ont pas la possibilité de s’exprimer. Toujours au XXe siècle, dans les littératures africaines émergentes, par exemple chez Soyinka ou Achebe, ou aux Etats-Unis, chez les noirs, par exemple chez J. Baldwin, l’autobiographie a été conçue moins comme le bilan d’une vie que comme un moyen de définir son identité.

Au XXe siècle, se sont bien évidemment posées aux écrivains et aux critiques les questions qui préoccupaient Rousseau. Celle de la « vérité » d’une rétrospection, de son objectivité est apparue par exemple à Vladimir Nabokov qui a préféré s’en moquer comme d’un leurre dans sa propre autobiographie Speak Memory (1966). Mais, dès le début du XXe siècle, Valéry rejette l’autobiographie comme incompatible avec la littérature. En 1927, à propos des écrits autobiographiques de Stendhal, il se pose la question du « vrai », mais pour opposer celui-ci à la littérature, Stendhal n’ayant fait qu’affirmer une « volonté de vérité ». En effet, selon Valéry : « En littérature, le vrai n’est pas concevable » ( Variété, Pléiade, t. I., p. 570). Il discrédita pour longtemps, non Stendhal, mais l’autobiographie aux yeux de maints écrivains et critiques. Mais on peut se rendre compte aujourd’hui que l’autobiographie restant une œuvre de langage, elle se révèle littéraire ou non selon le travail réalisé sur ce langage, qui peut lui-même contribuer à la connaissance voire à la construction de soi.

Marcel De Grève✝

Rijksuniversiteit Gent

2. Commentaire générique

Auteur et narrateur (JB)

L'écriture du moi dans le monde occidental depuis le XXIIIe siècle s'inscrit dans l'histoire des relations entre l'auteur et son œuvre. Au début du XXe siècle, l' autobiographie  désignait tout ouvrage dans lequel l'auteur avait mis de sa vie sous quelque forme que ce soit : narration à la troisième ou à la première personne, recueil de poésie lyrique, etc. Depuis les années mille neuf cent quatre-vingt une nouvelle ambiguïté s'est installée, brouillant la réflexion sur l'autobiographie. Un déplacement s'est en effet opéré : si le substantif est désormais réservé à des œuvres répondant à des règles de genre, l'adjectif quant à lui, conserve toute sa ductilité ; si bien que, dans l'emploi courant des mots, une œuvre autobiographique n'est pas nécessairement une autobiographie.

Du point de vue psychologique, l'acte autobiographique soulève les problèmes de la mémoire, de la personnalité, de l'auto-analyse. L'autobiographie comme genre suppose une identité de l'auteur, du narrateur et du personnage marquée par l'emploi de la première personne (narration « autodiégétique » selon Gérard Genette, elle serait « homodiégétique » sans une corrélation entre le personnage principal et le narrateur ). Dans l'autobiographie le statut de l'auteur est pré-déterminé, alors qu'il reste ouvert dans la fiction. On conaît exceptionnellement des autobiographies à la troisième personne, où l'identité du personnage, du narrateur et de l'auteur disparaît. On se retrouve alors dans le cas général de la biographie. Le lecteur n'est pas censé savoir que le personnage se confond avec l'auteur. Les rares emplois de la deuxième personne pratiqués par le journal intime reposent sur la même distinction entre la personne grammaticale et l'auteur.

Une problématique de l'autobiographie s'organise autour de la signature. Dans les textes imprimés, l'énonciation est prise en charge par la personne qui, plaçant son nom sur la couverture, engage sa responsabilité. L'autobiographie suppose une identité assumée par l'énoncé lui-même ; dans la catégorie du roman autobiographique au contraire, un narrateur de fiction qui n'est pas l'auteur raconte la vie de l’auteur, met en récit son apprentissage du monde ; le lecteur admet alors que les éléments de fiction viennent se mêler au récit de vie authentique.

Julien Bounie

Édité par Karine Artigaud

Auteur et lecteur (KA) à réviser

Le pacte autobiographique s’oppose au pacte de fiction. Un romancier ne demande pas à ses lecteurs de croire pour de bon à ce qu’il raconte (même si le récit est inspiré par sa propre vie), mais simplement de jouer à y croire. L’autobiographe vous promet que ce qu’il va vous dire est vrai, ou du moins est ce qu’il croit vrai. Il se comporte comme un historien ou un journaliste, avec la différence que le sujet sur lequel il offre une information vraie, c’est lui-même.

