Les sens stylistique et imagologique du terme cliché (encore que les comparatistes imagologues préfèrent stéréotype ou ethnotype) ont été inspirés par le sens premier, du langage de la typographie. Les trois acceptions (auxquelles on peut ajouter, par analogie celles de la photographie et de la radiographie) partagent les sèmes communs d’ « empreinte » et de « reproduction ».
En typographie, le cliché, plaque métallique portant l’empreinte d’une page ou d’une gravure, dans laquelle une matière fondue s’est coulée puis solidifiée, permet une reproduction en un grand nombre d’exemplaires. L’emploi du cliché se généralisa dans les années 1830, mais ce fut surtout à partir des années 1860 que cette technique de reproduction fut abondamment exploitée. Dans son Nouveau manuel complet de typographie (Paris : Mulo, 1921), Émile Leclerc expliquait ainsi, clairement, le substantif clichage : « créer, d’après une composition unique formée par l’assemblage de caractères mobiles, une ou plusieurs autres planches solides et authentiques, tel est le but du stéréotype ou clichage » (p. 610). Le clichage a recouru à du cuivre, à un alliage de plomb, de cuivre et d’étain, à du plâtre et à du papier (pp.612-615).
L’emploi que fait Marcel Proust du mot cliché dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, en 1918, relève, quant à lui, du domaine de la photographie, proche, il est vrai, de l’emploi du terme en typographie : « Il en est des plaisirs comme des photographies. Ce qu’on prend en présence de l’être aimé n’est qu’un cliché négatif, on le développe plus tard, (…) quand on a retrouvé à sa disposition cette chambre noire intérieure dont l’entrée est « condamnée » tant qu’on voit du monde » (Paris : N.R.F., p.872). Cette fois le cliché désigne un « négatif » à partir duquel le photographe peut tirer toutes les photographies désirées et devient une métaphore de la mémoire voire de la cristallisation amoureuse. Toujours par métaphore, empruntée à la typographie ou à la photographie, le terme peut désigner des souvenirs bien emmagasinés et reproductibles à volonté, comme dans cette phrase d’Ernest Renan : « Les clichés de la mémoire, ces innombrables que nous pouvons épousseter et faire revivre à volonté, tiennent sous la boîte osseuse de notre cerveau, dans un espace très limité » (Feuilles détachées. – Paris : Calmann-Lévy,1892, p. 409).
Le sens figuré de cliché, utilisé en stylistique dérive du sens typographique. Il n’est pas indifférent de savoir que, par exemple, Eugène Boutmy le signale en 1883 dans son Dictionnaire de l’argot des typographes et le définit ainsi : « Cliché, s. m. Réplique ou propos qui est toujours le même. // Tirer son cliché, c’est avoir toujours la même raison à objecter ou dire constamment la même chose » (Paris : Les Insolites, 1979, p. 67).
En stylistique, le terme cliché est tantôt assimilé à un lieu commun, tantôt distingué de celui-ci. Or la distinction peut servir de base à une définition plus précise, lors même que la frontière entre les deux notions soit difficile à tracer pour certaines locutions précises. Dès 1899, Remy de Gourmont, dans son Esthétique de la langue française, différencie les deux : « cliché représente la matérialité même de la phrase ; lieu commun, plutôt la banalité de l’idée » (Paris : Mercure de France, 1905, nouvelle éd., p. 302) et pour lui, « Le type du cliché, c’est le proverbe, immuable et raide ». Beaucoup plus tard, Victor Gadbois, dans le Dictionnaire de la linguistique édité par Georges Mounin (Paris : P.U.F., 1974), va dans ce sens avec sa définition de spécialiste : il distingue le cliché comme « syntagme, expression, repris souvent d’un locuteur à l’autre et qui donne de ce fait l’impression d’une grande banalité » du « lieu commun ou topique qui porte uniquement sur le sens et non sur l’expression » (p. 69). La distinction a été reprise en 1982 par Ruth Amossy et Elisheva Rosen, dans Les discours du cliché (Paris : CDU-SEDES), la nature du cliché étant « discursive, par opposition au lieu commun qui ne se laisse pas définir au niveau verbal » (p. 14). Il s’agit donc de formulation et non de la seule pensée.
Bien entendu, la langue courante, dans tous les pays, regorge de clichés, autant de formules automatiques, banales, qui expriment des lieux communs et sont le résultat le plus souvent d’une inadaptation aux situations concrètes, d’un manque de réflexion, d’un manque d’imagination. On pourrait ainsi confectionner un florilège des clichés destinés prétendument à consoler autrui d’un événement aussi grave que le deuil : « tirer un trait », « tourner la page » (littéralement « to turn over a new leaf »), expressions d’un lieu commun : « avec le temps, cela ira mieux ». L’usage de clichés est une pratique sociale généralisée et fait partie d’une certaine mémoire collective. Ils prolifèrent dans les proverbes, les slogans, la propagande, la langue du journalisme, parfois du discours politique. Ces deux derniers, face à l’urgence, accueillent volontiers le cliché, formule qui a provoqué son effet, avant de devenir répétitive. Ainsi au début du XXIe siècle, en France et en Belgique de langue française par exemple, on ne compte plus les occurrences de « signal fort », message clair », etc.
