Terme allemand Kitsch, vers 1870 en Bavière, du verbe verkitschen : “ brader ”, “ vendre en dessous du prix ” ou de kitschen : “ rénover, revendre du vieux ”, d’abord “ ramasser des déchets dans la rue ”. Subst. masculin en 1962, puis adjectif invariable en 1971 en français,
1. (Subst. Esthétique liée à l’émergence de la classe moyenne). Production industrielle d’objets artistique bon marché généralement à fin non utilitaire.
2. (Adj.). Se dit d’une attitude esthétique ou de l’objet d’art qui comprennent des éléments démodés ou populaires.
3. (Par extension). D’un mauvais goût provoquant, excentrique ou simplement imbécile.
Théorie du kitsch (LM)
La langue contemporaine emploie le terme kitsch le plus souvent en tant qu’adjectif. Il se voit ainsi destiné à qualifier tout objet qui apparaît, selon les critères esthétiques de la personne qui en use, comme illustration de ce que l’on peut créer de pire. Le sens le plus partagé du terme adjectivé kitsch, demeure celui de symbole du mauvais goût. Le caractère péjoratif se forme à partir de l’inadéquation de l’objet kitsch avec l’air du temps. Est kitsch ce qui est démodé, incapable de représenter l’esprit de l’époque. De plus, l’objet kitsch est très souvent ostentatoire; derrière la qualification de kitsch, on entend criard, vulgaire, médiocre. En réalité, c’est justement de cette médiocrité qu’est issu le terme kitsch. Le substantif, qui apparaît probablement au milieu du XIXe siècle dans les environs de Munich, tient son étymologie des verbes allemands verkitschen ou kitschen, c’est-à-dire “ brader ” ou “ ramasser des déchets dans la rue ”. L’origine sémantique populaire illustre la première occurrence du terme. Le kitsch est initialement la production artistique et industrielle bon marché destinée à la consommation de la classe moyenne. Le kitsch est le nom donné à cette industrie qui doit combler la nouvelle société de consommation, encline à prendre ses aises après des siècles de dominations royales, impériales ou divines. Avec le kitsch, s’ouvre la voie de la modernité et du règne de la masse. Aussi, l’évolution du sens du kitsch se noue autour de cette médiocrité. Ce nouveau rapport institué entre l’être et les choses, par l’engouement qu’il déclenche, inaugure la société de consommation. Le kitsch prend de l’envergure et s’étend à des domaines variés: littérature kitsch, décor kitsch, musique kitsch et même “ Grand Art ” kitsch qui désigne le Louis de Bavière. Cependant, son ambition de relever de cadres aussi différents que particuliers, fait ressortir l’inauthenticité de son élaboration. L’essor des classes moyennes accomplies, la production passe à autre chose et le kitsch est alors désavoué auprès de la société. Le kitsch devient définitivement le concept universel de la genèse esthétique qui s’applique à la notion de confort inutile.
La critique littéraire s’empare du terme kitsch, élabore une théorie à partir de son essence qui a pour fondement la cristallisation des esprits sur les objets. Frank Wedehind est le premier à avoir assimilé le kitsch comme terme littéraire, en analysant celui-ci comme une forme résurgente du gothique, du rococo et du baroque. Selon Matei Calinescu, Frank Wedehind a démontré que le kitsch est un phénomène qui a qualifié à lui seul une époque. Ainsi, il a démasqué un parallèle entre l’essence kitsch et celle qui fonde la modernité. Seulement, le kitsch reste étrangement occulté par cette modernité avec laquelle il entretient une si grande affinité. Cette intuition est confirmée par Hermann Broch qui fait du kitsch la grille de lecture du monde moderne. L’essence du kitsch permet la compréhension de nombre de phénomènes modernes, du moins elle les éclaire. Le kitsch s’illustre en tant que prisme par lequel la vision du monde est conférée à l’être humain. Hermann Broch affirme l’omniprésence du kitsch et l’annonce comme un socle sur lequel s’est élevé la modernité. Du domaine simplement matériel, le kitsch se hisse comme schème fondateur de l’homme moderne. Sa conception du Kitschmensch est aussitôt critiquée ; on se contente de traduire le mot “ kitsch ”, par “ art de pacotille ”. La volonté de cantonner le kitsch à une catégorie sociologique ou esthétique est plus forte que celle de le reconnaître comme attitude de vie. En effet, adhérer à cette vision, ce serait reconnaître une société baignant dans la médiocrité et entièrement régie par un besoin de conventionnalisme étriqué. Ce sur quoi l’homme moderne prend pied, c’est ce kitsch, climat de la modernité. Si les grecs évoluaient dans un climat tragique, les hommes modernes, eux, vivent sous le climat kitsch.
