ETYMOLOGIE / etymology

ETUDE SEMANTIQUE / Definitions

COMMENTAIRE / Analysis

Le distique, groupement de deux vers, fut une formule métrique répandue dans la poésie grecque puis dans la poésie latine. En Grèce, le distique a pu se présenter d’abord comme un groupe de deux vers semblables, comme dans les poèmes d’Hipponax (v. 540 av. J.– C.), poète satirique qui réunit par deux des trimètres choliambiques (le choliambe étant un vers de son invention). Mais la forme de distique la plus courante est l’ἐλεγεον èlèguion ou «distique élégiaque », caractérisé par la succession d’un hexamètre dactylique et d’un pentamètre. Si cette formule eut tant de succès, c’est que, comme le fait observer Alphonse Dain, dans son Traité de métrique grecque (Paris : Klincksieck, 1965), « la phrase est comme ramassée et la pensée s’enferme naturellement dans les deux vers » (p. 150). Plus particulièrement, elle convient à des types de poésie très représentés : « le distique grec convient parfaitement à l’expression de la réflexion personnelle, du sentiment amoureux, voire de la poésie funèbre » (p. 151). Le distique élégiaque servit aussi à l’épigramme, par exemple chez Callimaque. Mais, comme le rappelle également Alphonse Dain, la poésie lyrique éolienne recourut à d’autres types de distiques que le distique élégiaque. Ainsi, Sappho a pu, dans ses poèmes, grouper deux tétramètres ioniques majeurs. Les poètes latins ont continué à employer le distique comme moyen d’expression de la poésie élégiaque, gnomique, funèbre, mais en prenant de plus en plus le soin de donner un sens complet à chaque distique, dans les poèmes composés de plusieurs de ces groupes. Virgile offre un exemple d’utilisation du distique dans la poésie funèbre, avec l’épitaphe qu’il composa pour lui-même : « Mantua me genuit : Calabri rapuere ; tenet nunc/ Parthenope : cecini pascua, rura, duces » (« Mantoue m’a donné le jour ; la Calabre me l’a ôté , Naples garde maintenant mes cendres : j’ai chanté les pâturages, les champs, les héros »).

À la Renaissance, les poètes, les théoriciens et les gens du monde redécouvrirent et ranimèrent le distique latin. En 1548, Thomas Sebillet en témoigne dans son Art poétique françoys au chapitre « De l’épigramme ». Après avoir défini l’épigramme comme le plus petit poème qui soit, il rappelle le lien privilégié que celui-ci entretenait avec le distique chez les Latins : « Pourtant tiennent encores lés Latins Pöétes leur distique pour souverain épigramme » (Paris : Cornély, 1910, p. 104). Il cite alors l’épigramme liminaire que Clément Marot écrivit en tête de son édition des Œuvres de Françoys Villon…, en 1533 : « Peu de Villons en bon savoir : / Trop de Villons pour decevoir » (CCLXXIV). Ainsi aussi, Nicolas Denisot avait initié les trois sœurs Anne, Marguerite, et Jane de Seymour à l’humanisme. Celles-ci, appartenant à une des plus grandes familles aristocratiques anglaises, avaient publié, en 1550 un Hocadodistichon, correspondant à cent distiques latins en l’honneur de Marguerite de Valois, morte en 1549. Les trois sœurs dédient tour à tour un distique à la reine. Il suffira ici de citer le premier, composé par Anne : « Haec sacra regine cineres tegit urna Navarrae:/ Urna teges tenui grãde cadauer humo » (in : Le tombeau de Marguerite de Valois, royne de Navarre, Faict premierement en Distiques Latins par les trois Sœurs Princesses en Anglaterre. Depuis traduictz en Grec, Italié, & François par plusieurs des excellentz Poetes de la Fráce.– Paris : Michel Fezandat et Robert Granion, 1551, s.p.).C’est aux distiques élégiaques des trois sœurs que font allusion les « vers jumeaux » de l’ode de Ronsard, qui fut d’abord la contribution du poète au Tombeau, et où il narre comment la « science » vint tenter les trois jeunes filles, « Et si bien les sceut tenter,/ Qu’ores on les oit chanter/ Maint vers jumeaux, qui surmonte/ Les nostres, rouges de honte » (Les odes, I. V, ode III, Pléiade, éd. de Robert Cohen, t. I, p. 591).

Le distique a subsisté dans la poésie moderne, après le XVIe siècle. Le terme distique peut désigner soit un groupe de deux vers offrant un sens complet, soit la réunion de deux vers rimant ensemble et formant une unité autonome. Dans leur Vocabulaire de la stylistique (Paris : P.U.F., 1989), Jean Mazaleyrat et Georges Molinié distinguent le distique de la simple « paire » ou du simple « couple » de vers, après avoir posé la question de savoir si le distique était n’importe quel groupe de deux vers ou de « ceux qui forment un ensemble autonome, dans l’ordre à la fois métrique, phrastique et sémantique » (p. 112). Selon eux, en effet, le distique implique « un degré de resserrement de plus dans l’organisation » (Ibid.), même s’il se différencie également de la strophe, elle-même d’une structure plus élaborée, du point de vue phrastique et sémantique. Dans la poésie moderne, le distique est la formule d’élection de l’épigramme, et, plus largement, de la poésie didactique, par exemple dans les traités de morale et les arts poétiques. Ainsi, au XVIIe siècle, en France, Boileau y a recouru à plusieurs reprises dans son Art poétique, pour énoncer des préceptes. Dès le Chant I, on peut lire : « Aimez donc la raison : que toujours vos écrits/ Empruntent d’elle seule et leur lustre et leur prix ». (Paris : Garnier, 1961, p. 160). Mais le distique a pu également renaître dans la poésie élégiaque. Ainsi, au XIXe siècle, Verlaine a composé son « Colloque sentimental », poème d’un amour mort, entièrement en distiques. Le dialogue entre deux spectres, présentés dans le premier distique, s’organise lui-même en distiques, avant cette conclusion : « Tels ils marchaient dans les avoines folles, / Et la nuit seule entendait leurs paroles » (Les fêtes galantes, Œuvres poétiques complètes, Pléiade, p. 121). Au XXe siècle, le poème d’Apollinaire, « La Loreley », est composé lui aussi entièrement en distiques, pour chanter les périls de la passion : « À BACHARACH il y avait une sorcière blonde/ Qui laissait mourir d’amour tous les hommes à la ronde » (Œuvres poétiques, Pléiade, p. 115). Mais dans ce poème sans ponctuation, souple, ces distiques ne forment pas toujours des unités autonomes. Certains doivent être associés aux suivants pour se doter d’un sens, tels les deux derniers distiques : «Mon cœur devient si doux c’est mon amant qui vient/ Elle se penche alors et tombe dans le Rhin// Pour avoir vu dans l’eau la belle Loreley/ Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil » (p. 116).

Marcel De Grève

Rijksuniversiteit Gent

BIBLIOGRAPHIE / Bibliographie

Bird, G. C.– « Distique », in : D.I.T.L., (Bern : Francke, 1989, Fasc. 6, pp. 494-495). 

Dain, Alphonse.– Traité de métrique grecque.– Paris : Klincksieck, 1965.

Mazaleyrat, Jean ; Molinié, Georges.– Vocabulaire de la stylistique.– Paris : Presses Universitaires de France, 1989.