I. Énoncé
On distingue généralement la phrase de l’énoncé : alors que la phrase est une construction abstraite du linguiste ou du grammairien, l’énoncé est sa réalisation concrète qui apparaît lorsqu’elle est effectivement prononcée par un locuteur dans une situation donnée. Pour désigner le fait « historique» que constitue la production d’un énoncé, on parle d’énonciation. On peut aussi parler d’occurrence, à la fois pour désigner l’énoncé et pour désigner l’énonciation. On peut enfin, sur le modèle anglo-saxon, parler de token pour désigner l’énoncé, voire tout simplement une expression en usage dans un énoncé.
1. Acte d'émettre (anglais: to utter) une déclaration (anglais: statement) à un moment donné et dans un temps repérable. Processus par lequel le sujet émet un message: énonciation.
2. Résultat verbal, produit de l'énonciation. Paronymes: message, texte, œuvre. Ce résultat n'est plus inscrit dans le temps lorsqu'il échappe à l'émetteur.
Alors que l'énonciation comme acte (1) renvoie au sujet, comme produit (2), elle constitue un phénomène verbal en elle-même indépendant de l'agent humain.
Pour clarifier la terminologie, on pourrait convenir, selon l'usage dominant, de spécialiser les termes énonciation (français) / utterance (anglais) dans le sens d'«acte de parole» et énoncé (français / statement (anglais) dans celui de «produit de l'énonciation».
énoncé narratif (simple) (A.J. Greimas, Du sens): Formulation des fonctions (V. Propp) remplies par les actants dans un récit. Cette union de l'actant et de la fonction, sujet et prédicat isotopes peut correspondre au terme de proposition chez Tzvetan Todorov. V. Articles ACTANT, DIALOGUE, PROPOSITION, ISOTOPIE.
énonciateur: Sujet accomplissant un acte de communication. Paronymes: locuteur, émetteur, écrivain, auteur. V. l'article EMETTEUR.
énonciataire: Destinataire de l'énonciation.
1. Poétique et terminologie de l'énonciation (JMG)
2. Linguistique et sémiotique de l'énonciation (AG)
3. La double énonciation (DP)
1. Poétique et terminologie de l'énonciation (JMG)
La pragmatique a été définie comme la «science de l'énonciation».
L'énonciation construit ainsi un horizon d'attente inscrit dans le texte, selon la théorie de la réception. Le sujet énonciateur développe une stratégie de discours qui rattache le texte à un genre. Ex.: «Stratégies lyriques, stratégies autobiographiques»; «Enonciation poétique, énonciation lyrique»; «Sujet lyrique, sujet éthique» (titre des communications respectivement de Joëlle de Sermet, Dominique Rabate et Michel Jerrety au colloque sur «le sujet lyrique en question» en mars 1994 à Bordeaux III. L'énonciation verbale peut être dialoguée (ex: théâtre), chantée (ex: opéra), orale (ex: devinette), écrite (ex: roman), fragmentée (ex: feuilleton), brève (ex: aphorisme) ou longue (ex: saga), inachevée (ex: fragment), illustrée (ex: bande dessinée). La théorie des genres repose ainsi en grande partie sur les catégories d'énonciation; celle-ci constitue un critère de définition parfois dominant des catégories de textes et des sous-genres. Dans certains emplois, le terme parole désigne l'«énonciation propre à un type de discours, à un genre, à un sous-genre» (parole pamphlétaire, romanesque, lapidaire, etc.). La présence du sujet énonciateur plus ou moins explicite, plus ou moins dialogique, plus ou moins fictive constitue un critère de différence dans toute typologie des discours.
Le sujet, l'auteur, le sujet parlant (Lacan), l'émetteur peut être plus ou moins présent dans son discours, manifeste dans la littérature à la première personne (ex: journal intime), ou normalement absent comme au théâtre.
Toujours est-il que la personne est fortement impliquée dans la forme de son discours; sa relation au texte, mais surtout sa relation avec le destinataire conditionne le contenu tout comme le message à faire passer appelle une énonciation particulière. Encore faudrait-il reconnaître que le sujet de l'énonciation est complexe et qu'il comporte plusieurs instances individuelles et sociales. L'instance énonciatrice la plus visible n'est pas toujours la plus déterminante, la génératrice de sens la plus puissante. En littérature l'auteur dit plus qu'il n'énonce. L'énonciation est une mise en figure de la pensée. Gérard Genette, dans Figure du discours littéraire constate un écart entre ce que pense le poète et ce qu'il écrit; la figure est la forme de cet écart.