L’homme kitsch, pourrait-on dire, a matérialisé l’essence dans laquelle il baigne, en présidant à la création d’un art kitsch. Tout d’abord, le kitsch artistique s’illustre avec l’architecture. En tant que cadre des phénomènes de l’histoire et de la civilisation, l’architecture est présente à chaque esprit pour figurer une époque donnée. Alors que le XIXe siècle demeure l’époque du romantisme, le kitsch architectural surgit avec pour directive, le bel effet. Paradoxalement, Hermann Broch identifie le kitsch comme support séculaire présidant à l’essor du grand art. Ainsi, dans Quelques remarques à propos du kitsch, il pose le kitsch en socle du romantisme qui lui, est l’authentique mouvement stylistique de l’époque. L’Art naît de la volonté de traduire sur un autre plan les données que renvoie une époque. Le kitsch n’est pas un art, il n’extrait rien de son cadre, au contraire, il le propose dans une version arrangée. Il édulcore, il exalte, bref, il livre une vision rêvée et n’a de cesse de traduire, à défaut du monde extérieur, le monde phantasmatique. Son inadéquation avec le réel relègue le kitsch au rang de pseudo-art et hausse par contraste l’Art de l’époque. Il est incapable de traduire l’impulsion inhérente à un temps donné, il se contente de l’orner d’un voile d’apparat. Evoluant hors du monde, il ne peut intégrer les valeurs éthiques qui fondent le système de l’art et demeure seulement occupé d’esthétisme. C’est en cela que le kitsch est négatif : il est sans moral et donc inauthentique. Il présente le danger de bercer l’homme dans ses illusions, de lui faire oublier la réalité. Le kitsch s’attache à plaquer sur la réalité des conventions irréelles qu’elle hisse au rang de symboles. Hermann Broch le visualise en masque ayant pour trait une œuvre d’art névrosique et pressent son inéluctabilité autant que sa constance à travers son conditionnement théologique et mythique. La présence du kitsch est assurée par la vanité humaine. C’est le besoin de chaque homme de se sentir intégrer à un tout, tout en flattant son ego, qui garantit la viabilité du kitsch. Si l’on observe la définition de Mukarovsky, on sentira combien le kitsch nous est familier, puisqu’il désigne toute œuvre produite en accord avec les valeurs existentielles approuvées.
La civilisation du XXe siècle détiendrait le kitsch pour dénominateur commun, souligne Eva Le Grand et sa présence ne cesse de croître. Il valide de même l’essence de la “ post-modernité ” que Guy Scarpetta qualifie de “ troisième phase du kitsch ”. La production littéraire contemporaine se l’approprie et l’intègre à son programme d’écriture. Soit les œuvres souscrivent à la séduction du kitsch, soit, elles y résistent, tout en explorant l’imbrication du kitsch et de la société. La littérature dite kitsch est régie par les cinq principes inhérents au phénomène qu’a distingué Abraham Moles dans Psychologie du kitsch, l’art du bonheur ; les principes de médiocrité, d’inadéquation, de cumulation, de perception synestésique et de confort. Ipso facto, l’application littéraire du kitsch accuse répétition, accumulation et grandiloquence empreinte d’absolu. Elle développe le stéréotype en osmose avec les aspirations qui ont cours ; besoin d’aventure, d’enlèvement, de rencontres, d’amour…Ainsi se crée une littérature d’évasion, coupée du réel mais en adéquation avec les attentes secrètes du public. La bibliographie de la littérature kitsch d’Abraham Moles propose en exemple La Madone des Sleepings de Maurice Dekobra, L’Inspiratrice de Max de Percin de Seilh ou encore John, chauffeur russe de Max du Veuzit. En revanche, de nombreuses œuvres, le plus souvent romanesques, prennent le contre-pied des précédentes en dénonçant la stratégie du kitsch. On compte parmi elles, de nombreuses œuvres hispano-américaines, celles de Carlos Fuentes, Mario Vargas Llosa, J-L Borgès, mais aussi Nabokov, Günter Grass, Salman Rushdie… Ces œuvres appartiennent à la critique de la culture post-moderne. Par l’exploitation d’une écriture au second degré, elle use de tout le système polysémique et polyphonique du langage, de l’ironie à la parodie pour tourner en dérision le phénomène kitsch. Grâce au genre du roman, notamment à travers les personnages (dont le “ code existentiel ”, selon les termes de Milan Kundera, est fondé par le kitsch), la traque du phénomène est assurée.
