1. Le brouillage des pactes (JB).
Comme d’autres découvertes érudites, celle de l’autofiction est née d’une erreur de manipulation. En effet, dans son étude Le Pacte autobiographique en 1975, Philippe Lejeune déclare peu vraisemblable l’hypothèse d’un ouvrage régi par un pacte romanesque explicite, alors que par ailleurs, l’auteur, le narrateur, et le personnage y porteraient le même nom. Systématisant sa présentation en un tableau, cette éventualité y laisse une case vide (p.28).
Serge Doubrovsky, critique et romancier, reçoit cette analyse comme un défi à relever. Il décide donc d’orienter la rédaction de son livre Fils qui paraît en 1977 dans cette nouvelle direction. Fils est un livre dont la narration est exprimée à la première personne du singulier, et dont le héros est Serge Doubrovsky lui-même et en sous-titre, dès la couverture, Fils porte l’indication générique: « roman ».
De plus, son expérience de critique littéraire rend Droubrovsky particulièrement au fait de la problématique de la vérité dans le champ littéraire : « certes, selon la célèbre formule de Sartre, ” tout art est déloyal “ (Situations I), ou encore, comme dit Aragon, la tâche de l’écrivain est de « mentir-vrai ». Mais, le « mensonge » dans mon livre est d’une espèce qui vaut d’être soulignée : d’un côté, en sous-titrant le livre « roman », à suivre la terminologie de Philippe Lejeune, on conclut un « pacte romanesque » reposant sur une non-identité (de l’auteur et du personnage) et une « attestation de fictivité » (roman) ; mais, en établissant d’entrée l’identité de nom entre auteur, narrateur et personnage, le texte relève automatiquement du « pacte autobiographique ». D’où un paradoxe total si l’on suit la terminologie de Philippe Lejeune.
L’auteur de Fils semble véritablement s’être ingénié à passer au travers des mailles du filet théorique tissé dans le Pacte autobiographique. Philippe Lejeune a expliqué comment il a lu cet ouvrage qui faisait fonctionner de façon inattendue son texte critique, croyant d’abord qu’il ne s’agissait que d’une nouvelle manifestation de l’interaction entre roman et autobiographie: « De même que Boudard, Cavanna ou Claude Duneton écrivent leur autobiographie en ” célinien “, voici que Doubrovsky écrit la sienne en Claude Simon » (Moi aussi, p.65). Mais les informations données par celui-ci confirment que Fils mène bien, au-delà de son dispositif de présentation, deux engagements de front, référentiel ou fictif. Le néologisme d’autofiction a rencontré un large succès, mais qui ne va pas sans ambiguïté. Doubrovsky estime qu’il convient à ses ouvrages (il a continué à le donner à ses oeuvres postérieures, entre autres, Un amour de soi en 1982, Le livre brisé en 1989), arguant du fait que lui-même, dans son double rôle d’écrivain et de critique, est bien placé pour savoir dans quelle mesure, dans ces livres, les éléments référentiels et les éléments inventés sont mêlés. Philippe Lejeune lui a rétorqué qu’il fallait placer le débat du point de vue du lecteur: avec le seul texte de Fils entre les mains, n’était l’indication « roman » bientôt oubliée, il ne dispose d’aucun élément lui faisant deviner qu’il a affaire à une œuvre de fiction; il ne l’apprend qu’après coup, par la grâce des confidences « hors-texte », c’est-à-dire hors-jeu, de l’auteur. Cependant, étendre l’emploi du terme autofiction comme le permet la définition ouverte de Doubrovsky est assez hasardeux: que des éléments vécus, référentiels, se trouvent agencés de manière fictive n’est finalement pas loin de ce qu’avouait Poésie et Vérité.
Le néologisme, employé par Doubrovsky, comme le titre de Goethe, peut aider à definir toute autobiographie. L’autofiction n’est pensable qu’avec la conscience aiguë de la notion
de pacte autobiographique et de pacte romanesque tels qu’ils sont énoncés dans le Pacte autobiographique. Dans Fils, Serge Doubrovsky joue avec ces deux pactes, il les superpose quand on les croit incompatibles : c’est pour le lecteur une réception inédite qui est programmée, qui jette le trouble en lui. Le succès du terme est révélateur d’une part, parcequ’il est entendu comme un aveu allègre de ce que fait toute écriture sur soi, et, d’autre part, parce qu’il rencontre une évolution contemporaine du roman, de plus en plus gagé sur un retour manifesté du discours autobiographique. On pourrait, par exemple, désigner Femmes de Philippe Solers (1983) comme un roman autobiographique (ce qui, certes, ne conviendrait pas à Fils), mais l’étiquette est usée. Dans une acception atténuée (car sans le nom de l’auteur dans le texte), autofiction dit de manière plus séduisante la tentation autobiographique qui habite Sollers.
Le dialogue continuel entre l’autobiographie et le roman traverse donc une période particulièrement intense : chez Doubrovsky, l’autobiographie se renouvelle à la faveur des prestiges romanesques ; chez de nombreux romanciers, avouer plus ou moins une part autobiographique devient presque une loi du genre. Le piquant n’est plus dans le romanesque, mais dans l’autobiographie. L’interaction est si forte, que c’est peut-être l’idée même des genres distincts qui, en l’occurrence, se brouille. L’autofiction se développe dans cet « espace sans limites et comme indéterminé de la littérature moderne » que décrit Gérard Genette (Figures III, p.265). L’histoire des genres y serait dépassée.