Un cliché peut tirer son origine de la littérature elle-même. En effet, une figure de style, par exemple une métaphore, originale à une certaine époque, peut devenir un cliché, c’est-à-dire une formule banale, à partir du moment où elle est répétée, ressassée, d’emploi courant, comme « astre des nuits », « le cœur sur la main ».
Dans la littérature elle-même, Boileau, par exemple, en France, au XVIIe siècle, a pu relever des expressions qu’on appellerait clichés aujourd’hui, dans la mesure où elles étaient reprises, reproduites, d’un auteur à l’autre de son temps. Dans sa Satire II (1662), dédiée à Molière, il se moque plaisamment des clichés. S’imaginant en poète en quête de rimes, il finit par se demander s’il doit chercher si loin : « Si je louois Philis, En miracles féconde,/ Je trouverois bientôt, À nulle autre seconde,/ Si je voulois vanter un objet Nonpareil,/ Je mettrois à l’instant, Plus beau que le Soleil. / Enfin parlant toujours d’astres et de Merveilles,/ De Chef-d’œuvres des Cieux, de Beautez sans pareilles ;/ Avec tous ces beaux mots souvent mis au hazard,/ Je pourrois aisément, sans génie et sans art,/ Et transposant cent fois et le nom et le verbe,/ Dans mes vers recousus mettre en pièces Malherbe » (Pléiade, p. 18). Alexander Pope, en Angleterre, au XVIIIe siècle, dans Essays on Criticism (1711) se moque lui aussi de certains clichés des poètes classiques anglais, en les citant, lui aussi en fin de vers, dans une énumération : « Where’er you find ‘the cooling western breeze’/ In the next line it ‘whispers through the trees’ ;/ If crystal streams ‘with pleasing murmurs creep’, / The reader’s threatened (not in vain) with ‘sleep’ ». C’est montrer, dans les deux cas, les limites de l’imitation prônée à ces époques dites depuis lors « classiques ».
La présence de clichés tant dans la littérature que dans l’usage courant a amené Michael Riffaterre, aux États-Unis à considérer le cliché, non plus d’un point de vue normatif, en le qualifiant de « banal », « rebattu » ou « usé », mais du point de vue du stylisticien, c’est-à-dire, précisément, comme un fait de style. Riffaterre fait ainsi figure de pionnier dans la critique littéraire. Au chapitre 6, intitulé « Fonction du cliché dans la prose littéraire », de son ouvrage Essais de stylistique structurale (Paris : Flammarion, 1971, trad . par Daniel Delas), le stylisticien définit le cliché comme une « unité expressive, d’ordre structural » (p. 162), analogue à un mot-composé dont les éléments sont à l’origine indépendants mais dont le contenu lexical est déjà en place. Il lui attribue deux caractéristiques : « une expressivité forte et stable » (Ibid) et une origine stylistique : « Il importe de bien souligner que la stéréotypie à elle seule ne fait pas le cliché : il faut encore que la séquence verbale figée par l’usage présente un fait de style, qu’il s’agisse d’une métaphore comme fourmilière humaine, d’une antithèse comme meurtre juridique, d’une hyperbole comme mortelles inquiétudes, etc. Toutes les catégories stylistiques sont susceptibles d’entrer dans les clichés » (p. 163). Il propose une distinction intéressante parmi les faits de style devenus clichés : le cliché comme simple moyen d’expression de l’écriture d’un auteur et le cliché comme objet de l’expression, comme fait de style expressément « rapporté » par l’auteur. Or, cette distinction permet de distinguer par exemple l’emploi du cliché dans la littérature de second ordre, dans les « romans de gare », ou, comme on l’a vu, la prose journalistique, et le recours au cliché par des écrivains majeurs.
Le recours délibéré au cliché dans la littérature peut prendre deux formes :le renouvellement, et son enchâssement dans la prose où il est à envisager selon sa fonction.
Michael Riffaterre envisage la première forme du recours au cliché, et d’abord selon un renouvellement par l’effet. Il donne l’exemple de l’expression « voix tonnante » qui conserverait autant de force qu’à l’origine dans les Essais sur la peinture de Diderot, où elle caractérise une femme des temps primitifs, et dans Les misérables de Victor Hugo, où elle s’applique au policier Javert (Pléiade, p. 500). Il cite également des exemples de renouvellement du cliché par un jeu de substitutions, comme dans Le mariage de Figaro où le proverbe « Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse » devient : « Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle s’emplit »[devient enceinte](Acte I, scène 11), ou, dans Le Dimanche de la vie (1951) de Raymond Queneau, où le même proverbe, cliché parce qu’il est devenu l’expression banale d’une idée banale, devient : « Tant va l’autruche à l’eau qu’à la fin elle se palme ».