Un texte autobiographique peut être légitimement vérifié par une enquête (même si c’est dans la pratique difficile). Un texte autobiographique engage la responsabilité juridique de son auteur, qui peut être poursuivi pour diffamation, ou pour atteinte à la vie privée d’autrui. Il est comme un acte de la vie réelle, même si par ailleurs il peut avoir les charmes d’une œuvre d’art parce qu’il est bien écrit et bien composé. Comment se prend cet engagement de dire la vérité sur soi ? A quoi le lecteur le reconnaît-il ? Parfois au titre : Mémoires, Souvenirs, Histoire de ma vie, etc. Parfois au sous-titre (autobiographie,récit, souvenirs, journal). Il peut y avoir une préface de l’auteur, ou une déclaration en page 4 de couverture. Le pacte autobiographique entraîne généralement l’identité de nom entre l’auteur dont la signature figure sur la couverture, le personnage dont l’histoire est racontée et le narrateur.

À cause des signes de référentialité (notamment dans le paratexte), on ne lit pas de la même manière une autobiographie et un roman. Dans l’autobiographie, la relation avec l’auteur est embrayée (le narrateur vous demande de le croire; il voudrait obtenir votre estime, peut-être votre admiration ou même votre amour; votre réaction envers lui est sollicitée, comme pour une personne réelle de votre vie courante), tandis que dans le roman elle est débrayée (vous réagissez librement au texte, à l’histoire, vous n’êtes plus une personne que l’auteur sollicite).

Dans son travail, Philippe Lejeune se dit « guidé par quelque chose d’essentiel, la récurrence obstinée d’un certain type de discours adressé au lecteur. « Très vite, je me suis mis à faire une anthologie de ces préambules propitiatoires, de ces serments, de ces appels au peuple, avec l’impression qu’ils disaient déjà tout ce que je pourrai dire ! Ce discours contenait fatalement sa propre vérité : il n’était pas une simple assertion, mais un acte de langage, un performatif qui faisait ce qu’il disait .C’était une promesse. »

L’expression « pacte autobiographique » figure dans l’Autobiographie en France, éd.1971, p.24. La première fois, Lejeune met des guillemets, conscient que c’est une formule inédite. Ensuite, sans guillemets, il considère qu’elle est entrée dans la langue. L’expression revoie d’abord à une idée juridique d’engagement, mais aussi à  « une alliance mystique ou surnaturelle », à « un pacte avec le Diable », qu’on « signerait de son sang … ». Cette formulation excessive qui frappe l’imagination à assuré le succès de la formule.

L’une des critiques que l’on a pu faire à l’idée de pacte, c’est qu’elle suppose la réciprocité, un acte où deux parties s’engagent mutuellement à quelque chose. Or dans le pacte autobiographique, comme d’ailleurs dans n’importe quel  « contrat de lecture », il y a une simple proposition, qui n’engage que son auteur : le lecteur est libre de lire ou non, et surtout de lire comme il veut. Mais s’il lit, il devra prendre en compte cette proposition, même si c’est pour la négliger ou la contester.

Un lecteur d’autobiographie n’est pas «débrayé», comme dans le cas d’un contrat de fiction, ou d’une lecture simplement documentaire ; quelqu’un demande à être jugé, à être aimé, c’est à lui de le faire. D’autre part, en s’engageant à dire la vérité sur lui-même, l’auteur vous impose de penser à l’hypothèse d’une réciprocité : seriez vous prêt à faire la même chose ?Et cette simple idée dérange. A la différence d’autres contrats de lecture, le pacte autobiographique est contagieux. Il comporte toujours un fantôme de réciprocité, « virus qui va mettre en alerte toutes vos défenses ».

De ce fait il faut attaquer le problème sous un angle différent, celui de la réception. En effet, le pacte autobiographique est une représentation de l’horizon d’absence, qui correspond au caractère de ce qui manque là où il est attendu. Ceci s’inscrit dans la pensée post-moderne. C’est l’idée d’un manque nécessaire puisqu’il est une condition du désir et donc de la vie. La notion d’absence est mise au jour par la théorie de la réception, notamment par Jauss de l’Ecole de Constance qui explique que « peut importe qui a écrit, comment l’œuvre est constituée, l’œuvre n’existe que par sa lecture, par la réception ». En effet, dans la théorie de la réception, l’auteur est inconnu, le texte également, le seul fait réel, c’est la lecture d’un texte par un récepteur.

Lejeune explique que s’il fallait qu’il décrive la méthode adoptée, il donnerait la recette suivante :  « coupez la définition en fines lamelles, essayez de distinguer tous les paramètres en action, analysez un à un chaque paramètre (contrat de lecture, énonciation, temps, thématique, etc…) et déployez, à l’époque visée, toute la gamme des solutions possibles ;construisez des séries de tableaux à double entrée pour faire des modèles de toutes les combinaisons possibles ; mais tenez compte de la hiérarchisation variable de ces niveaux dans les différents genres, pour échapper à une réduction  mécaniste ». Le but n’est plus d’établir un corpus, avec des fixités rassurantes, mais de comprendre la variabilité historique qui s’ouvre à la fois vers le passé et vers l’avenir.