La littérarité («qui fait qu'un texte acquiert un statut littéraire») se caractérise par des formes, des stratégies d'énonciation spécifiques; elle consisterait alors en une esthétique de l'énonciation, de la parole, de l'écriture. Exemple: «pour lire et comprendre les œuvres littéraires [...] l'étude de la structure narrative, de l'argumentation, des points de vue (ou énonciation) [ital. ajoutées] et des valeurs [permet de] donner une vue globale et cohérente du sens» (prospectus de l'ouvrage de G. et C. Maurand, Lire La Fontaine, L'Union: CALS, 1992). Les formalistes ont établi que la fonction de l'énoncé littéraire était de défamiliariser le récepteur selon le concept d'ostraniene développé par Viktor Shlovsky. L'énonciation et l'énoncé littéraires sont donc inhabituels, étranges, déviants.
Pour le lexique de l'énonciation, notamment de l'énonciation littéraire, on pourra se reporter supra au commentaire de l'article ÉMETTEUR. La théorie de l'énonciation considère en effet le processus de communication du point de vue, de l'émetteur; lieu de l'intention de communiquer, celui-ci est un producteur de sens en direction [celui est un producteur de sens] du récepteur ou du destinataire «récepteur intentionnel». [EMPLOI (sens 1).].
L'illocution est une énonciation tendant à réaliser ou faisant réaliser par le destinataire l'action désignée (je promets, je t'ordonne, je jure de...). En fait toute énonciation est peu ou prou illocutoire.
Le performatif rend mieux compte de la relation de l'énonciation à son effet. J. L. Austin désigne comme performatifs les verbes dont l'énonciation consiste à réaliser l'action qu'ils expriment. S'il est un cas où dire c'est faire, c'est bien celui de la fatalité; le mot même fatum en latin, dérivé de fari, «dire» (cf. le grec ϕημí), signifie étymologiquement «énonciation». Une parole énoncée par la divinité déterminerait le cours des événements. Ainsi énonciation d'un destin est sémantiquement équivalent aux événements qui vont le réaliser. Ce qui est dit est dit. La parole lie. Jeter un sort en sorcellerie, c'est énoncer, en fait produire, déterminer un effet. Le cours des événements n'est alors que l'accomplissement d'une énonciation sacrée.
Le rite constitue pareillement une énonciation magique. La parole produit un effet et se confond avec l'effet qu'elle produit. Les sacrements dans la religion chrétienne sont de parfaits exemples d'énonciation sacrée. Par ces mots, je te baptise, je t'épouse, je te délie de tes péchés, etc.. Le dogme de la transub-stantation a valeur de mythe de l'énonciation: par ses paroles le Christ transfome le pain en son corps et le vin en son sang. Indéfiniment énoncés à nouveau par le prêtre dans la consécra-tion, elles opèrent la même transformation. De même un juge-ment n'a pas force de loi tant qu'il n'a pas été énoncé, une loi pas de réalité tant qu'elle n'a pas été proclamée. De plus pour que l'effet se produise le magistrat doit énoncer rituellement son nom et sa qualité; signer c'est énoncer son nom durablement dans l'écriture, c'est engager sa personne; c'est s'identifier au masque (en latin la persona) au travers duquel la parole est énoncée; le «masque» ainsi défini comme apparence du sujet parlant confond l'acte d'énonciation et la chose énoncée elle-même. On comprend alors l'importance du masque comme parole engageant les êtres dans la tragédie (ou du costume qui en tient lieu) et la fonction déterminante du nom dans la société. Nommer c'est en quelque sorte énoncer un être au travers d'un "masque", c'est à dire convoquer une «personne».
On voit bien que la notion de personne est affaire d'énonciation. Comme signe, le nom est l'association d'un être humain signifié et d'un «masque» par lequel il se manifeste. Énoncer un nom, c'est épiphaniser l'être humain qui transparaît dans la «person-ne», lui donner un visage sonore (si on autorise ce rapprochement audio-visuel en quelque sorte). L'énonciation du nom continue d'ailleurs à convoquer la personne bien longtemps après que le visage matériel s'est délié dans la mort.