L’adéquation entre le kitsch et la personne ne peut exclure le passage facilité de la musique, que Milan Kundera déplore dans Les Testaments trahis ; les variations musicales sont à rabaisser le plus souvent au rang de simples manipulations, de réorchestration, de “ kitschisation ” des œuvres. Toujours selon les critères d’Abraham Moles, le kitsch musical se compose de disproportion, de cumulation, de synesthésie et de médiocrité. Selon les procédés utilisés, on aboutit à l’une des quatre catégories : le kitsch exotique, le kitsch romantique, le kitsch kitsch et le kitsch érotique. La dominance peut être le reflet de la musique de lointains pays, elle peut exploiter l’expression tzigane de l’Europe centrale, reprendre une mélodie reconnue ou exploiter les sons suaves et les voix sucrées. En somme, le kitsch musical délivre une mélodie harmonieuse qui satisfait la classe moyenne dans son aspiration à s’élever socialement. Elle s’identifie d’autant plus à la musique kitsch, que celle-ci incorpore aux Grandes mélodies, des fragments de musique populaire. L’argument du retour aux racines flatte le goût du public et lui fait ressentir le progrès parcouru jusqu’à son essor. Là encore le kitsch devient amoral ; évolutions, traduction du thème mélodique, agrément, ornementation ne font que fomenter une musique truquée, entretenant le monologue de l’homme avec son passé.
Or, “ L’homme est celui qui avance dans le brouillard ” et c’est précisément sur cette incertitude que se joue le leurre du kitsch pour Milan Kundera ; c’est ce qui motive une de ses définitions du phénomène dans L’insoutenable légèreté de l’être, “ le kitsch, c’est la station de correspondance entre l’être et l’oubli ”. L’auteur tchèque consolide le phénomène kitschifiant comme élément essentiel du monde : le kitsch est ce masque phantasmé de la réalité qui emprunte tous les moyens de communication humains pour s’affirmer. A ce propos, il faut ajouter les films hollywoodiens tels que Kramer contre Kramer, Docteur Jivago, que Milan Kundera identifie comme la forme cinématographiée de l’esprit kitsch. Ce qu’il y a de dommageable, c’est la perversion que le kitsch instaure, la dénaturation des rapports humains et la difficulté avec laquelle l’homme peut se défaire de cette vision extatique et illusoire du monde. Le problème de l’influence du kitsch est qu’il modifie le système de perception et via, le système éthique : seul compte “ l’accord catégorique avec l’être ” et ce au mépris de la raison et de la réalité. C’est pourquoi le kitsch peut se comprendre crûment comme le “ paravent qui dissimule la merde ”. Pallier l’ensemble du monde et de ses manifestations sous un “ masque de beauté ” équivaut à ériger une vision du monde narcissique, à détruire définitivement l’altérité, l’hétérogénéité. En ce sens, l’imposture sémantique et esthétique que constitue le kitsch, reconnu comme “ mensonge esthétique ” par Umberto Eco, “ esthétique de l’auto tromperie ” par Matei Calinescu, “ esthétique de simulation ” par Baudrillard, est le plus grand frein à l’évolution humaine. Il est la réponse à l’appel de l’imperfection humaine et de son incapacité à gérer sa liberté, il est l’illusion liberticide qui unifie chaque personne en la cloisonnant dans son système intimiste et fermé. Le kitsch habilite le penchant médiocre de chacun et promulgue cette tendance à laisser place à l’émotion en règle morale quotidienne. Dorénavant, seule la recherche de la visualisation du spectacle intérieur de chacun prime. Le monde, les autres ne sont pris en compte qu’en fonction de l’adéquation avec un Je isolé. La personne kitschifiée ne cherche plus dès lors la connaissance mais la reconnaissance d’un schéma qu’elle a intégrée. Le kitsch force à vivre en seconde instance, non pas à sentir les choses en les vivant mais à les ressentir selon ses propres critères prédéfinis. L’image kitsch pour Milan Kundera est celle de l’homme ému de l’émotion qu’il ressent. Son symbole kundérien se réalise dans l’Idylle, image du paradis où toute configuration est circulaire : le temps se déroule de manière sempiternellement cyclique alors que les personnages évoluent en ronde. C’est la concrétisation de la quête du Bonheur éternel, de ce temps mythique.