Née du roman, l’autobiographie semble y retourner. Le roman est comme un large fleuve porteur de nombreux courants: l’un d’eux, l’autobiographie s’en est séparé pendant deux siècles en un bras divergent, au point de paraître un cours indépendant au destin émancipé. L’autofiction sera-t-elle le canal au tracé imprévu par lequel d’ingénieux praticiens le ramènent dans le roman?
Julien Bounie.
Université de Limoges.
2. Le courant autofictionnel (MDG, CDG).
Le promoteur du terme, l’écrivain Serge Doubrovsky est par ailleurs universitaire et critique littéraire, auteur de travaux sur Proust comme sur Corneille. Ces travaux sont d’inspiration psychanalytique, mais dans une tentative d’approcher plutôt la « névrose d’écriture » que les « complexes de l’écrivain », comme dans La place de la Madeleine. Ecriture et fantasme chez Proust (Paris : Mercure de France, 1974). Avant même la définition proprement dite du genre, il le distingue de l’autobiographie : « ... Au réveil, la mémoire du narrateur, qui prend très vite le nom de l’auteur, tisse une trame où se prennent et se mêlent souvenirs récents (nostalgie d’un amour fou), lointains (enfance d’avant-guerre et de guerre), soucis aussi du quotidien, angoisses de la profession (...). Autobiographie ? Non, c’est un privilège réservé aux importants de ce monde, au soir de leur vie, et dans le beau style » (Op. Cit., 4e page de couverture). Point commun avec l’autobiographie, la présence de l’auteur se manifeste par l’emploi du nom propre, donné au narrateur–protagoniste. Les noms des autres personnages sont aussi ceux de personnes réelles. Mais le rapport au temps y est plus libre et le style moins exigeant. Une autre œuvre de Doubrovsky, Le livre brisé (1989), sur son couple, peut également être rattachée au genre.
Certains autres écrivains se sont inspirés du même procédé, tel Boris Schreiber, dans Hors-les-murs (Paris : Folio, 1998) et Un silence d’environ une demi-heure (Paris : Folio, 1998).
On peut se poser la question de savoir s’il s’agit vraiment d’une simple mise en forme d’éléments garantis vrais comme prétend le faire Doubrovsky lui-même, ou au contraire de l’invention d’une histoire et d’une personnalité de rechange, selon la définition ou plutôt le jugement qui, en 1989, servit de base au travail de Francis Colonna : « Première définition : une autofiction est une œuvre littéraire par laquelle un écrivain s’invente une personnalité et une existence, tout en conservant son identité réelle (son véritable nom) (...). Que peuvent bien avoir de commun La divine comédie, Siegfried et le Limousin et Cosmos, le Quichotte et Aziyadé ? Ils présentent pourtant la propriété commune d’être fictifs et d’enrôler leurs auteurs dans le monde imaginaire qui leur est propre » (L’autofiction. Esssai sur la fictionnalisation de soi en littérature. – Paris : Thèse, E.H.E.SS., 1989). Autrement dit, l’autofiction, au sens large ici, pourrait comprendre cette réalité qu’est aussi, paradoxalement, le monde imaginaire de l’auteur, en même temps protagoniste.
Pour en revenir au sens plus précis du terme, selon Jacques Lecarme, en 1993, dans Autofiction et Cie, actes d’un colloque sur le genre, ce serait un « mauvais genre ». Dans un article du Monde du 5 avril 2003, intitulé « L’autofiction, genre litigieux », Michel Contat montre effectivement le danger de ce genre « ambigu » : « mauvais genre, parce que dangereux pour l’entourage de l’auteur, on le voit à nouveau aujourd’hui avec L’amour roman , de Camille Laurens, objet de litige conjugal porté devant un juge ». Le mari demande en effet l’interdiction du livre, au nom du droit au respect de la vie privée, estimant qu’une limite avait été franchie. Dès que des personnes réelles sont identifiables, le risque pour l’auteur est non seulement juridique mais éthique. Michel Contat le formule à travers cette question : « Jusqu’où un auteur avait-il le droit d’aller dans l’exposition de soi et de ses intimes ? ».
Le genre se développe de plus en plus au XXIe siècle avec des « romans » comme ceux de Catherine Millet, de Christine Angot et autres, notamment dans une littérature française nombriliste, tentée par l’égomanie ou pour le moins friande d’écriture de soi et de psychanalyse en public.
Marcel De Grève✝
Rijksuniversiteit Gent.
Complété par Claude De Grève
Université de Paris X-Nanterre.
Colonna, Michel.- L’autofiction. Essai sur la fictionnalisation de soi en littérature.- Paris : Thèse E.H.E.S.S., 1989.
Contat, Michel.- «L’autofiction, genre litigieux», in: Le Monde, samedi 5 avril 2003, p. 22.
Poétique, automne 1996. Doubrovsky, Serge.- Fils.- Paris: Gallimard, 2001.
Doubrovsky, Serge.- Un amour de soi.- Paris: Gallimard, 2001.
Doubrovsky, Serge.- Le livre brisé.- Paris: Librairie Générale Française, 1999.
Genette, Gérard.- Figure III.- Paris: Seuil, 2000.
Lejeune, Philippe.- Le Pacte autobiographique.- Paris: Seuil,1996.
Lejeune, Philippe.- Moi aussi.- Paris: Seuil, 1986.