L'énonciation produit ainsi un effet métaphysique qui détermine le monde. Dans la Génèse, Dieu crée le monde en l'énonçant, en nommant les êtres.
destin-prophétie-hypocrite.
2. Linguistique et sémiotique de l'énonciation (AG)
Dans l'usage courant, la valeur sémantique du terme énonciation n'a guère varié depuis le XIVe siècle; en revanche elle s'ouvre rapidement à la conceptualisation avec le développement de la linguistique et de la sémiotique. Recevant, dans le cadre de la théorie, des acceptions spécialisées, elle fait alors retour au sein de la critique littéraire et artistique lorsqu'elle permet de poser la question du sujet, qu'elle est au coeur de certaines options esthétiques et qu'elle autorise une meilleure saisie des faits de narration.
Sur le plan théorique deux conceptions différentes de l'énonciation paraissent prévaloir. Dans l'une, elle est considérée comme une composante non linguistique liée à l'acte de communication, dans l'autre, au contraire, comme une «instance linguistique présupposée par l'existence même de l'énoncé» (Greimas). Cette double visée a tracé deux axes de recherches spécifiques.
La prise en compte de l'énonciation par la linguistique ne s'est pas faite sans difficultés. Avec la distinction radicale et fondatrice qu'introduisit Ferdinand de Saussure entre «langue» et «parole», elle se trouvait renvoyée hors du champ de cette discipline naissante. En effet cette dernière privilégiait l'énoncé comme possibilité d'accès aux structures de la langue. La parole en tant qu'acte, en tant que fait singulier, se situait en marge de sa compétence. Par la suite, les travaux de Roman Jakobson ont eu un rôle décisif en soulignant l'existence, au sein du système de la langue, des marqueurs du sujet parlant (les shifters, déictiques ou embrayeurs). De multiples énoncés ne prennent leur sens que par référence à la situation d'énonciation («je viendrai demain», par exemple). Le pronom «je», divers adverbes (ici, demain, maintenant...); le présent de l'indicatif, etc., apparaissent comme l'empreinte du sujet parlant dans l'énoncé. Avec les concepts de «distance, modalisation, transparence et tension», Jean Dubois poursuit dans cette voie et affine la saisie du sujet au sein de l'énoncé discursif. Il apparaît que ce dernier porte toujours l'empreinte, plus ou moins marquée, plus ou moins prégnante, du sujet énonciateur. L'énonciation, selon Emile Benvéniste, serait alors à considérer comme l'instance de la «mise en discours» de la langue, au sens saussurien.
Longtemps évacué, ce retour du sujet n'ira toutefois pas sans une certaine hypertrophie (s'agit-il d'un sujet «plein», ayant la maîtrise totale de son énoncé? Quelle place assigner à l'inconscient?) dont les retombées peuvent néanmoins être fructueuses. Cependant, dans le cadre de la visée sémiotique qui est la sienne et afin d'évacuer toute pression psychologisante, A. J. Greimas reconnaît à l'énonciation son statut de composante autonome de la théorie du langage, mais la définit comme une instance médiatrice qui «aménage le passage entre la compétence et la performance», entre «les structures sémiotiques virtuelles» et «les structures réalisées sous forme de discours». En se substituant à celui du «sujet», le terme «insistance» lui permet tout à la fois de tenir à distance un «personnage» encombrant et d'homogénéiser un projet sémiotique cohérent.
En raison des questions qu'il soulève, le concept de l'énonciation se révèle donc, dans la perspective linguistique et sémiotique, comme fortement problématique; pour cette même raison il est aussi extrêmement fructueux, comme en témoignent de multiples recherches actuelles.
Un second axe théorique envisage l'énonciation comme une composante de la communication. Elle s'intègre dans l'acte illocutionnaire par lequel un locuteur s'adresse à un allocutaire. Pour l'essentiel cette orientation s'est développée du côté anglo-saxon avec Ch. P. Peirce, J. R. Searle ou encore J. L. Austin. Ce sont alors moins les structures de la langue qui sont envisagées que les implications sémantiques de l'acte de parole, dans sa dimension sociale aussi bien qu'individuelle.