D’où est venu ce changement radical de méthode chez Philippe Lejeune ? D’un changement de modèle scientifique. En écrivant l’Autobiographie en France, il s’était inspiré surtout des critiques anglais ( Roy Pascal, Wayne Schumaker ) qui ne se posaient guère de questions théoriques, ou de philosophes comme Georges Gusdorf. A partir de 1971, ces points de référence s’orientent vers la linguistique et la poétique, puis vers la phonologie et la pragmatique (puisque le pacte autobiographique n’est rien d’autre qu’une promesse).

Ce changement d’attitude l’entraîne dans deux directions : l’autocritique et l’analyse. Par exemple dans le Pacte, il explique froidement que l’identité est une question de tout ou rien : une identité est ou n’est pas. Dans le Pacte(bis), il adoucie les choses, il montre les ambiguïtés et les transitions qui peuvent exister…se posant même la question du fonctionnement de l’émission et de la réception : celui qui reçoit un message ambigu ne peut rester « assis entre deux chaises » !Presque toutes les autofictions sont lues, de facto, comme des autobiographies. En disant « une identité est ou n’est pas » il adoptait le point de vue du lecteur… c’est d’ailleurs le parti pris affiché au début du Pacte : analyser tout à partir de la réception.

Et d’ailleurs, si la notion d’identité est primordiale, c’est parce que celle de la vérité est bancale. Tout d’abord la notion de vérité, ainsi que celle de la sincérité ne peuvent être appliquées inconditionnellement dans l’autobiographie puisque l’auteur qui fait le récit de sa vie en la connaissant déjà, la raconte d’un point de départ dont il fait semblant d’ignorer l’issue au moment où il le relate. Se mettre en position d’autobiographie serait accepter d’avance le principe d’une coïncidence entre celui qui tient la plume et celui qui, vivant, ne la tenait pas. Et quand bien même il y mettrait toute la sincérité du monde, la vérité qu’il exposerait alors ne serait que sa vérité du moment, celle que sa mémoire veut bien lui restituer ou simplement celle qu’elle autorise à dévoiler. On comprend dés lors que cette notion de vérité que l’auteur désir passer comme un pacte au lecteur ne peut être garante du genre autobiographique. L’auteur peut dire qu’il dit la vérité, il peut y croire très fort, son récit n’en sera pas authentique pour autant. C’est pourquoi il faut relativiser la définition faite par Philippe Lejeune quant à cette notion de vérité puisque cela implique que le lecteur s’attend à retrouver des faits réels, des éléments référentiels.

Il semble donc que seule l’identité auteur /narrateur/personnage puisse se porter garante du genre. Pour que l’identité entre ces trois instances soient garantes de l’autobiographie, il faut nécessairement que l’on trouve, quelque part dans le texte ou le paratexte, un pacte qui soit autobiographique et garantisse que l’auteur ai voulu faire le récit de sa propre existence et que le sujet de son récit c’est lui.

L’autobiographie n’existe alors que dans trois cas : lorsqu’il y a pacte autobiographique et que le nom de l’auteur égale celui du personnage, ou que le nom du personnage n’est pas mentionné dans le texte, et enfin lorsqu’il n’y a pas pacte mais que le nom de l’auteur égale celui du personnage. En dehors de ces trois cas, l’autobiographie selon Philippe Lejeune n’existe pas et devient alors roman, excepté dans trois autres cas, qualifiés dans son tableau de « cases aveugles » ou «d’indéterminé ». En effet à quel genre avons nous affaire lorsque l’auteur établit un pacte romanesque et que, néanmoins, le nom de son personnage est le même que le sien ? Inversement existe-t-il un genre littéraire qui corresponde à l’affirmation d’un pacte autobiographique sans la coïncidence de l’identité entre le nom de l’auteur et le nom du personnage ? La réflexion de Lejeune aboutit là à un « no man’s land » littéraire.

Le tableau de Lejeune nous montre alors très bien que l’autobiographie trouve sa réalisation grâce au pacte autobiographique, éventuellement grâce à l’absence de pacte, mais en tout cas certainement pas dans l’affirmation d’un pacte romanesque . À la limite, le texte, qu’il soit fictif ou référentiel, peut tout à fait être identique, seul le pacte permet de le faire pencher de l’un ou de l’autre côté. Mais bien entendu, tout ceci repose sur la conviction que l’auteur souhaite  « éclairer » son lecteur sur tel ou tel pacte, ce qui n’est pas toujours le cas.

Karien Artigaud

Maîtrise, Limoges

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