1. La littérature de l'étrange
2. L'inquiétante étrangeté (JCS)
1. La littérature de l'étrange
2. L'inquiétante étrangeté
L'expression inquiétante étrangeté est tirée du titre d'un article de Freud , «Das Umheimliche», de 1919 où il traite en 41 pages, dit-il, d'un domaine de l'esthétique négligé par la littérature esthétique proprement dite (in: Gesammelte Werke, vol. XII). Outre de nombreuses références littéraires (Shelley, Goethe, Shakespeare, Klinger, Twain, Albert Schaeffer, Hauff, Schnitzler, Nestroy, Wilde, ...), c'est essentiellemnt E. T. A. Hoffmann et son conte «L'Homme au sable» qui retienne Freud. Avant d'entrer dans le vif du sujet, Freud fait une longue digression linguistique: il apparaît que le premier sens de, heimlich, «familier, aimable, intime» glisse jusqu'à donner «secret», «sournois», «inquiétant», si bien qu'en raison de son ambivalence, le terme finit par se confondre avec son contraire, umheimlich. Das Umheimliche est un adjectif substantivé. Il n'existe pas de traduction littérale, ni en anglais (où il est traduit par the uncanny), ni en français (où le traducteur se voit obligé d'employer un nom et un adjectif pour rendre le sens).
Freud va montrer que l'impression d'inquiétante étrangeté dans «L'Homme au sable» est liée au complexe de castration - les yeux arrachés par l'homme au sable, puis par son homologue l'avocat Coppelius, et, en dernier lieu, par l'optitien Coppola. La crainte de perdre les yeux est mise en rapport avec la mort du père. L'homme au sable (ou ses doubles) revient à chaque fois «comme trouble-fête de l'amour» (als Störer der Liebe): il sépare Nathanaël de sa fiancée, détruit son second amour, la poupée Olympia, et le force enfin à se suicider au moment où va être célébrée son union avec Clara retrouvée.
Le thème du double réapparaît dans Les élixirs du Diable. Freud le met en relation avec la scission du moi, le dédoublement du moi, la substitution du moi. L'effet d'inquiétante étrangeté est obtenu par la régression des états du moi (narcissiques primaires) normalement dépassés. En même temps s'exerce la répétition, le retour de l'identique. La superstition, domaine privilégié du sentiment d'inquiétante étrangeté, nous ramène à l'animisme, à la toute-puissance des pensées. Il s'agit donc encore d'états du moi, normalement dépassés. L'article se termine par une comparaison entre l'inquiétante étrangeté ressentie dans la vie courante et celle que provoquent certaines œuvres de fiction.
«L'Inquiétante étrangeté est considéré comme préfigurant les notions d'automatisme de répétition (1920), d'instinct de mort (1920), et de Surmoi (1923).
Janine Chasseguet-Smirgel.
"Littérature et psychanalyse", Université de Limoges
Freud, Sigmund.– L'inquiétant étrangeté et autres essais.– Paris: Gallimard, 1985.
Quilliot, Roland.– Borges et l'étrangeté du monde.– Strasbourg: Presse Universitaire de Strasbourg, 1991.