En intégrant l'énoncé dans une situation de communication qui à la fois l'englobe et le spécifie, la démarche pragmatique élargit le champ d'investigation de la linguistique «orthodoxe» et ouvre des perspectives nouvelles.
La distinction fondamentale de J. L. Austin, par exemple, entre l'énoncé comme type (sa signification, plus ou moins indépendante des conditions d'énonciation) et comme token (l'énoncé dans sa particularité circonstancielle, dans sa singularité d'acte) possède une grande valeur opératoire, notamment dans l'analyse de l'échange verbal.
L'énonciation apparaît bientôt, dans le champ théorique comme un lieu central de réflexion, voire comme un passage obligé. Sa fécondité est telle qu'elle déborde le domaine strict des théories du langage et qu'elle enrichit l'approche narratologique des textes, qu'elle pénètre aussi, fût-ce au prix d'un relâchement conceptuel, la critique littéraire et artistique.
Sans faire référence explicitement à la question de l'énonciation, Roland Barthes, avec Le degré zéro de l'écriture, soulevait déjà la question du sujet énonciateur dans l'énoncé. Il montrait en particulier comment la «transparence» du discours répondait en fait à un état idéologique. Ce fut là, dans les années soixante, un débat de grande importance qui s'articulait sur les engagements esthétiques.
Le Nouveau Roman, par exemple, ne peut se comprendre hors de l'attention qu'il porte à la matérialité de l'écriture. En refusant de privilégier l'illusion référentielle (qui suppose une transparence du discours, une traversée du texte dénué de résistance), les auteurs appartenant à ce courant travaillaient sur la dimension signifiante de l'écrit, rendaient perceptible et explicite l'acte d'énonciation. Logiquement, mais non sans quelque paradoxe apparent, le «je» du narrateur, susceptible de renvoyer au sujet énonciateur, se vide de sa substance. Soit il s'absente (comme dans les premiers romans de Robbe-Grillet), soit il s'allège au point de devenir flottant, comme emporté par l'activité textuelle. Le «je» narrateur ne renvoie plus au sujet-originaire du texte, il n'est que le simulacre, car celui qui choisit d'écrire «je» n'est précisément pas ce «je» mais un autre.
Résistance à l'illusion référentielle, refus de la plénitude du sujet, l'énoncé tend à devenir sujet référentiel. Il se désigne comme acte d'énonciation et par là rend présente l'instance énonciatrice. Un phénomène similaire, dans la même période, se développe dans le domaine cinématographique, marqué néanmoins d'une empreinte plus matérialiste que linguistique: diverses revues valorisent le principe de l'inscription, dans le film, du travail du film. Pour elles le bon film est celui qui rend visible les traces de son élaboration. «Une image juste, c'est juste une image», disait Jean-Luc Godard. Si l'option est assurément d'ordre idéologique, elle contribue néanmoins à souligner l'empreinte, au sein de l'énoncé, de l'acte énonciatif.
Hormis son champ d'application direct qu'est la théorie du langage, la réflexion sur l'énonciation se révèle aussi fructueuse pour l'analyse du récit et du discours narratif, que la perspective soit stylistique ou narratologique.
Ainsi, sur la base des différentes formes de présence de l'énonciation au sein de l'énoncé, une typologie des discours peut être engagée: opposition entre un discours centré sur le locuteur ou qui, au contraire, s'organise autour de l'allocutaire; opposition entre les discours explicite et implicite (théories du Cercle linguistique de Prague), entre un discours pauvre en indices d'énonciation ou qui s'y réfère constamment, etc... Ces diverses formes pourraient s'articuler sur une théorie générale du style.
La rhétorique du discours narratif tire, elle aussi, profit de la réflexion sur l'énonciation. Dans Figures III, par exemple, Gérard Genette recourt au concept de distance pour rendre compte des divers degrés (de la mimèsis à la diegesis) de prise en charge du récit par le narrateur. La question ancienne et classique du discours direct et indirect, par exemple, s'en trouve profondément renouvelée. Mais c'est peut-être la notion de point de vue, de focalisation, qui s'avère la plus féconde.
Elle apparaît comme le point nodal de la stratégie discursive dès lors qu'elle règle l'accès du lecteur au savoir sur la fable en cours. La présence du narrateur au sein de l'énoncé s'indique précisément dans son pouvoir de réglage, dans les stratégies narratives qu'il déploie. Présence en creux, certes, mais que l'analyse justement a pour fonction de porter à l'explicite.