Ce deuxième type de renouvellement, qui parodie, a pu être pratiqué à des fins comiques, humoristiques, satiriques, chez de nombreux écrivains, des dramaturges du XVIIIe siècle aux Surréalistes. Ainsi, en Russie, Gogol, dans sa célèbre comédie Le Révizor (1836), où entre autres il tourne en dérision les fonctionnaires, a renouvelé de façon frappante la locution : « mourir comme des mouches ». Son personnage de Zemlianika, surveillant des établissements de bienfaisance à qui Khlestakov, jeune homme que toute la petite ville de province prend pour un inspecteur du gouvernement et qui joue le jeu, demande comment vont les malades, répond : « ils guérissent comme des mouches » (Acte III, scène V, Œuvres complètes, Pléiade, p. 988). Le lapsus dénonce ici à la fois la négligence et le mensonge ambiants. En France, les Surréalistes ont parfois ravivé des expressions banales dès certains titres d’œuvres, comme André Breton, avec Clair de terre (1923), Robert Desnos, avec Deuil pour deuil (1924), ou Raymond Queneau, avec Les fleurs bleues (1965). Le cliché peut être également renouvelé par une délexicalisation, l’auteur jouant sur le sens littéral de l’expression, comme Albert Camus, attribuant ces propos à son narrateur de La chute (1956) : « Autrefois, je n’avais que la liberté à la bouche, je l’étendais au petit déjeuner sur les tartines, je la mastiquais toute la journée, je portais dans le monde une haleine délicieusement rafraîchie à la liberté » (Théâtre, Récits, Nouvelles, Pléiade, p. 1543).
Il arrive aussi que le cliché soit repris tel quel dans la littérature, sa valeur stylistique provenant alors, non de son effet, ni d’un renouvellement, mais de sa fonction. C’est ce que montrent par exemple, Ruth Amosy et Elisheva Rosen, dans leur étude intitulée « Les ‘clichés’ dans Eugénie grandet ou les ‘négatifs’ du réalisme balzacien » (in : Littérature, n°25, février 1977, pp. 114-128), étude qui complète celle de Michael Riffaterre. D’abord, dans ce roman de Balzac, choisi comme exemplaire du roman dit « réaliste », « Semblable au ‘négatif’ dont il est le synonyme, le ‘cliché’ donne à voir en même temps que la représentation achevée la technique de sa production. Fondement de l’illusion réaliste, il constitue corrolairement l’instrument de dénonciation » (p. 115). Ensuite, « Enchâssé dans un discours ‘réaliste’, le cliché s’insère dans le système du vraisemblable propre à une catégorie de récits. C’est dire qu’il participe d’une construction artistique tendant à produire une illusion de réalité : il fait partie intégrante d’une conventionnalité déguisée » (p. 116). On renverra ici à l’analyse subtile de deux clichés : « jaune comme un coing », appliqué à Madame Grandet (t. III, Pléiade, 1952, p. 498), étudié comme « élément vraisemblabilisant » (p. 119) et dans les effets de sens qu’il prend par rapport à d’autres expressions, comme la comparaison à « des fruits cotonneux et secs qui n’ont ni saveur ni suc » ; et « légère comme un oiseau » (Pléiade, p. 513) qui qualifie Eugénie d’une manière adéquate à son statut.
Prêté, cette fois, à des personnages, le cliché repris tel quel a pu devenir révélateur, dans certains romans en prise sur la réalité, comme Madame Bovary de Flaubert, d’une certaine médiocrité petite bourgeoise. On peut songer en particulier aux propos de Monsieur Homais, pharmacien d’Yonville, qui à côté de lieux communs sur la société, les femmes, les prêtres, émet des clichés comme : « Moi, si j’étais le gouvernement » (Pléiade, t. I, p. 395), « c’est le revers de la médaille ! et l’on y [à Paris] est obligé continuellement d’avoir la main posée sur son gousset » (p. 436) ou, à propos d’un chanteur d’opéra : « Tous ces grands artistes brûlent la chandelle par les deux bouts » (p. 526), etc. En Angleterre, Joyce, dans Ulysses (1922) a repris abondamment le cliché dans la même intention.
En littérature comparée, et plus particulièrement dans le domaine de l’« imagologie », le terme de cliché désigne une image réductrice et généralisante de l’autre comme étranger, des autres pays ou régions, des autres peuples. Mais des termes comme stéréotype ou ethnotype sont préférés et préférables, dans la mesure où ils désignent des processus culturels et imaginaires spécifiques (voir ces termes).
Marcel De Grève
Rijksuniversiteit Gent
Claude De Grève
Paris X-Nanterre
Aquien, Michèle.– Dictionnaire de poétique.– Paris : Librairie Générale française, 1993.
Amossy, Ruth ; Herschberg Pierrot, Anne.– Stéréotypes et clichés. Langue, discours, société.– Paris : Nathan, Coll. Lettres et sciences sociales, 1997.
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Cain, Julien.– « La civilisation écrite », in : Encyclopédie française, t. 18, s.v.
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Dantzig, Charles.– La guerre du cliché.– Paris : Les Belles Lettres, 1988.
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