De fait, la mainmise du kitsch sur la culture du XX siècle s’explique par son appropriation du mythe, mythe qui cristallise tous les idéaux de l’homme. Par “ kitschisation du mythe ”, Gillo Dorfles désigne la mise à profit des thèmes mythiques comme l’Idylle, l’Utopie, le Bonheur, l’Amour, la Mort. Ce sur quoi c’est érigé l’humanité, depuis la nuit des temps, c’est le mythe. Il est le socle fondateur et conserve les schèmes de pensée qui fonde notre humanité. Si le kitsch prend tant d’ampleur et réussi à pénétrer tous les milieux où la communication humaine a su s’établir, c’est qu’il a investi le domaine du mythe. Posséder le mythe, c’est maîtriser le langage et plus que cela, le Verbe. Le kitsch a pris possession de l’élément qui a le pouvoir de créer, de changer. C’est pourquoi il reproduit avec perversion le langage incantatoire mythique dont le rythme et le pouvoir hypnotique sont indispensables pour capter la bienveillance populaire. En tapissant le réel d’images mythiques, le kitsch propose donc un univers onirique infini où les phantasmes peuvent se libérer et où ce phénomène en retour peut les manipuler.
Finalement, l’application du kitsch au XXè siècle semble avoir triomphée au service des idéologies totalitaires. Une séduction similaire exercée sur les masses garantit leur réussite. En effet, le mécanisme kitsch qui délivre à la masse des images compensatoires, une vie satisfaisante, élève un voile sur la réalité. Les actions perpétrées sont dissimulées et le champ est ouvert à l’Innommable, selon Jorge L. Borgès. Les auteurs de la critique post-moderne ont dénoncé cette osmose délétère entre le kitsch et le totalitarisme. Ils ont même explicité ce rapport ; le kitsch comme forme d’expression du totalitarisme. Le Roi des Aulnes de Michel Tournier, Le baiser de la femme araignée de Manuel Puig, La vie est ailleurs de Milan Kundera, autant de témoignage sur cette alliance. Le totalitarisme se fait sujet et le kitsch tend à investir l’espace romanesque tout comme le fait son idéologie dans la vie. Le totalitarisme a besoin d’évoluer sur le mode du kitsch car celui-ci lui procure la possibilité de pénétrer l’espace mythique qui dirige l’homme. Le pouvoir totalitaire peut ainsi investir le centre de commande principal de l’être humain. Le kitsch devient l’arme par laquelle le monde totalitaire s’impose, le moyen d’accéder au verbe créateur. En tant que producteur d’une vision illusoire du monde, le kitsch a éteint la réflexion de chez l’homme, qui ne prend plus la peine d’opérer des distinctions entre réel et imaginaire. L’exercice totalitaire ne rencontre plus une réticence suffisante pour le freiner. Le kitsch intervient pour embellir les guerres, les massacres, les exécutions et c’est à ce moment là qu’Eva Le Grand qualifie le kitsch de totalitaire.
Lise Martin
Maîtrise, Université de Limoges
Clinescu, Matei.- “Modernity an Popular Culture: Kistsch as Aesthetic Deception”, in Riesz, János, et al.(eds.)- Festschrift für Henry Remak. Sensus Communis ...- Tübingen: Gunter Narr Vg., 1986, p. 221-224.
Le Grand, Eva (éd.).-Séductions du kitsch -Roman, art et culture.- Montréal : XYZ, 1996.
Moles, Abraham.- Psychologie du kitsch -L’art du bonheur.- Paris : Denoël /Gonthier, 1977.
Broch, Hermann.- Quelques remarques à propos du kitsch.- Paris : Éditions Allia, 2001.
Kundera, Milan.- L’art du roman.- Paris : Gallimard, 1986.
Kundera, Milan.- Les testaments trahis.- Paris : Gallimard, 1993.