La «focalisation» implique une situation illocutionnaire: par l'ensemble des procédures qu'il met en place, «quelqu'un» donne à voir quelque chose à «quelqu'un d'autre». L'énonciation participe ainsi d'un acte qui, dans un même geste, fonde l'instance énonciatrice (elle se définit par l'ensemble des procédures qu'elle déploie) et construit son énonciataire. L'enjeu de la focalisation ne manque pas d'apparaître: elle permet une avancée décisive quant à la compréhension du fonctionnement textuel, elle pose en termes spécifiquement narratifs la situation de communication qui unit l'auteur et son lecteur.
En dépit de la différence de médium, les implications narratologiques de l'énonciation se retrouvent au cinéma, de manière plus radicale peut-être, en raison de la pluralité des matières d'expression. En effet les opérations de réglage énonciatif s'inscrivent à la fois dans la successivité et la simultanéité. Par le montage le réalisateur donne à voir en même temps qu'il donne à entendre. Tandis que, par exemple, spectateur, j'écoute les personnages parler, je suis convié par le cadrage à les regarder. Tout se passe comme si deux «paroles» se proposaient simultanément. La situation illocutionnaire se déroule en même temps à plusieurs niveaux. On comprend que depuis quelques années, dans le cadre de la théorie du cinéma, la question de l'énonciation ait pris une importance croissante, si bien qu'elle semble amorcer un effet de retour sur les théories littéraires.
Si, en dehors de son usage courant, l'énonciation renvoie prioritairement à des acceptations «techniques», étrangères à la langue de la «cité», et à ce titre ne paraît concerner que le spécialiste, elle a cependant d'importantes retombées dans le domaine de la critique littéraire et artistique. La prise en compte du versant énonciateur du discours appartient à la visée esthétique et idéologique de grands courants contemporains; elle est aussi particulièrement féconde dans les analyses narratives. A ce titre l'énonciation favorise la compréhension du fonctionnement textuel. En ce sens elle accroît l'intelligence de l'œuvre.
André Gardies
Université de Strasbourg
3. La double énonciation
Tout dialogue, dans quelque forme littéraire qu'il s'inscrive (poème, roman, pièce de théâtre, essai, etc.), joue simultanément sur deux modes d'énonciation: celui au travers duquel le destinateur de l'ensemble du texte s'adresse au destinataire, et celui par lequel, à l'intérieur de l'échange dialogué, un personnage s'adresse à un autre. Au théâtre, cette double énonciation se trouve renforcée par la présence matériellement perceptible du premier destinataire: l'assemblée des spectateurs présents dans la salle.
Les conséquences de cette «duplicité énonciative» (Maingueneau) sont multiples. Sur le plan dramaturgique, elle conduit par exemple le texte de théâtre à jouer des écarts (pathétiques, comiques, didactiques) entre le savoir du destinataire intramimétique (le personnage) et celui du destinataire extramimétique (le public), à rompre brièvement l'équilibre des plans modes énonciatifs (adresse au public, aparté), voire à le compliquer d'un troisième (Elmire s'adressant simultanément à Tartufe et à son mari caché sous la table). Sur le plan scénique, la double énonciation a des implications concrètes dans le jeu des acteurs, à travers des distorsions à la fois proxémiques (les interlocuteurs se tiennent à une plus grande distance l'un de l'autre qu'ils ne le feraient en situation réelle) et kinésiques (leurs regards et leurs gestes se dissocient de la relation interlocutoire pour se porter vers la salle), lesquelles permettent d'inclure les deux destinataires dans l'échange verbal.
Du côté du destinateur, les approches récentes en pragmatique du texte théâtral (Issacharoff, Maingueneau) mettent l'accent sur la fonction d'un archi-énonciateur, qu'elles identifient généralement à l'auteur. Lorsque le texte n'est pas lu mais représenté, cependant (et tout particulièrement dans la pratique contemporaine), c'est le metteur en scène qui doit être considéré comme l'instance organisatrice ultime de l'énonciation scénique, le texte n'étant qu'une des composantes de la représentation.
Didier Plassard
Université de Rennes II
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