1. Le stéréotype est un mot qui de l'atelier de l'imprimerie.
Employé très tôt par Firmin Didot en 1797 comme substantif, il est accepté dans le dictionnaire de l'Académie en 1835 comme mot technique. En effet, l'invention de la stéréotypie permettait d'utiliser simultanément plusieurs plaques métalliques (ou clichés) sans avoir à refaire les travaux de coulage et de moulage, et d'éviter ainsi l'usure rapide des caractères typographiques. Ce sont des clichés solides, obtenus par fonte de plomb dans un flan qu'on nomme «stéréotype».
L'image de la frappe mécanique, du geste répétitif, a fait passer le terme technique, «stéréotype» dans la langue pour désigner toute reproduction à identique, notamment dans le domaine de la pensée ou de l'expression verbale. Le stéréotype, «c'est le mot répété, hors de toute magie, de tout enthousiasme, comme s'il était naturel, comme si par miracle ce mot qui revient était à chaque fois adéquat pour des raisons différentes» (R. Barthes,1973, p. 69).
Ainsi, la notion linguistique et stylistique du stéréotype renvoie toujours à l'idée d'un phénomène qui se reproduit, une unité de signification qu'on emploie et réemploie avec une fréquence anormale, une association stable d'éléments signifiants ayant perdu toute expression, toute magie lexicale.
2. Stéréotype, cliché et lieux communs.
De part leur origine étymologique commune qui évoque l'image de la frappe, reproduisant la même figure, le même caractère, le stéréotype et le cliché se confondent sur le plan de l'expression verbale: «les deux termes sont [...] reçus à la fois comme des formules figées et des pensées rebattues» (A. Herschberg-Pierrot, dans Littérature, n° 36, p. 88). L'un et l'autre désigne le banal, le figé, le conventionnel.
Et pourtant les deux termes ne coïncident pas à tous les niveaux d'analyse. Alors que le cliché se rattache spécifiquement au niveau rhétorique comme formule de phrase ou structure figée, le stéréotype, lui, se situe au niveau de l'idée, de la doxa: c'est un mode de penser (opinion, mentalité, idéologie) qui a pour effet de présenter la réalité sans profondeur et sans plasticité. Selon la terminologie des Anciens, nous dirions que le cliché se situe au niveau de l'elocutio, tandis que le stéréotype relève de l'inventio, en ce sens qu'il met l'accent sur le contenu du discours.
Reste en principe le rapprochement sémantique entre le stéréotype et les «lieux communs». Les lieux communs (ou topoï koinoi) sont à l'origine des catégories formelles d'arguments, des formes vides auxquelles on recourt pour la bonne énonciation d'un discours. Les stéréotypes fonctionnent dans un texte comme ces topoï: unité de signification (ou référents), ils renvoient le lecteur à ses présupposés. Autrement dit, la présence des stéréotypes dans un texte suppose une communauté de culture, une intertextualité commune à l'auteur et au lecteur.
3. Stéréotype et création littéraire.
La notion (littéraire) de stéréotype pose le problème de la «répétition» et de l'originalité d'un écrivain. En effet, dans la production d'un texte littéraire, l'écrivain dispose d'un système de représentation à deux dimensions. L'une concerne la structure profonde du texte: le contenu, la permanence, le thème. Cette structure profonde est vouée à la répétition puisque l'écrivain ne peut la créer ex nihilo. L'autre dimension, en revanche, lui est propre: c'est la variation et la variante, le miroitement des apparences, la modulation, en un mot, le style. En vertu de quoi, tout texte littéraire est lui-même la répétition d'un autre texte du même auteur ou d'un autre, qui renvoie à son tour à un nième dans une chaîne infinie de variations et de variantes. On parle de stéréotype littéraire quand l'œuvre reproduit (répète) la structure profonde d'une autre œuvre tout en lui conférant des altérations, des variantes ; quand elle fonctionne comme un réservoir de sens où itérations et innovations se côtoient, se croisent ou se communiquent par des interconnexions diverses: reprises, citations, variations, etc. Le stéréotype littéraire est le trait palpable qui fait transiter l'ornement inventé vers la forme canoniale, contraignante du signifié (contenu).
Dans le roman populaire, le stéréotype littéraire perd toute efficacité par l'effet de la répétition et du psittacisme. C'est que la répétition témoigne dans ce genre littéraire d'une «autorité» (Jean - Claude VAREILLE, L'Homme masqué... PULIM, 1989, p. 88), constitue un code limitatif et prescriptif. Le succès de l'œuvre produite dépend de l'adéquation à ce code, à cette norme, à cette convention, d'où la critique sévère des stéréotypes littéraires du roman populaire.
