Dictionnaire International des Termes Littéraires

Mode Article

ALEXANDRIN / Alexandrine

ETYMOLOGIE / etymology

ETUDE SEMANTIQUE / Definitions

COMMENTAIRE / Analysis

En principe, l’alexandrin est l’émule français de l’hexamètre dactylique des Grecs et des Latins, forme poétique que la grande époque a consacrée (Homère, Virgile).

L’alexandrin, après une éclipse due à la vogue du roman en prose, renaît au XVIe siècle à la faveur de l’humanisme et de son retour à l’Antiquité. Ainsi, en 1537, Lazare de Baïf traduit en alexandrins l’Électre de Sophocle.

Selon la théorie de Thomas Sébillet, auteur du premier art poétique français (L’art poétique françois. Paris : Gilles Corrozet, 1548), l’alexandrin doit être réservé aux matières sérieuses, voire graves : cette espèce de vers, précise-t-il, « ne se peut proprement appliquer qu’à choses fort graves comme aussi au pois de l’oreille se trouve pesante » (I, VII), tandis que le décasyllabe convient aux poèmes épiques, aux épîtres, aux épigrammes, etc. Même l’octosyllabe convient à ces derniers genres quand le sujet en est léger. Quant aux vers plus courts, ils doivent être réservés à des pièces destinées à être chantées. Cette conception correspond donc à un désir d’établir une adéquation entre la forme de l’expression et la forme du contenu.

Du Bellay n’en fait aucune mention, mais il le pratique dans ses Regrets et autres œuvres poétiques. Toujours au XVIe siècle, ce vers s’impose avec Jacques Peletier du Mans et avec Ronsard. Peletier applaudit à la restauration de ce vers (plus que Sébillet !) et le recommande pour l’épopée, en 1555, dans son Art poétique (II, 2). Ronsard, dans ses poèmes politiques, au premier livre des Hymnes, également en 1555 préfère les alexandrins, « vers héroïques » aux décasyllabes, communs.

Mais c’est au XVIIe siècle que l’alexandrin devient le vers dominant et même le vers « noble » de la poésie épique, de la poésie religieuse et du théâtre dit « classique ». Comme l’ont montré Jean Mazaleyrat et Georges Molinié, dans leur Vocabulaire de la stylistique, (Paris : P.U.F., 1989), les douze syllabes ne sont qu’un cadre et ce cadre « enferme des réalités diverses quant à la structure qui les ordonne et quant au régime qui les gouverne » (p. 7). Cette structure peut être binaire ou ternaire ; le régime peut être régulier ou « libéré ». Or, au XVIIe siècle, l’alexandrin se présente selon une structure binaire et selon un rythme régulier. Il obéit à des règles très strictes : il est composé de deux hémistiches, c’est-à-dire de deux segments de 6 syllabes ; ces hémistiches sont séparés par une césure forte. La césure tombe après un mot appartenant à une grande catégorie grammaticale (nom, verbe, adjectif, adverbe) et ne comportant pas d’e muet. Ces vers de l’Acte I, scène III de la Phèdre de Racine peuvent donner une idée de l’harmonie que l’alexandrin réalisait, pour les classiques, entre la métrique et la syntaxe :

« Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent !

Quelle importune main, en formant tous ces nœuds,

A pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux,

Tout m’afflige et me nuit, et conspire à me nuire »

(Pléiade, p.580).

La carrière de l’alexandrin se poursuit, mais le romantisme puis la poésie de la fin du XIXe siècle, en France, tendent à l’assouplir, à le « libérer ». La structure ternaire tend à remplacer la structure binaire. Victor Hugo abandonne la règle stricte de concordance entre le mètre et la syntaxe, notamment par la pratique fréquente de l’enjambement ; par exemple, dans La fin de Satan, couronnement du poème épique La légende des siècles, il rend particulièrement expressive la « chute du damné » par ces alexandrins disloqués :

« La chute du damné recommença -Terrible,

Sombre, et percé de trous lumineux comme un crible,

Le ciel plein de soleils s’éloignait, la clarté

Tremblait, et dans la nuit le grand précipité,

Nu, sinistre, et tiré par le poids de son crime,

Tombait, et, comme un coin, sa tête ouvrait l’abîme ».

(Pléiade, p.768).

Rimbaud et Mallarmé affaiblissent la césure pour donner plus de souplesse au vers. Du point de vue du « régime », l’alexandrin de « régulier » devient «libéré », la structure, même ternaire, se prêtant à d’autres possibilités que le 4/4/4.

Toutefois, l’alexandrin régulier reste de rigueur chez les Parnassiens, dans leur exaltation de l’Antiquité comme chez Leconte de l’Isle et Hérédia. Et même au XXe siècle, malgré le développement du « vers libre », certains poètes y recourent, fût-ce en le mêlant au vers libre. Tels sont par exemple Apollinaire, Valéry, Eluard, Aragon, Jouve.

Souvent considéré comme spécifique de la versification française, l’alexandrin a toutefois été adopté par d’autres littératures. Aux Pays-Bas, par exemple, le vers de douze syllabes domine, surtout dans les œuvres dramatiques et dans la poésie épique, à partir de 1600 environ, entre autres sous la plume de Hooft, de Bredero, de Vondel et de Cats.

                                        Marcel De Grève✝

                                       Rijksuniversiteit Gent

BIBLIOGRAPHIE / Bibliographie

Grammont, Maurice.– Le vers français, ses moyens d’expression, son harmonie.– Paris : Delagrave, 1937.

Lote, Georges.– Etudes sur le vers français. L’alexandrin d’après la phonétique expérimentale, t. II et III.– Paris : Crès, 1919.

Lote, Georges.– La rime et l’enjambement étudiés dans l’alexandrin français.– Paris : La Phalange, 1913.

Martinon, Philippe.– Dictionnaire méthodique et pratique des rimes françaises. Précédé d’un traité de versification.– Paris : Larousse, 1915.

Mazaleyrat Jean ; Molinié, Georges.– Vocabulaire de la stylistique.– Paris : Presses Universitaires de France, 1989.