Au reste, on rapproche en théorie littéraire le stéréotype du «type» quand on parle des caractères déjà-vus, déjà rencontrés, d'un personnage. Soulignons tout de suite que le type littéraire désigne avant tout un personnage. Un stéréotype évoque plutôt une situation, une idée, une attitude, une parole. Ainsi, les stéréotypes sont-ils reçus comme des traits caractéristiques qui donnent l'impression du déjà vu, du déjà rencontré au personnage, qui font de lui un familier, un type populaire ou un type littéraire.
4. Stéréotype et structures mentales.
On sait depuis Lévi-Strauss que toute collectivité secrète un certain nombre d'idées, de croyances, de jugements de valeur ou de réalité qui sont acceptés comme évidents et n'ont besoin ni de justification, ni de démonstration, ni d'apologétique. On les accepte d'office sans les repenser. Le stéréotype social qualifie ces valeurs authentiques ou conventionnelles thématisées dans les mentalités collectives et se réflétant, comme à travers un écran, dans les moyens d'expression tels que les journaux, les littératures, les arts.
Comme toute structure mentale, le stéréotype social est une des formes d'inertie et de représentation idéologique stable à une époque donnée de l'histoire du groupe social. Il implique une mémoire, un mythe qu'on veut perpétuer, une tradition qu'on aime transmettre. Intimement lié à l'habitus social, le stéréotype renvoie aux us et coutumes, à ce qui reste des croyances; il désigne les résistances mentales d'une culture ou d'une tradition en état de sclérose. Rapporté à l'idéologie (en tant qu'ensemble d'idéaux, de valeurs, de pratiques et de comportements conscients ou inconscients, explicatifs de la société sinon du monde), le stéréotype social est empirique: il est le «fondement de l'orthodoxie du groupe, mais aussi le point d'appui des hétérodoxies et des non-conformismes» (R. Escarpit, 1958, p. 101).
Par rapport au mythe, le stéréotype renvoie aux référents de l'imaginaire collectif qui opèrent la transposition d'un moment de l'histoire à un autre plan que celui de l'histoire et où les forces de la nature ou des constantes de la condition humaines sont incarnées par des êtres surnaturels. Mythe et stéréotype social présentent donc l'image d'un univers entièrement signifiant, un univers de sens plein, où tout relève d'une intention faste ou néfaste, où aucun détail n'est insignifiant; un univers interprétable de bout en bout, sans reste, parce qu'il est lui-même système d'interprétation et d'explication. Mythe et stéréotype social sont deux interprétations de l'imaginaire collectif.
Jean-Claude Azoumaye
Université de Bangui
Amossy, Ruth.- Les idées reçues. Sémiologie du stéréotype.- Paris : Nathan, 1991.
Amossy, Ruth ; Herschberg, Pierrot, Anne.- Stéréotypes et clichés. Langue, discours, société.- Paris : Nathan, coll.« Lettres sociales», 1997.
Amossy, Ruth ; Rosen, Elisheva.- Les discours du cliché.- Paris : CDU-SEDES, 1982.
Azoumaye, Jean-Claude.- Les stéréotypes socio-littéraires du roman feuilleton de 1836 à 1848, thèse de doctorat.- Limoges, 1993.
Barthes, Roland.- Roland Barthes par Roland Barthes.- Paris : Seuil, 1975.
Barthes, Roland.- Oeuvres complètes.- Paris : Seuil, tome III, 1995.
Barthes, Roland.- Le plaisir du texte, précédé de Variations sur l'écriture.- Paris : Seuil, 2000.
Castillo Durante, Daniel.- Du stéréotype à la littérature.- Montréal : XYZ, 1994.
Charaudeau, P. ; Maingueneau, D., dir..- Dictionnaire d'analyse sur le discours.- Paris : Seuil, 2002.
Ellmann, Mary.- « Feminime Stereotypes », in Thinking about Women, 1968.
Escarpit, Robert.- Sociologie de la littérature.- Paris : PUF, 1958.
Herschberg-Pierrot, Anne.- «Clichés, stéréotypies et stratégie discursive dans le discours de Lieuvains (Madame Bovary, II, 8)» in Littérature, n° 36.- Paris : Larousse U, déc. 1979, pp. 88-103.
Herschberg -Pierrot, Anne.- «Problématique du cliché», in Poétique n̊43.- Paris : Seuil, sept; 1980, pp.334-346.
McLuhan, Marshall.- From cliché to Archetype, 1970.
Morfaux, Louis Marie.- «Préjugés, Stéréotypes», in Vocabulaire de la philosophie et des Sciences Humaines.- Paris : Armand Colin, 1980.
Pageaux, Daniel Henri.- La littérature générale et comparée.- Paris : Armand Colin, 1994.
Riffaterre, Michael.- Essais de stylistique structurale.- Paris : Flammarion, 1971.
Riffaterre, Michael.- La production du texte.- Paris : Seuil, 1979.
Vareille, Jean-Claude.- L'homme masqué, le Justicier et le Détective.- Lyon : Presses Universitaires de Lyon, 1989.